Karl Marx dans La Guerre civile en France en 1871 dresse le portrait d’Adolphe Thiers : un petit bijou de lucidité et d’ironie. Ce texte pourrait être écrit aujourd’hui tant la politique repose toujours sur les mêmes principes.

Karl Marx 1818-1883

« Thiers, ce nabot monstrueux, a tenu sous le charme la bourgeoisie française pendant plus d’un demi-siècle, parce qu’il est l’expression intellectuelle la plus achevée de sa propre corruption de classe. Avant de devenir homme d’État il avait déjà fait la preuve, comme historien, de sa maîtrise dans le mensonge. La chronique de sa vie publique est l’histoire des malheurs de la France. Allié des républicains avant 1830, il se faufile au ministère sous Louis-Philippe, en trahissant son protecteur, Laffitte. Il s’insinue dans les bonnes grâces du roi en provoquant des émeutes contre le clergé, au cours desquelles l’église Saint-Germain-l’Auxerrois et l’archevêché furent pillés, et en se faisant l’espion-ministre, puis l’accoucheur-geôlier de la duchesse de Berry. Le massacre des républicains, rue Transnonain , et les infâmes lois de septembre contre la presse et le droit d’association, qui l’ont suivi, furent tous deux son œuvre. Quand il reparut comme président du Conseil en mars 1840, il étonna la France par son plan de fortifications de Paris. Aux républicains, qui dénonçaient ce plan comme un complot perfide contre la liberté de Paris, il répliqua, de la tribune de la Chambre des députés : Eh quoi ! s’imaginer que des fortifications puissent jamais mettre la liberté en péril! Et d’abord, on calomnie un gouvernement, quel qu’il soit, quand on suppose qu’il puisse un jour tenter de se maintenir en bombardant la capitale… Mais ce gouvernement-là serait cent fois plus impossible après sa victoire. Certes, aucun gouvernement n’aurait jamais osé tourner contre Paris le feu de ses forts, si ce n’est le gouvernement même qui avait au préalable livré ces forts aux Prussiens. Quand le roi Bomba se fit la main sur Palerme en janvier 1848, Thiers, depuis longtemps sans portefeuille, surgit à nouveau à la Chambre des députés. Vous savez, Messieurs, ce qui se passe à Palerme : vous avez tous tressailli d’horreur [parlementairement parlant] en apprenant que, pendant quarante-huit heures, une grande ville a été bombardée. Par qui ? Était-ce par un ennemi étranger, exerçant les droits de la guerre ? Non, Messieurs, par son propre gouvernement. Et pourquoi ? Parce que cette ville infortunée réclamait ses droits. Eh bien, pour avoir réclamé ses droits, Palerme eut quarante-huit heures de bombardement ! Permettez-moi d’en appeler à l’opinion européenne. C’est rendre un service à l’humanité que de venir, du haut de la plus grande tribune peut-être de l’Europe, faire retentir des paroles [des paroles en effet] d’indignation contre de tels actes… Quand le régent Espartero, qui avait rendu des services à son pays [ce que M. Thiers, lui, n’a jamais fait], prétendit, pour réprimer l’insurrection, bombarder Barcelone, il s’éleva de toutes les parties du monde un grand cri d’indignation. Dix-huit mois plus tard, M. Thiers était parmi les plus farouches défenseurs du bombardement de Rome par une armée française . En fait, le roi Bomba ne semble avoir eu d’autre tort que de limiter son bombardement à quarante-huit heures. Quelques jours avant la Révolution de février, irrité du long exil loin du pouvoir et de ses bénéfices, auquel l’avait condamné Guizot, et flairant dans l’air l’odeur d’un soulèvement populaire prochain, Thiers, dans ce style pseudo-héroïque qui lui a valu le surnom de Mirabeau-mouche, déclara à la Chambre des députés :Je suis du parti de la révolution, non seulement en France, mais en Europe. Je souhaite que le gouvernement de la révolution reste entre les mains des modérés; mais si le gouvernement tombait entre les mains des ardents, fût-ce des radicaux, malgré cela je n’abandonnerais pas ma cause. Je serais toujours du parti de la révolution. Survint la Révolution de février. Au lieu de remplacer le cabinet Guizot par un cabinet Thiers, comme le petit homme l’avait rêvé, elle remplaça Louis-Philippe par la république. Au premier jour de la victoire populaire, il se cacha soigneusement, oubliant que le mépris des travailleurs le mettait à l’abri de leur haine. Pourtant, avec son courage légendaire, il continua de fuir la scène publique, jusqu’à ce que les massacres de juin l’eussent nettoyée pour son genre d’activité. Alors, il devint le cerveau dirigeant du « parti de l’ordre » et de la République parlementaire, cet