Emile Zola (1840-1902) : Il est de bon ton de se pâmer devant Zola qui défendit Alfred Dreyfus, qui trouva fortune dans sa description naturaliste, souvent sordide, du monde des déclassés, des travailleurs, des paysans… On l’encense, on l’étudie chaque année pendant sa scolarité, la bourgeoisie l’a même panthéonisé, et bien moi, je ne l’aime pas Zola, je n’aime pas sa façon de décrire le monde ouvrier, je n’aime pas sa manière systématique de peindre les ouvriers, pauvres gens alcooliques, sales, vulgaires, ignares, crédules, je n’aime pas son ton petit-bourgeois donneur de leçons, son hypocrisie d’homme arrivé et respectable. Et puis Zola, fut un ardent détracteur de la Commune, c’est là que l’on comprend ce qu’il était véritablement et tous les discours qu’il tiendra ensuite ne seront qu’une manière de se donner bonne conscience.

Zola à 30 ans

Il avait 31 ans quand éclata la Commune, il aimait déambuler dans Paris afin d’écrire ses articles pour le journal républicain La Cloche qui sera d’ailleurs interdit par la Commune. Mais aussi pour se repaître des scènes ignobles dont il avait fait son quotidien. Pour le journal La Cloche, il rédige ses Lettres de Versailles dans lesquelles il rapporte ce qui se passe à L’Assemblée déménagée à Versailles, il garde alors un ton correct et ses réflexions restent celles d’un journaliste à peu près respectueux de l’impartialité et quelque peu clairvoyant : « En vérité, je vous le dis, s’il n’y a pas dans le gouvernement un homme sage qui comprenne nettement la situation, et qui agisse avec autant d’énergie contre la droite qu’on agit en ce moment contre la capitale, les gens de Versailles auront du sang jusqu’à mi-jambes pour rentrer ici, et longtemps ils garderont aux talons la boue sanglante des routes. Je suis sévère, je le sais, pour cette malheureuse Assemblée composée d’éléments si hétérogènes; c’est que j’ai la conviction qu’elle a en main la paix ou la guerre. L’histoire jugera d’un mot l’insurrection du 18 mars, mais elle sera plus dure pour le pouvoir régulier, qui, après avoir abandonné Paris, ne sait y rentrer qu’à coups de canon; elle sera plus impitoyable encore pour cette Chambre impolitique et têtue qui complique chaque jour la situation et qui s’attarde volontairement dans la guerre civile avec une sorte d’horreur complaisante et satisfaite. »( La Cloche, 8 avril 1871).

En revanche pour le Sémaphore, journal réactionnaire marseillais , les articles parus sous le titre Lettres de Paris, Zola se surpasse dans l’ignominie. Ainsi le 18 Mai 1871, premier jour de la Semaine Sanglante, il écrit à propos des femmes :

Je vous fais grâce du reste de l’article dont le ton est celui d’un petit bourgeois réactionnaire mysogine et obtus. Mais pendant la Semaine Sanglante, Zola devient le porte-parole propagandiste du gouvernement versaillais.

22 Mai : […] « L’agonie de la Commune aura été joyeuse. Avez-vous lu le décret proposé par le citoyen Vésinier, reconnaissant en bloc tous les enfants naturels ? La phrase est impayable : « Tous les enfants naturels non reconnus sont reconnus par la Commune et légitimés. » Ceci est du haut comique, et l’on croirait que ces messieurs ont semé les bâtards dans leur jeunesse, à ce point qu’ils chargent la patrie de donner une mère à leur nombreuse famille. Je ne vous parle pas de la proposition de brûler le grand livre et les titres de rente des fuyards, ainsi que de la suppression de tous les titres et de tous les ordres honorifiques. Maintenant la farce est finie. Les bouffons vont être arrêtés : Rochefort est déjà sous les verrous, et nous espérons que les autres ne tarderont pas à l’y rejoindre. » Que ce paragraphe est « du plus haut comique », Zola écrivant son mépris pour les enfants naturels, lui qui en 1889 et en 1891 ne reconnaîtra pas les enfants qu’il a eu avec sa maîtresse Jeanne Rozerot, préférant vivre une double vie quoi qu’il en dise. Et c’est Alexandrine, sa femme, qui après le décès du romancier, fera reconnaître les deux enfants qui porteront à partir de 1908 le nom d’Emile Zola.

