Conchita Wurst a fait un tabac lors de l’Eurovision 2014 ! Les médias ont alors crié à la subversion, à l’originalité, au scandale, à l’innovation, au jamais vu, au courage, etc., etc… Cette manie de penser que nous sommes les innovateurs de tout et n’importe quoi est, en quelque sorte, un besoin désespéré de croire à notre supériorité intellectuelle, technique, sociale, sexuelle, amoureuse…. Il y a dans notre société, un besoin maladif de penser que nous avons réussi à couper tous les liens qui nous unissent à notre passé. Les adolescents expriment très clairement cette obsession, particulièrement pendant les cours de français. En effet, il leur faut un long temps d’adaptation pour comprendre l’apport des auteurs du passé. Et ne nous leurrons pas, les réflexions des adolescents ne sont que le reflet de notre société. Cette Conchita Wurst a pensé de même et cela a marché, tout au moins le temps d’une chanson. Six ans plus tard, rien n’a changé si ce n’est que l’on a ajouté un peu plus de termes pour évoquer notre sexualité ou notre genre ! Aujourd’hui, en 2020, l’on doit être sexuellement catalogué et répertorié en genre : hétérosexuel(le), homosexuel(le) ou gay, bisexuel(le), grey asexual, transgenre, cisgenre, polyamoureux, allosexuel(le), pansexuel(le), genderfluid, intersesexe, Iel, demi-sexuel(le), asexuel(le), aromantique, homoflexible, hétéroflexible…je dois certainement en oublier ! Et les minorités sexuelles sont regroupées sous le vocable : queer ! Peut-être suis-je trop vieille mais cela me paraît bien compliqué pour quelque chose qui ne l’est pas.

Conchita Wurst

En fait tout cela m’amuse ! Selon leur habitude beaucoup s’imaginent être les précurseurs intersidéraux de cette « mode sexuelle » ! Au risque de les décevoir, je me vois dans l’obligation de rappeler que seuls les mots ont changé et que toutes ces « complications contemporaines » existent depuis la nuit des temps. Je ne m’étendrais pas sur la sexualité dans l’Antiquité, mais à tout hasard, je me dois de signaler que dans le Monde Grec l’homosexualité et le saphisme étaient de mise et que cela ne posait problème à personne.

Duc de Choisy

Pour faire simple, je commencerai au XVIIe siècle avec le Duc de Choisy, né en 1644 et mort en 1724. Ce religieux s’habillait en femme, il se montrait dans les atours d’une belle, à la Cour, la scène médiatique de l’époque ! Il finira en vieil abbé mais avant cela il séduisit un grand nombre de jeunes filles sous son costume de femme. Au siècle suivant, le Chevalier d’Eon (1728-1810) défraya la chronique avec ses travestissements féminins : il est devenu si célèbre qu’au XXIe siècle, la communauté LGBT en a fait le « Saint Patron des Travestis ».

En ce qui concerne le 19è siècle, le travestissement des femmes est bien connu : de Georges Sand à Colette, de Polaire à la scandaleuse Missy, fille du Duc de Morny qui subit une ablation des seins et une hystérectomie pour être plus près de son idéal masculin, sans oublier les farouches comme Madeleine Pelletier, la première femme médecin admise en internat de psychiatrie ou Calamity Jane, elles ont fait la Une de toutes les revues, livres, émissions, journaux de notre époque si friande de femmes exceptionnelles.

On connaît aussi, mais de façon plus confidentielle, les hommes fardés, apprêtés comme Barbey d’Aurevilly ou Jean Lorrain. En revanche on reste dans le non-dit en ce qui concerne les travestis masculins. Et pourtant ils étaient là, vivant leur vie au milieu d’une société réputée puritaine, bigote, coincée et tout le reste. Il existe même une certaine Mademoiselle Jenny Savalette de Lange née en 1780 ou 1786 dont on découvrit à sa mort, en 1858 lors de sa toilette mortuaire, qu’elle était en fait un homme qui toute sa vie avait vécu en femme.

