Madame Leclerc, la crémière portait toujours un tablier bleu sur une blouse blanche, ses pieds étaient bien au chaud dans des sabots remplis de paille, sa permanente était toujours impeccablement couleur queue de bœuf : elle sentait le fromage et la crème. Elle vendait sa marchandise sans un sourire, houspillant ses vendeuses dont je ne me souviens plus des visages tant elles virevoltaient au gré des humeurs de Madame Leclerc. Il faut dire que son mari, homme débile, lui donnait du souci car le brave homme n’était bon qu’à tenir la caisse. Par tous les temps il portait une blouse grise et encaissait avec un sourire aimable dispensant des mots gentils à chacun de ses clients. Les comptes se faisaient à la main sur les feuillets bis margés de bleu, de rouge ou de jaune, numérotés et détachés de petits carnets qui brinquebalaient au bout de leur ficelle attachée aux ceintures des tabliers de la patronne et des employées : Madame Leclerc y apportait une touche personnelle en portant sur son oreille droite l’indispensable crayon avec lequel, à chaque morceau de fromage, à chaque pot de crème, elle notait le prix qu’elle lisait sur une balance bien mystérieuse. D’abord elle avait une forme de part de fromage, une grande aiguille suivait les grammes indiqués sur le haut et il y avait une multitude de chiffres. Quand il n’y avait plus de réponse au : « et avec ça ? » proféré d’une voix criarde elle déchirait le feuillet et nous allions à la caisse. C’est alors que Monsieur Leclerc rentrait en scène : il faisait d’abord l’addition puis séparait les deux feuillets : un- celui où était l’addition était pour nous clients, l’autre- celui où était juste écrit le prix allait rejoindre sur un pique en acier les autres feuillets et il y avait autant de piques que de vendeuses. J’aimais tant ces piques que Maman m’en avait acheté un (pied travaillé en fonte vert et clapet inox : c’était un pique de luxe !) qui, pendant des années, occupa la place d’honneur sur mon bureau, me donnant à chaque petit morceau de papier enfilé une délicieuse sensation d’importance.

Dans la boutique de Madame Leclerc, les fromages étaient certes à l’honneur mais des étagères qui s’élançaient jusqu’au plafond recelaient des trésors d’épicerie et pour atteindre les raretés reléguées sur les plus hauts degrés les vendeuses escaladaient une vieille échelle en bois qui grinçait délicatement sous leur poids. Derrière la vitrine réfrigérée trônait au milieu des fromages, le pot de faïence blanche réservé à la crème fraîche. Épaisse et grasse à souhait cette crème, quand la crémière actionnait la petite pompe latérale, se déversait généreusement, lâchant à intervalles réguliers un bruit incongru.

Et puis un jour la crèmerie de Madame Leclerc a fermé. Les bouteilles de lait courtes, ventrues et consignées installées sur un étal devant la crèmerie furent remplacées par les cageots du primeur voisin.

De loin en loin nous parvenait des nouvelles de Madame Leclerc. Peu de temps après la disparition de Monsieur Leclerc, Madame Leclerc réapparut, juchée sur une estrade derrière les cageots du primeur. Et Madame Leclerc mit autant de cœur à héler le client qu’elle en avait mis à houspiller ses vendeuses.

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

Une réflexion sur “La crémière

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