J’ai 60 ans. J’aime enseigner. J’ai, pourtant, longtemps refusé d’admettre que la transmission du savoir était pour moi une véritable passion. C’est à La Sorbonne que Madame Lebeau, professeur de grammaire et de thème grec, lors d’un examen, me fit prendre conscience que je me devais à l’enseignement. J’en étais ressortie toute étourdie de plaisir. Je me souviens de sa phrase : « Vous êtes faite pour enseigner » Et Madame Lebeau était une référence ! J’étais encore trop jeune pour admettre le beau compliment qu’elle m’avait fait. Alors j’ai papillonné : histoire, droit, théâtre, j’ai élevé mon fils, j’ai lu, j’ai étudié, j’ai même vendu des boîtes Tupperware ! C’était les années où tout était permis et je ne m’inquiétais pas de l’avenir. Je n’avais pas 30 ans.

Grâce à Maman, j’ai appris à lire très jeune. Je ne me souviens pas même d’avoir appris à lire, j’ai, encore aujourd’hui, cette impression très agréable que je suis née en sachant lire. J’ai toujours lu et j’ai acquis ainsi des connaissances, de la culture, des passions qui m’ont aidée à surmonter les épreuves. C’est après le décès de mon jeune frère que j’ai pris conscience du besoin profond que j’avais de donner, de partager, d’aider les adolescents à se découvrir. Il me semblait indispensable que l’adulte soit présent pour donner confiance à ces jeunes en recherche d’eux-mêmes. Et cette confiance ne pouvait, selon moi, s’acquérir qu’avec la connaissance. Alors pour assouvir cette envie irrépressible de partager avec eux ce savoir longtemps emmagasiné dans les circonvolutions de mon cerveau, je commençai à donner des cours particuliers. J’avais 30 ans et j’habitais Versailles. Je me souviens avec émotion de mon premier élève : Athanase M.. J’avais été demander à ma boulangerie habituelle si elle accepterait de mettre une petite annonce pour des cours, la réponse fut immédiatement positive et pour couronner ma première tentative, la boulangère me demanda des cours pour son fils, s’ensuivit alors une longue discussion dans laquelle, pour la première fois, je développais devant un parent mes objectifs pédagogiques. La réaction de cette mère m’encouragea dans mes idées. Le résultat de ma méthode auprès d’Athanase fut foudroyant. En quelques semaines, il n’était plus l’élève blasé que j’avais rencontré la première fois. Il avait repris confiance en lui, ses résultats s’en ressentaient et il s’était plongé dans la lecture. Les parents ravis m’envoyèrent mes premiers élèves. C’est ainsi que je devins une espèce de coqueluche ! Les élèves s’étonnaient de voir une adulte les écouter et les parents étaient heureux de ne plus avoir à écouter leurs ados en crise ! Cadeaux, fleurs, restaurants, invitations furent mes récompenses. Les adolescents s’épanouissaient, les parents se réjouissaient et moi je jouissais de mon succès. Les cours commençaient, en période d’examen, à 7h du matin pour finir à minuit souvent. C’est à cette époque que je pus affiner mes réflexions, avancer dans mes expériences pédagogiques, apprendre, développer mon sens de l’observation et de l’écoute. Mais c’était Versailles et au bout de quelques années, la mentalité particulière à cette ville me lassa, je ne me reconnaissais pas dans cette ville. Peut-être suis-je trop Parisienne ? Peut-être suis-je trop marquée par le sang des Communards ? Alors j’entrai dans l’Education Nationale.