C’est en lisant Le vice à Paris du journaliste et écrivain oublié Pierre Delcourt* que l’on peut se rendre compte que les travestis, qu’il confond allègrement avec les pédérastes, terme lui-même inadéquat, ne manquaient pas dans le Paris de 1888 : « Enfin, dans les bals masqués, on est assuré de se heurter à des pédérastes, vêtus en femme, et accouplés à des mâles de la plus triste espèce. Il est tels de ces androgynes qui possèdent un genre de beauté si féminin qu’ainsi habillés en femmes ils sont méconnaissables à un coup d’œil superficiel quand on les croise sur la voie publique et ne peuvent être reconnus qu’à la longueur des extrémités. La Préfecture de police possède une collection de photographies de pédérastes ainsi transformés par le vêtement; le plus grand nombre de sujets trompent absolument, même après un long examen, et provoquent cette exclamation : « Quelle belle femme ! » Dans les établissements spécialisés réservés aux hommes, derrière de lourdes tentures, la police, qui ne manquait pas de faire des perquisitions, avait de plaisantes surprises : »Les agents entrèrent tout d’abord dans un fort beau salon circulaire, orné de magnifiques tentures de velours rouge et entouré d’une ceinture de petites loges. Ils trouvèrent là plusieurs personnes. D’abord, un homme d’une cinquantaine d’années, et portant pour tout costume un corset de femme, en satin rouge. Ce monsieur déclara être pharmacien, habiter une ville du Nord et être venu à Paris avec ses enfants, à l’éducation desquels il se consacrait. A côté du droguiste se trouvait un prêtre, encore chaussé de ses souliers à boucle, vêtu d’un fichu de dentelles et d’une jupe en satin prune. Puis enfin, un marchand d’huiles, un professeur de musique, un fonctionnaire et d’autres seigneurs de moindre importance. La police, très curieuse, perquisitionna et trouva dans les accessoires deux costumes complets de sœur de Saint-Vincent de Paul, des corsets, des plumeaux, des plumes de paon et d’autres instruments bizarres Il y avait encore un chien danois, de forte taille que son maître louait à la soirée. » Je vous fais grâce des remarques acerbes, de l’intolérance, du mépris de cet auteur qui a laissé peu de traces, seulement cela me permet d’affirmer, une fois de plus, qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, et que désigner par des termes précis et quelquefois alambiqués, nos désirs, nos fantasmes, nos envies, nos expériences n’apporte aucune solution à la difficile question de la sexualité.
J’entends les puristes du XXIe siècle regimber et mettre en avant la grande liberté de notre époque : pas de descente de poulets dans les lieux de plaisir, pas d’arrestation pour travestissement, pas de regard détourné de la part des passants !  Ah ? Et les travestis agressés et les fichages secrets de la police et les insultes entendues dans les rues à l’encontre des travestis ? En revanche, notre société si bienveillante sort un film sur Lili Elbe ou sur Paul Grappe, preuve infaillible de la grande tolérance de notre siècle.

Lili Elbe (1882-1931), un des premiers hommes à avoir pu bénéficier de la chirurgie de réattribution sexuelle, terme officiel pour désigner une opération que l’on nommait, il y a encore quelques années, changement de sexe. Ce terme est aujourd’hui considéré comme péjoratif !

Paul Grappe (1891-1928), un soldat déserteur en 1915, qui pour éviter d’être reconnu et fusillé, se travestit en femme et y prit goût. Il vécut ainsi jusqu’à la loi d’amnistie en 1925, mais retrouver son identité d’homme lui fut insupportable, il devint alcoolique et violent avec sa femme qui le tua d’un coup de révolver.

Ce qui est bien accepté, si l’on peut dire, par notre société tolérante, ce sont les transformistes ou les drag queen car ils sont associés à l’amusement, à la distraction et au rire. D’ailleurs Wikipédia les définit ainsi :« Une distinction se fait en français entre le transformiste (female impersonator ou celebrity impersonator en anglais), qui incarne, imite ou parodie généralement des chanteuses ou des personnalités (des femmes le plus souvent), et la drag queen qui a son propre style, souvent très exubérant et coloré, dont le rôle est de danser et d’arpenter les endroits à la mode, souvent sur des talons d’une hauteur démesurée, pour mettre de l’ambiance. »

Parodier et mettre de l’ambiance pour la joie des petits et des grands, oui ! Ainsi le quidam peut dormir tranquille, tout cela n’est que performance à la manière de Marcel Duchamp  

* Pierre Delcourt est un écrivain de langue française, né le 11 avril 1852, mort le 6 décembre 1931.

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

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