Elle aimait particulièrement les rubans, les boutons et les passementeries. Elle écumait les   brocanteurs, les Puces, les merceries et finissait toujours par découvrir la merveille qui lui manquait, celle qui lui fallait, celle qu’elle retrouvait, celle qui lui rappelait les dames catéchèses ou les vieilles demoiselles de son enfance, celle qui lui plaisait. Elle cousait des vêtements, métamorphosait les tapisseries qu’elle avait longuement et patiemment créées ou embellissait de petits ouvrages avec un galon, une petite tresse amoureusement choisie, du croquet, un bouton habilement transformé en parure, un ruban joliment travaillé, une dentelle surannée, une ganse venue d’une autre époque. Je regarde ses tapisseries devenues sacs, pochettes, abat-jour, porte-monnaie, portefeuilles, couvre-livres, embrases, signets ou encore larges bandes qui ne servaient à rien d’autre qu’à dérober une portion de mur ou un montant de bibliothèque et je la revois, au milieu de toutes ces passementeries, choisir la ganse qui terminerait une pochette, le galon qui ornerait un sac, le bouton qui fermerait un porte-monnaie, le gland qui enjoliverait un marque-page, la tresse qui servirait d’attache à une de ces larges bandes et ainsi de suite.

J’aimais la voir sortir sa machine à coudre, préparer toutes les boites renfermant divers trésors, couper le tissu qui deviendrait robe, jupe ou chemise de nuit. Pendant qu’elle cousait je jouais avec la valise de la machine à coudre, une grosse valise vert clair qui par sa forme me permettait de la transformer en cheval, en bateau ou en cabane : que d’heures passées à imaginer de méchants cow-boys me poursuivre, moi, Mato l’indien ! Mais je quittais mes jeux dès que je l’entendais ouvrir les couvercles des boîtes magiques, alors je me serrais contre elle et je regardais ces petites mains remuer ses richesses. Elle me montrait, me donnait le nom de toutes ces merveilles. Une me plaisait particulièrement, c’était le croquet ! Pourquoi ce nom ! Il était doux et amusant de faire passer entre ses doigts ce ruban de petites vagues, faites de coton un peu épais qui formait à l’infini de fines courbes : les vagues dans les vagues dans les vagues : quelle magie pour l’imagination fertile d’une petite fille et puis il se laissait manipuler plus facilement que la satinette dont les glissements sur ma peau m’agaçaient rapidement. Ce croquet blanc ou bleu marine, car je n’en ai jamais vu d’autre couleur dans sa boite à couture (et je préfère imaginer qu’il n’en n’existe pas d’autres) remplaçait souvent l’élastique qui terminait ma natte, il me servait aussi à remplacer la ficelle ou le bout de laine que je faisais jouer entre mes doigts pour créer la Tour Eiffel, il chatouillait mon nez quand elle en ornait ma taie d’oreiller ou mon drap, il pouvait aussi servir de marque-page. Souvent alors qu’elle avait depuis longtemps renfermé sa machine à coudre dans sa valise, que les boîtes à merveilles étaient retournées dans la boite à couture, je retrouvais un morceau de croquet inutilisable qu’elle me demandait de jeter à la poubelle mais je ne pouvais pas, alors je le glissais dans ma poche ou dans un de ces endroits que les enfants aiment à garder secrets, il était ainsi sauvé ce petit croquet. Connaissant et comprenant mon amour pour ce joli croquet, elle en vint à confectionner pour mes poupées des vêtements, des draps, des chaussons ornés du fameux croquet, je m’empressais alors de les montrer fièrement à mes petites camarades en promenant mon index sur les méandres de mon ruban fétiche. Elle m’avait confectionné, pour mon accouchement, de magnifiques chemises de nuit et sur l’une d’elles avait ourlé un long décolleté avec ce croquet bleu marine qui avait fait les délices de mon enfance. Et c’est ce croquet qui caressa le nez de mon nouveau-né, qui accompagna ces pressions de plaisir qui agitent les doigts des nourrissons lorsqu’ils tètent. Les vaguelettes cotonneuses de ce croquet continuaient donc à satisfaire la sensualité enfantine.

Aujourd’hui encore, alors que je ne suis pas, loin de là, une couturière, je garde précieusement, dans sa boite à couture, un petit morceau de croquet, vestige de mes rêves d’enfant sage.

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

3 réflexions sur “Maman (28 Octobre 1940)

  1. Touchant. Mon épouse en pense autant de sa grand-mère qui était couturière et dont nous avons encore machines et boutons. Vaut la lecture pour se souvenir en cette période de (bientôt) novembre. En fait on oublie jamais ce qui était du bonheur.

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