23 Mai : « La victoire est radicale, décisive, inespérée. Hier, je ne pouvais croire encore à cette délivrance accomplie en quelques heures. Depuis si longtemps, nous nous traînons dans les calamités de toutes sortes, qu’on n’ose plus compter sur les dénouements heureux. L’armée a bien mérité de la patrie. » […]

24 Mai : Je note ici la dernière phrase de l’article qui résume toute la pensée de Zola : « Que l’œuvre de purification s’accomplisse !« 

25 Mai : […] « Je vous ai souvent dit mes craintes. Je vivais au milieu des bandits, je sentais ce dont ils étaient capables. Je flairais quelque crime lâche, et si je ne croyais pas aux mines, aux torpilles, c’est que ce sont là des engins militaires dont on ne sert qu’avec un certain courage. Les hommes de l’Hôtel de Ville ne pouvaient être que des assassins et des incendiaires. Ils se sont battus en brigands qui lâchent honteusement pied devant les troupes régulières et se vengent de leur défaite sur les monuments et les maisons. On peut les suivre aux ordures et aux ruines qu’ils font sur leur passage. Quand ils se sont vus traqués, anéantis, ils ont voulu s’ensevelir sous un crime affreux qui fera maudire leur mémoire dans les siècles. D’un coup, et comme adieux suprêmes, ils ont fait en une fois tout le mal qu’ils se promettaient de faire plus méthodiquement, si on les eût laissés encore quelque temps au pouvoir. » […]

26 Mai : […]« Nous n’avons plus affaire à des combattants, mais à des incendiaires. Les derniers soldats de la Commune râlent dans un coin de Paris. Mais, dans les quartiers conquis, rôdent encore les gredins qui n’ont pas été arrêtés et qui se sont déguisés en gardes nationaux de l’ordre ou en simples curieux. Ceux-là ont les poches remplies de bombes et de bouteilles de pétrole qu’ils jettent furtivement dans les caves. Beaucoup de femmes promènent ainsi l’incendie. On a également surpris de faux pompiers qui, sous prétexte d’éteindre le feu, envoyaient des jets d’huile minérale sur les maisons en flammes. Par tous les moyens les insurgés tentent ainsi de faire de Paris un immense tas de décombres fumants. » […] Pour rappel, Maxime Du Camp, lui-même, a démenti le mythe des pétroleuses !

27 Mai : […] « Justice a déjà été faite d’un grand nombre de ces misérables. Millière, Martin, Vidal, Vallès, Amouroux, Vaillant, Lefrançais, Jourde, d’autres encore dont j’oublie les noms, ont été pris et fusillés hier. On annonce aussi la mort du peintre Courbet, qui se serait empoisonné dans sa prison, selon les uns, et qui suivant d’autres, y serait mort d’un coup de sang. Je ne crois pas au poison. Courbet était un gros homme, vaniteux et bête, que la croyance dans le succès de la Commune a pu griser, et qui s’est compromis avec l’espoir, depuis longtemps caressé, d’être ministre des Beaux-arts ; mais il n’était pas de la pâte dont on fait les grands courages et les fanatiques révolutionnaires. Ah ! le pauvre homme ! ce sont ses amis, avec leur prétendu art social, qui l’ont jeté dans cette épouvantable catastrophe. Grand buveur, épaissi par la bière, d’une douceur d’enfant avec ses larges épaules, il n’était qu’un paysan matois, qu’un citadin déclassé, qu’un grand peintre très épris de sa peinture. Celui-là, je l’aurais remis en liberté, en lui infligeant, comme punition, de faire tous les ans une neuvaine devant la Colonne remise debout. La version du coup de sang me paraît logique, car les conséquences de son escapade ont dû l’étouffer, dès qu’il a cru sentir son cou gros et court entre les doigts du bourreau. Je vous l’avoue, je suis navré de cette mort. Il faut avoir connu l’homme pour savoir quel grand enfant c’était, avec son parler gras de Franc-Comtois. Il aura fallu que le drame fût complet et que ces misérables, qui ont voulu brûler le Louvre, aient réussi à rendre fou un des artistes les plus étonnants des temps modernes. » […] Evidemment, il rapporte les rumeurs sans vérifier l’exactitude des faits. Courbet mourra le 31 Décembre 1877, pendant son exil en Suisse.

