J’ai 60 ans et chaque jour le temps passe au rythme des médicaments que j’avale pour rester en vie. Je me revois jeune fille, jeune femme belle, rayonnante de santé, insouciante… Et voici maintenant 20 ans que je gère une santé défaillante et un corps dont j’ai honte. Chaque semaine, je remplis consciencieusement mes piluliers et je retiens mes larmes. Jamais je n’avais imaginé ma vie de cette façon. J’étais si enthousiaste, si passionnée, si intrépide : je me voyais vivre ma vie de Parisienne jusqu’à la fin de mes jours. Et puis un soir de septembre 1988, tout a basculé. Je revois les médecins, tentant de sauver mon frère, hocher la tête : tout était fini, mon cœur s’est alors brisé en mille morceaux. Ai-je jamais recollé ces morceaux ? Je crois que ma vie n’a plus jamais eu le même sens. Mon fils fut alors le seul petit être qui me donna l’envie de vivre. Je voulais lui donner, malgré mon désespoir, la joie de vivre, l’envie de réaliser ses passions, je l’emmenais dans de beaux endroits, voir de beaux spectacles, manger dans de bons restaurants, s’émerveiller dans de belles expositions, visiter de beaux châteaux et de beaux musées, découvrir de beaux films, je pensais que cela était aussi indispensable pour lui que mon amour. Mais lorsque je pleurais la nuit, il venait me prendre dans ses petits bras pour me dire : « Pleure pas, Maman. Bioman va ramener Dada. » Il avait 3 ans, pas de père et de grands yeux bleus emplis de bonté et d’innocence.

Longtemps j’ai culpabilisé pour l’abandon de celui qui aurait dû être son père. Longtemps j’ai eu peur pour lui, peur que la vie me l’enlève, peur de sa peur de l’abandon.

Mère célibataire certes, seulement lorsque mon fils est né en 1985, les gens, toujours bienveillants, employaient encore le terme méprisant de fille mère ! Un éminent professeur de grec ancien avait même refusé de m’accorder mon examen après m’avoir demandé pourquoi je portais mon nom de jeune fille, ma réponse joyeuse et spontanée l’avait suffoqué : que m’importait, j’étais enceinte et la plus heureuse des femmes célibataires. Je savais qu’il n’écoutait pas ma traduction, trop occupé à chercher ce qu’il pourrait faire ou dire pour m’ennuyer, pour m’humilier. Je revois son petit sourire mesquin et j’entends sa voix froide et coupante : « Vous reviendrez en septembre ! » J’accouche au mois d’août, Monsieur, lui avais-je rétorqué sans me troubler. Alors haineux, ce vieil homme qui avait consacré sa vie à étudier Homère, loin de la grandeur d’âme de l’aède, cracha : « Vous réviserez entre deux tétées ». 35 ans, cela fait 35 ans et je revois encore son visage maigre et ridé comme un parchemin, un visage figé par les particules grecques et les expressions homériques. Mais cela n’est qu’un incident parmi tant d’autres. Je me sentais seule face à la vie et aux décisions à prendre, malgré l’amour et le soutien indéfectibles de mes parents.

J’ai 60 ans et j’appartiens à cette génération qui fut élevée avec le qu’en dira-t-on. Je n’y avais jamais trop fait attention puisque mes parents, catholique et musulman, avaient transgressé cette règle en se mariant en 1959 pendant la guerre d’Algérie, et que malgré tout ce qu’on leur avait fait subir, ils s’aimaient et étaient heureux. Mais en 1985, une lointaine cousine me fit violemment comprendre ce que signifiait ne pas être comme tout le monde.

C’était un repas de famille chez ma tante, j’étais venue avec mon bébé et Maman. J’étais heureuse et fière de montrer mon fils à cette cousine qui était grand-mère d’un petit-fils du même âge que le mien. J’étais devant elle, mon bébé dans les bras, elle lui jeta un regard haineux et me parla de son merveilleux petit-fils. Je souris et je montais dans une chambre sous prétexte d’allaitement, et là je pus pleurer sans aucun regard de satisfaction posé sur nous.

Ma mère possédait le don inné de l’art de la parole. Elle était réputée pour ses réparties et savait, avec élégance, blesser par ses paroles et son sourire. Sa cousine en fit les frais et je n’entendis plus jamais parler ni d’elle, ni de ses rejetons. Je sus plus tard que toute cette partie de la famille avait téléphoné à mes parents pour dire ce qu’ils pensaient d’une fille-mère, pour les plaindre d’avoir une fille aussi débauchée, etc., etc., Maman les avait remis à leur place, les uns après les autres mais je pense que la dernière goujaterie de sa cousine avait dépassé ce qu’elle pouvait imaginer : mépriser un bébé relevait non seulement de la bêtise mais d’une cruauté sans bornes de la part de cette cousine connue pour être une catholique pratiquante, une dame catéchèse à ses heures perdues et une dame charité dans les petites villes de province qu’elle avait habitées.

C’était donc cela le qu’en dira-t-on ! Je venais de le découvrir. Mais 4 ans plus tard, nous allâmes vivre à Versailles et les 10 ans que nous vécûmes dans cette ville dédiée à Louis XIV, fut une leçon magistrale de ce que peuvent être l’intolérance, le racisme, le sectarisme, la cabale nés du qu’en dira-t-on !

A suivre…

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

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