Le 9 Avril 1880 mourait Louis Edmond Duranty, critique et romancier mais aussi fondateur du Théâtre de Guignol aux Tuileries et surtout l’un des défenseur, avec Champfleury et Courbet, du réalisme et co-fondateur de la revue Réalisme dont Félix Fénéon écrivait :  » périodique à peu près mensuel, de seize compactes pages in-4°, très combatif, consacré à la seule critique littéraire. » Le 19 Avril paraissait, dans le Figaro, l’article d’Albert Wolff sur cet homme injustement oublié, mort dans une très grande pauvreté.

Duranty par Degas 1879

Attention l’article de Wolff comporte des propos choquants concernant Zola, Zolaphiles s’abstenir ! « Un autre homme de talent est mort la semaine dernière. On ne l’a pas encore proclamé « grand citoyen » mais cela viendra. Le pauvre Duranty était un garçon d’infiniment de talent, dont les romans et les critiques d’art sont appréciés des lettrés. Il fut, avec Courbet et Champfleury, l’un des inventeurs de l’art réaliste qu’on a transformé depuis en naturalisme. Le tort de Duranty fut de venir avant l’heure et de ne pas comprendre que, sans un peu de charlatanisme, il est difficile de parvenir. Tant que Duranty vivait, personne ne s’occupait de lui. Aucun directeur de journal n’eut l’idée d’aller à lui et de lui demander un roman. En dehors d’un petit groupe de délicats, Duranty était un oublié et un dédaigné. Tout à coup il meurt et aussitôt il devient un grand homme. On prend le cadavre par les jambes et on assène de vigoureux coups sur la tête du vivant. Vive Duranty et à bas Zola ! A la bonne heure, parlez-nous du réalisme de l’écrivain mort, mais pour Dieu laissez-moi tranquille avec le naturalisme du romancier bien portant ; celui-ci est sublime, celui-là est inepte ; Duranty fut un homme de génie, Zola n’est qu’un crétin. S’il était encore temps, on nommerait Duranty président de la Société des gens de lettres pour faire une niche à Zola. Toute cette polémique est souverainement ridicule ; je ne méconnais pas le grand talent du défunt Duranty, ni l’influence qu’il eut sur l’éclosion de la littérature naturaliste. Mais toujours est-il que ceux qui versent de si abondantes larmes sur la tombe du romancier, n’ont rien fait de son vivant pour le tirer du clair-obscur où il végétait. Je leur dirai seulement en passant que Duranty resta jusqu’à la fin étroitement lié à Zola qu’il a nommé son exécuteur testamentaire. Le bourgeois de Medan pressentait d’ailleurs la levée de boucliers que la mort de Duranty devait provoquer contre lui. Sollicité de parler sur la tombe, Zola refusa en disant avec raison, que l’on ne manquerait pas de l’accuser d’avoir voulu se faire une réclame sur la tombe de l’un des pères de la littérature naturaliste. Le bourgeois de Medan a quelquefois du bon sens. Pas toujours .Voici qu’il vient de prendre sous la protection de son nom, une série de nouvelles sans importance, que les jeunes gens de son entourage ont intitulée Les Soirées de Medan. Titre prétentieux et qui semble vouloir indiquer que le joli village entre Poissy et Triel est aussi connu que les capitales européennes. Pour le lecteur de province et de l’étranger, je crois devoir mettre en évidence le village de Medan. Zola y a fait construire une maison de campagne où, huit mois de l’année, il vit entouré de ses flatteurs ; il passe les autres quatre mois à Paris, en la société des mêmes jeunes gens qui l’appellent cher maître, en attendant qu’ils le saluent comme Grand Citoyen de Medan. Ces jeunes gens se figurent sincèrement que la seule présence de Zola à Medan place désormais ce village parmi les points historiques de la France, et qu’il faut visiter la maison de Zola avec le même intérêt que le Palais de Versailles ou le château de Blois; peut-être bien sont-ils en instance auprès du ministre pour obtenir que la direction des Beaux-Arts délivre aux touristes des billets d’entrée pour la maisonnette de Zola en même temps que pour les Gobelins, le Musée de Cluny et la manufacture de Sèvres. La naïveté de ces jeunes gens égale leur prétention ; l’un d’eux a fait des aveux publics sur la façon dont est né ce volume de nouvelles. Le récit est curieux : on est un soir d’été sous les grands arbres ; l’un a pris un bain, l’autre a flâné dans la campagne avec des idées grivoises, voyez-vous cela. Tous sont étendus sur le dos, contemplant les étoiles qui brillent là-haut. On parle de Mérimée C’est un imbécile ! s’écrie un petit naturaliste. L’autre bâille et affirme que la campagne l’embête. Voilà ce qu’ils pensent et voilà comment ils écrivent. Et c’est cette petite bande de jeunes présomptueux qui dans une préface d’une rare insolence, jette le gant à la critique. Cette rouerie est cousue de fil blanc ; le fond de leur pensée est : »Tâchons de nous faire éreinter, cela fera vendre le volume. » J’espère que mes confrères, vieillis sous le harnais, ne se laisseront pas prendre à cette espièglerie de collégien. Les Soirées de Medan ne valent pas une ligne de critique. Sauf la nouvelle de Zola qui ouvre le volume, c’est de la dernière médiocrité. »

Albert Wolff

Toujours intéressant de lire ce qu’un critique reconnu pensait des Soirées de Médan lors da sortie.

Duranty 1833-1880

Une réflexion sur “Mort de Duranty

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