Courbet 1819-1877

28 Mai : Zola se promène dans le cimetière du Père-Lachaise : […] « Les obus ont fait d’assez grands ravages. J’ai vu plusieurs tombeaux percés de part en part. Les allées sont semées de débris de grilles, de couronnes défaites, d’éclats de marbre. Une bombe a éclaté dans une petite chapelle, où elle a mis l’autel en poudre ; mais ces dommages ne sont rien à côté du bouleversement des tombes plus modestes. Les insurgés, pour se barricader solidement, ont arraché toutes les pierres tombales qu’ils ont pu soulever du sol. J’ai vu une de ces barricades faites de tombes, rien de plus navrant ; on lit encore les inscriptions et, sur l’une d’elles, j’ai pu déchiffrer le nom d’une jeune fille, Marie-Louise Maurin, « morte dans la dix-septième année de son âge. » Cette barricade faite de tombes restera dans mon esprit comme le comble de l’épouvantable désastre, comme l’image de cette émeute qui, après avoir incendié une ville, est allée réveiller les morts, les arracher à leur éternel repos, avant de mourir elle-même et de disparaître dans la malédiction universelle. » […]

29 Mai : « 

Paris, à peine sauvé des fureurs de la guerre civile, est pris d’une panique nouvelle. Après la prise de Belleville et l’agonie suprême des derniers fédérés, il faut que nous soyons menacés d’un autre fléau. Les bandits, qui, pendant leur vie, ont pillé et incendié la grande cité, vont l’empester par leurs cadavres. On craint que le choléra ne naisse de l’horrible massacre. Jusque dans leur pourriture, ces misérables nous feront du mal. La tuerie a été atroce. Nos soldats, exaspérés par les incendies, empoisonnés par de fausses cantinières, tués à bout portant par des femmes, ont promené dans les rues une implacable justice. Tout homme pris les armes à la main a été fusillé. Les cadavres sont restés semés de la sorte un peu partout, jetés dans les coins, se décomposant avec une rapidité étonnante, due sans doute à l’état d’ivresse dans lequel ces hommes ont été frappés. » […] « L’effroyable tragédie est finie. On va laver les rues et désarmer Paris. Maintenant, Dieu nous protège de la peste ! »

Je pense qu’il n’y a rien à ajouter à ces extraits d’où suinte l’ignominie de Zola, je voudrais insister sur le fait que cette haine du Communard, du Rouge, on la retrouve régulièrement dans son œuvre. Il faut se souvenir dans Germinal, publié en 1885, de ce qu’il pense de Souvarine : réfugié nihiliste et anarchiste russe. C’est lui le méchant, c’est lui qui veut « tout raser et tout reconstruire », c’est lui qui préfère l’attentat à la grève … Et puis ce passage dans lequel on retrouve sa haine de l’ouvrier : « C’était la vision rouge de la révolution qui les emporterait tous, fatalement, par une soirée sanglante de cette fin de siècle. Oui, un soir, le peuple lâché, débridé, galoperait ainsi sur les chemins; et il ruissellerait du sang des bourgeois, il promènerait des têtes, il sèmerait l’or des coffres éventrés. Les femmes hurleraient, les hommes auraient des mâchoires de loups, ouvertes pour mordre. Oui, ce seraient les mêmes guenilles, le même tonnerre de gros sabots, la même cohue effroyable, de peau sale, d’haleine empestée, balayant le vieux monde sous leur poussée débordante de barbares. Des incendies flamberaient, on ne laisserait pas debout une pierre des villes, on retournerait à la vie sauvage dans les bois, après le grand rut, la grande ripaille, où les pauvres, en une nuit, efflanqueraient les femmes et videraient les caves des riches. Il n’y aurait plus rien, plus un sou des fortunes, plus un titre des situations acquises, jusqu’au jour où une nouvelle terre repousserait peut-être.« 