C’est en septembre 1999, que je fis ma rentrée au Collège Youri Gagarine de Trappes, celui de Jamel Debbouze, celui que les élèves avaient incendié lors de revendications. C’était donc un collège réputé difficile, et c’est pourtant là que j’ai connu mes premières grandes joies pédagogiques dans le cadre du service public. En effet, travaillant toujours sur la confiance, je réussissais à donner à ces élèves, pour la plupart en souffrance, l’envie d’écrire. Je fis donc venir une romancière pour la jeunesse avec qui ils choisirent, pour thème de leur livre, le racisme dont ils souffraient tant. Ce fut une expérience merveilleuse et ces élèves écorchés vifs parvinrent à canaliser leur colère pour exprimer ce qu’il y avait de plus profond en eux. Après ce petit roman, nous avons pu travailler, ils ont fait des exposés, ils se sont intéressés à l’histoire littéraire, ils avaient envie d’autre chose que ce qu’on leur proposait. Ils ne s’ennuyaient plus !

En Septembre 2001, je fus nommée au Collège André Chénier à Mantes la Jolie. Les élèves, pour beaucoup, avaient transformé leur souffrance en délinquance. Ils se sentaient terriblement écartés de la société et donc s’en détachaient dangereusement. Ils volaient, dealaient, traînaient, se retrouvaient en prison et pourtant combien ils étaient attachants. Gentiment, ils voulaient m’offrir un ordinateur ou une belle voiture car ils estimaient qu’un professeur de Français ne devait pas rouler dans une vieille Renault 5. Je leur expliquais qu’il m’était interdit de recevoir de si beaux cadeaux de la part de mes élèves. Ils regrettaient de ne pas connaître le Château de Versailles, dont je leur avais parlé lors d’un cours sur Molière. Ils ne comprenaient pas pourquoi aucun professeur ne les avaient emmenés, alors que Versailles était si proche. Aussi leur fis-je la surprise qu’ils attendaient depuis tant d’années ! Nous partîmes donc visiter le Château de leurs rêves ! Arrivés à l’accueil, il fallut que je bataille avec les gardiens, conférenciers et autres fonctionnaires qui, voyant ce qu’ils pensaient être des délinquants, craignirent de voir Versailles vandalisé. Evidemment, je leur fis comprendre vertement ce que je pensais de leur mentalité étriquée et je fis le serment que mes élèves seraient des modèles pour tous les autres groupes qui, eux, avaient la bonne couleur de peau ! Bouleversés mes élèves eux aussi me firent le serment d’être des images. Et ils furent un modèle d’élèves modèles ! Ce fut, dans ma carrière, la plus belle et la plus émouvante visite. Que d’émerveillement dans leurs yeux ! Que de questions sur ce qu’ils voyaient ! Je me souviens encore de leur joie au retour et de leur envie de recommencer. En partant, ils me jurèrent que jamais ils n’oublieraient ce jour où ils avaient découvert le Château de Versailles. Je leur réservais d’autres surprises mais mon corps en a décidé autrement et tombée très malade, je ne revins jamais dans ce collège. Souvent je me demande ce que sont devenus ces gamins qui n’attendaient qu’un peu de tendresse et de considération.

Depuis 2002, j’ai écumé plusieurs établissements, mais je suis toujours restée fidèle à ma méthode pédagogique. L’instruction doit être une joie, un plaisir, une envie de découvrir, de faire des liens avec la vie quotidienne. L’instruction ne doit pas être coupée du monde dans lequel on vit. C’est ainsi que des adolescents peuvent avoir envie de découvrir, envie d’apprendre. C’est ainsi que je conçois l’enseignement, dans la gaité et l’échange. Mon principe étant la confiance, j’ai toujours fait confiance à mes élèves et j’ai été largement récompensée par la confiance qu’ils m’ont toujours donnée.

Collège ou lycée peu importe. Les collégiens gardaient des souvenirs heureux et les lycéens obtenaient des résultats brillants au bac de français. Toutes ces années m’ont confortée dans ma volonté de mener les élèves au plaisir de la connaissance et de l’envie d’apprendre, et pourtant aujourd’hui je ne suis plus professeur. L’administration et les collègues ont eu raison de ce qui me restait de santé. Alors j’ai ouvert ce site pour partager …

Je terminerai donc ce texte comme je l’ai commencée : j’aime enseigner.

A suivre …

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

Une réflexion sur “Journal d’une carte vermeil (7)

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