Pierre Giffard est surtout connu comme précurseur de la presse dite moderne, comme le pionnier du journalisme sportif, comme le créateur de la course cycliste « Paris-Brest-Paris » en 1891 et comme l’instigateur du « Marathon de Paris » en 1896. Mais il fut aussi un de ces hommes de la fin du siècle qui touchèrent à la dramaturgie, à la réalisation et au scénario, à la politique… Il a laissé des récits qui sont de véritables sujets d’actualité et Les grands bazars : Paris sous la Troisième République.(1882) est un ouvrage qui témoigne de ce que fut le bouleversement apporté par cette nouvelle forme de commerce.

Pierre Giffard 1853-1922

Il a laissé aussi un roman, Le Sieur de Va-Partout, qui est à l’origine d’une nouvelle forme de littérature : la littérature de reportage qui donnera naissance à l’écrivain-reporter.

Je vous laisse découvrir cet auteur au travers d’un extrait des Grands Bazars. Un plongeon dans un monde révolu qui annonce notre société de consommation actuelle.

CONQUÊTE DE LA FEMME
L’une des révolutions caractéristiques de notre époque est celle qui s’opère depuis quinze ans dans le commerce parisien par excellence, dans celui des « nouveautés. » L’édification et le succès prodigieux des immenses magasins qui remplacent aujourd’hui pour la femme, pour la Parisienne aussi bien que pour l’étrangère en voyage, la petite boutique d’autrefois, sont deux problèmes de ce temps, problèmes que l’économiste, encore moins que le philosophe, ne saurait peut-être point résoudre, mais que l’observateur étudie avec une surprise mêlée d’intérêt, semblable à ce touriste qui s’extasie devant la grande horloge de Strasbourg, sans rien comprendre à son mécanisme.
A voir fonctionner ces énormes machines qui dévorent le public, et auxquelles le public va toujours avec plus d’entraînement, parce qu’il y trouve, ou croit y trouver son compte, on se demande si les mœurs du commerce moderne ne retournent pas à l’Orient, d’où elles sont parties. Où se fait le commerce de l’Orient ? Au bazar. Tout est réuni, groupé dans le bazar. L’acheteur y trouve, sans en sortir, les mille objets qui lui font envie et ceux qui lui sont nécessaires.
Est-ce que ces grands magasins de nouveautés, ouverts à tout venant, comme des halles, où l’on a le droit d’entrer sans acquérir, ne sont pas de grands bazars, appropriés à nos exigences de raffinés ?
C’est sur les ruines du petit commerce parisien, dit l’économiste, que cette féodalité nouvelle a bâti ses forteresses tendues de soie et d’or. Peut-être.
Mais à qui la faute ? Le philosophe le dirait sans doute, en arguant de la transformation du pays depuis la Révolution française, en faisant découler la force de ces monstres d’une union solide entre mille forces individuelles, de l’Association en un mot, que nos pères n’ont point connue, en un temps où l’argent n’avait ni le droit, ni le moyen de descendre dans le négoce pour en tirer honneur et profit. C’est possible.
L’observateur ne peut que constater les choses. Il constate que les petits commerçants se plaignent fort. Mais où les mèneront leurs plaintes ?
Ils seront emportés dans la lutte terrible que le travail et l’argent, d’une part, livrent sur le champ de bataille parisien, au luxe croissant et à la coquetterie féminine de l’autre. Ils seront broyés, anéantis, ils le sont peut-être déjà au profit de dix ou douze vastes bazars qui appelleront l’acheteur et se battront à coups de réclame jusqu’à ce qu’ils s’étranglent, jusqu’à ce qu’ils se mangent les uns les autres. Après ?
Jean-Baptiste Say lui-même eût été bien en peine, je crois, de nous dire la fin.
D’ailleurs, nous ne la verrons pas, cette fin; elle appartient à un autre siècle; aussi l’observateur n’a-t-il pas à s’en préoccuper. Au milieu de la lutte pour la vie, du struggle for life darwinien, les faibles tombent, écrasés par les forts. Ainsi va le monde, sans que les protestations des économistes l’aient jamais arrêté.
Est-il un spectacle plus merveilleux que celui de ces grands bazars où les richesses du monde entier, accumulées, exposées, exhibées, attirent indifféremment le riche et le pauvre, la femme du monde aux équipages armoriés et l’ouvrière en cheveux, la courtisane emmitouflée dans ses fourrures et la femme du peuple, à peine vêtue d’un caraco troué, la princesse exotique qui vient acheter sa provision de futilités, et la fruitière du coin, qui vient de saigner un poulet et dont le tablier graisseux pue encore
l’échalote? Ce coudoiement des duchesses et des manantes, des parvenues et des besoigneuses, des bourgeoises et des catins, cherchant toutes le moyen de réaliser, selon leur bourse, une économie sur le temps et sur l’argent, en se jetant dans le tohu-bohu
étourdissant du grand bazar, n’est-il pas insensé ?
Où donc est-il le temps où le boutiquier goguenard attendait sur sa porte que le client réfractaire vint le supplier de lui vendre sa marchandise à des prix que nulle concurrence ne gênait dans leurs essors ? Où donc le temps où les dames des nobles faubourgs faisaient venir chez elles le marchand, humble, mais roué, et plus rouées que lui peut-être, lui demandaient, pour l’attendrir, des nouvelles de ses enfants ?
Où donc est-il M. Jourdain, qui n’osait avouer que son père vendait du drap?
Aujourd’hui, les hommes laborieux qui ont créé ces docks effrayants de la nouveauté parisienne remuent les millions à la pelle.

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

2 réflexions sur “Les Grands Bazars de Pierre Giffard

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