C’est à la faveur d’un voyage à Dieppe, en septembre dernier pour le 150e anniversaire de la Commune, que j’ai pris toute la mesure de l’importance de la relation de Gustave Courbet (1819-1877) avec Paul Ansout (1820-1894) dont le beau portrait est visible en bonne place au Château-Musée de la ville. 

Les deux jeunes gens ont fait connaissance dès l’automne 1839 lorsque Courbet arrive à Paris chez un cousin de sa mère, professeur à l’École de Droit. Cette amitié, marquée par des dessins et un portrait dans un carnet, survivra à l’abandon des études exigées par la famille, premier signe d’une affirmation de la volonté du futur peintre. Aux beaux jours de l’année 1841, Courbet se rend en Normandie.

Les croquis de paysages pris sur le motif témoignent de son enthousiasme pour une côte déjà très fréquentée par les artistes et vantée par son ami Paul Ansout. L’année suivante, grand branle-bas de déména­gements à Paris, 28 rue de Buci puis 89 rue de la Harpe où Courbet va enfin pouvoir faire un atelier digne de ce nom, seconde affirmation de sa volonté. C’est cette année-là qu’il rencontre Virginie Binet (1808-1865), Dieppoise elle aussi, de onze ans son aînée, probablement présen­tée par Paul Ansout, qui, tout en continuant ses études de droit, ne manque pas de fréquen­ter l’atelier du peintre. Son portrait dans la grande tradition des peintres italiens mais avec une touche de romantisme est en cours. Ses études terminées, l’ami Paul ramène le por­trait à Dieppe, ce qui fera de Courbet un invité de choix dans la famille.

Portrait de Paul Ansout (1820-1894) vers 1842-43

On le retrouve en Belgique et aux Pays-Bas où il est recommandé et peint d’ailleurs un autre portrait. Courbet res­semble alors au peintre-voyageur comme il sera représenté un peu plus tard dans la célèbre toile intitulée La rencontre, c’est-à-dire habillé de toile claire et portant son nécessaire de peinture dans le dos.

La Rencontre Courbet (1819-1877)1854

Parallèlement, une vie conjugale s’installe. Le 15 septembre 1847, Virginie Binet accouche d’un garçon prénommé Désiré, Alfred, Émile. Courbet loue pour eux une chambre en face de son atelier et ramène de son dernier voyage à Bruges un cro­quis d’une Madone à l’enfant d’après Van Dyck. Cependant il écrit à ses parents qui ont peut-être eu vent de quelque chose « Je songe autant à me marier qu’à aller me pendre » ! C’est clair, mais en 1848, nouveau déménagement, cette fois pour le 32 rue Hautefeuille dans l’ancienne chapelle des Prémontrés qui sera son atelier jusqu’à la Commune, lequel sera pillé par les Prussiens. Y a-t-il dans ce nouvel endroit un logement pour Virginie et Émile ? L’édifice a été détruit. Dans l’immense toile intitulée L’Atelier du peintre et sous-titrée justement « Allégorie réelle de 7 années de ma vie artistique », on remarque la présence au premier plan d’un enfant attentif pour qui l’artiste semble peindre. Entre la vie de « bohème » et l’inconfort qui s’en suit, Virginie Binet quitte les lieux et part avec leur fils à Dieppe où un logement se libère dans la maison familiale.

Courbet écrira à Champfleury un an après : « Je regrette beaucoup mon petit gar­çon » mais « j’ai suffisamment à faire avec l’art sans m’occuper de ménage ». C’est là le sacrifice le plus important qu’il ait accompli pour établir ses priorités. Cependant, il aide financièrement Virginie et fera des séjours réguliers à Dieppe et sur la côte normande où les motifs de paysages ne manquent pas. De nombreuses œuvres célè­bres en témoignent. Mais si l’enfant, que l’on retrouve aussi dans Les cribleuses de blé atteste de sa tendresse, peut-on pour autant penser que le modèle nu de L’Atelier soit un portrait de Virginie ? Les seules œuvres dont on soit à peu près sûr qu’elles représentent sa compagne sont assez pudiques, comme La liseuse endormie, un dessin de 1849 où le corsage défait évoque cependant des caresses amoureuses. De même La sieste champêtre du musée de Besançon, là encore un dessin, Les Amants dans la campagne visible au Petit Palais, ou La dormeuse. Le thème du sommeil cher à Courbet serait-il apparu avec elle ?

Il n’est pas certain que Virginie Binet ait été un modèle d’atelier. Elle a pu poser pour lui au début de leur relation, vite devenue sentimentale. Les modèles passaient d’un peintre à l’autre et étaient l’objet de recommandations en raison de leur profession­nalisme. Certaines sont devenues célèbres. Que ce soit pour Delacroix ou d’autres, elles posaient pour des photographies préparatoires comme Henriette Bonnion qui a posé justement en 1854 avec un drapé blanc maintenu devant elle. Le photographe est d’ailleurs identifié, Julien Vallou de Villeneuve (1795-1866), pein­tre reconverti. Donc la femme nue de L’atelier n’est pas Virginie au sens strict du terme. S’il faut lui donner un nom, c’est celui d’Henriette Bonnion. Au contraire, cette figure affirme le choix du peintre pour la peinture et pour la liberté qu’il chérissait comme une nécessité absolue. C’est une allégorie comme dans la peinture de Delacroix (1798-1863) La Liberté guidant le peuple que Courbet admirait.

Quant à Émile Binet, qui reste le fils caché non reconnu par le peintre, il sera guidé par l’ami Paul Ansout dont l’oncle Belleteste est sculpteur sur ivoire, une spécialité dieppoise due à l’intense commerce avec l’Afrique nou­vellement colonisée. Il deviendra ivoirier, et sa mère étant décé­dée en 1865, il épousera une jeune lingère dont il aura deux enfants morts en bas-âge. Émile lui-même mourra à 24 ans des suites de graves problèmes respiratoires dus à l’inhala­tion de poudre d’ivoire. Ces vies marquées par la misère affecteront Courbet inconsolable après la fin tragique de la Commune et la mort de plusieurs de ses proches, sans oublier les poursuites injustifiées au sujet de la colonne Vendôme et l’exil qui s’ensuivit. Pour lui, dont l’art est maintenant universel­lement reconnu, sa conviction s’exprime dans une autre lettre à l’ami Champfleury : « Je n’ai ni femme ni enfant… C’est ainsi que la société avale son monde ».

La société et la famille aussi, car sa sœur Juliette a bien pris soin de brûler toute la correspondance amoureuse de son frère avec Virginie Binet, rendant impossi­ble à reconstituer ce qui fut sans doute le grand amour du peintre.

Tous droits réservés : Eugénie Dubreuil (D’après Chantal Humbert, article « Courbet : sa famille, ses amis », Bulletin de l’Institut Gustave Courbet.)

3 réflexions sur “Virginie Binet le grand amour de Courbet d’Eugénie Dubreuil

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