Et quelques années après en 1892, soit vingt et un ans après la Commune, dans son roman La Débâcle, il continue sa propagande poussant le vice jusqu’au reniement de la Commune par Maurice Levasseur, le Communard, au moment de son agonie, et il continue en opposant la France en deux clans : « la partie saine de la France, la raisonnable, la pondérée, la paysanne, celle qui était restée le plus près de la terre » et la partie qu’il fallait éradiquer «  la partie folle, exaspérée, gâtée par l’Empire, détraquée de rêveries et de jouissances; et il lui avait fallu couper dans sa chair même, avec un arrachement de tout l’être, sans savoir trop ce qu’elle faisait. Mais le bain de sang était nécessaire, l’abominable holocauste, le sacrifice vivant, au milieu du feu purificateur. » Et le Communard, dans un accès de lucidité zolien, pardonne à son ami, Jean Macquart, qui a choisi le camp des Versaillais, de l’avoir tué, pour le bien de la France : « Ah ! va, ce n’est pas grand chose de bon qui s’en ira avec moi . Rappelle toi donc ce que tu m’as dit, le lendemain de Sedan, quand tu prétendais que ce n’était pas mauvais, parfois, de recevoir une bonne gifle…Et tu ajoutais que, lorsqu’on avait de la pourriture quelque part, un membre gâté, ça valait mieux de le voir par terre, abattu d’un coup de hache, que d’en crever comme d’un choléra. J’ai songé souvent à cette parole, depuis que je me suis trouvé seul, enfermé dans ce Paris de démence et de misère… Eh bien ! c’est moi qui suis le membre gâté que tu as abattu … »

Quant à sa nouvelle Jacques Demour, elle décrit la déchéance d’un honnête ouvrier qui avait tout pour être heureux mais qui sacrifie sa famille pour devenir un Communard, entraînant son fils qui meurt lors d’un combat. Déporté à Nouméa, il s’évade, mène une vie de misère, revient à Paris pour trouver sa femme remariée et plantureuse bouchère, ayant abandonné sa fille pour reconstruire un foyer coquet et confortable de petite bourgeoise. Et évidemment pour couronner le tout, la fille est devenue une courtisane au grand cœur puisqu’elle seule n’a pas oublié son brave père, elle le logera et l’entretiendra pour le bonheur de tous.

C’est toute cette boue morale qui faisait dire à ma grand-mère, fille d’une blanchisseuse et d’un couvreur zingueur que Zola salissait, de sa vulgarité, les ouvriers. Je suis atterrée de constater qu’Henri Mitterand, le « spécialiste international de Zola », ait pu faire abstraction de ce Zola, petit bourgeois bien pensant, allant jusqu’à lui donner des excuses : « Certes, il est resté étranger au mouvement révolutionnaire du prolétariat parisien, dont l’éloignent son origine sociale, sa carrière, sa formation idéologique. Certes, il s’est vite accommodé de la victoire de Versailles et il lui est arrivé de parler avec une légèreté de mauvais poète du « bain de sang » qu’elle avait coûté. » Je pense que nous n’avons pas la même définition du mot légèreté.

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

5 réflexions sur “Anthologie(6)

  1. Je partage complètement les vues de Zola exprimées ici, et je suis stupéfait qu’après les monstruosités bolchéviques qui ont perdu des millions de vies, des personnages comme Souvarine n’apparaissent pas à tous comme des tarés dangereux.

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