Qu’ai-je fait de ma vie ? C’est la seule question qui trotte dans ma tête à l’approche de mes 60 ans. J’aurais tendance à penser : rien mais en y regardant de plus près, il n’en est rien. Le rien, mon philosophe de mari ferait une thèse sur ce thème, moi je me contente de m’angoisser et de regarder tout ce temps vécu, avec effroi.

Une phrase épouvantable résonne dans le silence de la nuit, : « Vous êtes une fumiste, Mademoiselle et cela est très décevant ! » Avait-elle raison cette vieille fille, professeur dans un lycée de jeunes filles dans le Paris des années 70 ? Est-ce que ma vie est une immense fumisterie ? A cette idée, ma gorge se serre, mon cœur s’affole et une terrible envie de pleurer m’étouffe. Mon Dieu, qu’ai-je fait mais qu’ai-je fait ?

Seule avec mes souvenirs, je tente, dans une panique indescriptible, de reconstituer ma vie. Pas facile de se regarder en face sans tomber dans la facilité, sans trouver des excuses, sans pleurer sur soi, sans se consoler en mettant ses erreurs sur le compte de la malchance, sans accuser les autres de ses propres malheurs. Ma mère n’est plus là pour m’aider, elle seule aurait pu, sans concession et avec amour, remonter le temps avec moi, le remonter jusqu’à l’origine, mon origine. Mon père n’est plus là pour porter sur moi son regard dur et admiratif à la fois. Mes frères ne sont plus là pour retrouver notre enfance. Je suis seule. Seule entre la mort et mes enfants, entre la solitude et mon mari. Je suis un mur qui les protège, un mur tout recouvert de mousse, de lichen, de campanules, de fougères, sur lequel il est bon s’adosser.

Qui suis-je ? Mon corps est celui d’une vieille femme mais moi suis-je restée cette jeune fille adorée par ses parents malgré mes révoltes et mes colères ? Pourquoi cette impression de gâchis ? Pourquoi cette impression de combat permanent pour avoir le droit de vivre ? Dans ma tête, les souvenirs tourbillonnent : c’est un baiser de ma mère, c’est la petite main de mes enfants dans la mienne, c’est le sourire de mon père, le regard doux de mon frère, la voix de mon mari se présentant sous le nom de Charles Baudelaire, ce sont mes enfants tendant leurs petits bras vers moi ou dormant sur ma poitrine, c’est le dernier baiser donné à mon frère, à ma mère, à mon père.

Parfois une colère folle m’envahit. Je leur en veux d’être partis, de m’avoir laissée seule face à la mort, face à la vie. Je leur en veux de ne pas écouter mes prières, mes appels au secours. Je leur en veux de n’être plus là pour m’aimer, pour me protéger comme lorsque j’étais une petite fille.

Mais cela passe et je me regarde et je me vois telle que je suis.

Et qui suis-je ? Un pingouin mangé par un orque. Peut-être est-ce ce qui me définit le mieux : gentille, rigolote, ronde et douce, étonnée par tout ce qui m’entoure, sociable, fidèle et aimante, joueuse et rieuse, je ne savais pas que l’orque allait me dévorer sans pitié, me brisant les os en riant de sa large gueule.

18 juin 2020 : 60 ans ! Je ne sais pourquoi je suis heureuse comme je ne l’ai pas été depuis longtemps, je me dis que c’est beau 60 ans. Que de souhaits, que de vœux !

27 juin 2020 : l’euphorie est retombée et je me sens plus perdue que jamais. Le petit pingouin réapparait pour tenter de comprendre ce que l’orque lui veut.

Mon premier souvenir date de l’année 1963, du 28 octobre 1963. Maman pâle et affolée, m’habille à la hâte, les paroles sont confuses. Un trou noir puis des bras entourent mes petites épaules et une voix murmure à mon oreille : « Embrasse ta grand-mère, c’est la dernière fois que tu la voies ». Et cette dame brune, mince, les yeux fermés, les mains croisées sur la poitrine me fait peur, tellement peur. Mais personne ne fait attention à la peur d’une petite fille et l’on me porte pour embrasser celle qui fut ma grand-mère. Ce baiser sur ce front froid je l’ai gardé sur mes lèvres des années, il m’a accompagnée jusqu’au jour où j’ai embrassé mon jeune frère dans son cercueil.

Personne ne m’a dit que c’était cela la mort, les grandes personnes inventent tout et n’importe quoi pour cacher son existence, mais j’ai compris qu’elle serait là toujours, que je ne pourrais pas la fuir, que cette femme étendue sur son lit, nimbée de lumière, me montrait la vie. Peut-être est-ce pour cette raison que je fus une petite fille heureuse. Heureuse malgré les humiliations du racisme, de la bêtise et de la jalousie. Heureuse par les lutins qui se cachaient dans le mur de ma chambre. Heureuse par le petit cochon cinéaste qui démarrait mes rêves. Heureuse par mes parents. Heureuse de ma différence. Différence qui se marquait par la joie infinie que j’éprouvais lorsque mon père m’emmenait le matin à l’école, sur son triporteur Peugeot. Oh ! son fameux tri tout poussiéreux et pétaradant, dont la caisse, à l’avant, était emplie de pots de peinture, de pinceaux, de chiffons, d’outils…J’étais aux anges, c’était ma liberté à moi, mon moment de folie. Je me revois et je suis émue par cette gamine fière de se retrouver à califourchon derrière son père, sur un vieux tri qui provoquait l’étonnement ou le rire des passants et certainement des parents de mes camarades.

A suivre…

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

Une réflexion sur “Journal d’une carte vermeil (1)

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