interrègne anonyme pendant lequel toutes les factions rivales de la classe dirigeante conspiraient ensemble pour écraser le peuple, et l’une contre l’autre pour restaurer chacune la monarchie de son choix. Alors, comme aujourd’hui 1 Thiers dénonçait les républicains comme le seul obstacle à la consolidation de la république ; alors, comme aujourd’hui, il parlait à la république comme le bourreau à Don Carlos : « Je vais te tuer, mais c’est pour ton bien ». Aujourd’hui, comme alors, il pourra s’écrier au lendemain de sa victoire : «L’empire est fait!» En dépit de ses hypocrites homélies sur les «libertés nécessaires» et de sa rancune personnelle contre Louis Bonaparte qui avait fait de lui sa dupe et flanqué dehors le parlementarisme, – et hors de son atmosphère factice, ce petit homme, il le sait bien, se ratatine et rentre dans le néant, – Thiers a trempé dans toutes les infamies du Second Empire, de l’occupation de Rome par les troupes françaises, jusqu’à la guerre avec la Prusse, à laquelle il poussa par ses farouches invectives contre l’unité allemande, – non pas parce qu’elle servirait de façade au despotisme prussien, mais parce qu’elle serait une atteinte au droit traditionnel de la France au morcellement de l’Allemagne. Aimant à brandir à la face de l’Europe, avec ses bras de nain, l’épée de Napoléon 1er dont il était devenu le cireur de bottes historique , sa politique étrangère a toujours eu pour couronnement l’humiliation totale de la France, depuis la Convention de Londres en 1841 jusqu’à la capitulation de Paris en 1871 et à la guerre civile actuelle où il lance contre Paris les prisonniers de Sedan et de Metz avec la haute autorisation de Bismarck. Malgré la souplesse de son talent et l’inconstance des desseins qu’il poursuit, cet homme a été enchaîné sa vie entière à la routine la plus fossile. Il est évident que les courants profonds de la société moderne devaient lui demeurer à jamais cachés ; mais même les changements les plus manifestes à sa surface répugnaient à une cervelle dont toute la vitalité s’était réfugiée dans la langue. Aussi ne se lassa-t-il jamais de dénoncer comme un sacrilège tout écart du désuet système du protectionnisme français . Ministre de Louis-Philippe, il dénigra les chemins de fer comme une folle chimère ; et, plus tard, dans l’opposition sous Louis Bonaparte, il stigmatisa comme une profanation toute tentative pour réformer le système pourri de l’armée française. Jamais, au cours de sa longue carrière politique, il ne s’est rendu coupable d’une seule mesure, si minime fût-elle, de quelque utilité pratique. Thiers n’a été conséquent que dans son avidité de richesse, et dans sa haine des hommes qui la produisent. Entré pauvre comme Job dans son premier ministère sous Louis-Philippe, il le quitta millionnaire. Son dernier ministère sous le môme roi (celui du 1er mars 1840) l’exposa à des accusations publiques de concussion à la Chambre des députés, auxquelles il se contenta de répondre par des larmes, denrée qu’il prodigue avec autant de facilité que Jules Favre ou tout autre crocodile. A Bordeaux, sa première mesure pour sauver la France d’une ruine financière imminente fut de se doter lui-même de trois millions par an, premier et dernier mot de la «république économe», qu’il avait fait miroiter à ses électeurs de Paris en 1869. Un de ses anciens collègues à la Chambre des députés de 1830, capitaliste lui-même et néanmoins membre dévoué de la Commune, M. Beslay, apostrophait dernièrement Thiers dans une affiche publique :L’asservissement du travail au capital a toujours été la pierre angulaire de votre politique, et depuis le jour où vous avez vu la république du travail installée à l’Hôtel de Ville, vous n’avez jamais cessé de crier à la France : Ce sont des criminels ! Passé maître dans la petite fripouillerie politique, virtuose du parjure et de la trahison, rompu à tous les bas stratagèmes, aux expédients sournois et aux viles perfidies de la lutte des partis au parlement, toujours prêt, une fois chassé du ministère, à allumer une révolution, pour l’étouffer dans le sang une fois qu’il y est revenu avec des préjugés de classe en guise d’idées, de la vanité en guise de cœur menant une vie privée aussi abjecte que sa vie publique est méprisable, – il ne peut s’empêcher, même maintenant où il joue le rôle d’un Sylla français, de rehausser l’abomination de ses actes par le ridicule de ses fanfaronnades. »

Une réflexion sur “Portrait de Thiers par Marx

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