« Emile Blavet vient de s’éteindre. Il avait quatre-vingt-sept ans. Mais l’âge du disparu ne supprime pas le chagrin chez ceux qui survivent, et Blavet fut de ceux qu’on aimait. Personnellement, je lui garde une affection et une gratitude que le tribut de ces quelques lignes ne saurait acquitter. Ce que je voudrais dire, c’est l’homme charmant, exquis que fut Emile Blavet jusqu’à sa dernière heure, et il me semble que ces choses ne sauraient être exprimées en meilleure place qu’ici, dans cette maison qu’il aimait et dont, pendant de longues années, il fut un des plus fidèles et des plus brillants collaborateurs. Avec Blavet, c’est le témoin de toute une longue période de la vie parisienne qui s’éteint. Ce que ses yeux ont vu, ce que ses oreilles ont entendu est prodigieux de pittoresque et de diversité. A l’exemple de quelques hommes de sa génération, il adorait raconter, et sa conversation, vivante, animée, primesautière, était un inépuisable régal d’événements et d’anecdotes Je le vois encore, dans son salon, allant, venant, se promenant de long en large, sans lassitude – il avait horreur d’être assis- et s’amusant à évoquer, avec une précision de mémoire incroyable, des aventures, des silhouettes, toute une multitude de faits, graves ou menus, auxquels il avait été mêlé. Et pour évoquer tout ce passé, il n’avait besoin d’aucune fiche. Ses archives, c’était son cerveau. Avec quelle jeunesse, quelle lucidité il faisait défiler devant vous, sans dogmatiser, sans pontifier, les êtres et les choses d’autrefois On revivait avec lui sa jeunesse. Il s’écriait gaiement, un soir de février dernier :  » J’ai quatre-vingt-six ans. C’est de la folie ! » Et, en effet, n’étaient ses cheveux blancs et ses yeux qui se fatiguaient, il n’avait rien d’un vieillard. Il n’était point de ces vieux qui ne supportent pas de vieillir, qui ne vivent qu’au passé, pour qui le présent est lettre morte. Il se sentait vraiment le contemporain des jeunes dont il aimait s’entourer.

Comme conclusion à ses Mémoires, écrits cette année et parus dans l’Eclair, il ajoutait ces lignes, le 11 juillet dernier, c’est-à-dire voilà, jour pour jour, quatre mois : « P. P. C. Ici se termine la première partie de mes souvenirs. J’ai quatre-vingt-six ans. Si Dieu me prête vie, s’il me conserve la mémoire, si, comme d’indulgents lecteurs me l’affirment, il est vrai que ces quelques pages détachées de ma vie aient un intérêt quelconque pour d’autres que moi, j’entreprendrai quelque jour la seconde série. » Hélas ! Dieu, qui lui avait conservé si belle mémoire, ne lui a point prêté vie. La. seconde série ne verra pas le jour, et. le P., P. C. qu’il adressait à ses lecteurs devait être définitif. Mais quelle coquetterie, quelle charmante crânerie, quelle délicieuse bravade du temps dans les projets d’avenir de cet octogénaire, dans cette volonté quand même d’espérer, dans ce refus d’abdiquer ! Et qui sait si, sans un stupide accident qui hâta sa fin, une chute dans un escalier, Blavet ne serait point encore aujourd’hui, parmi nous et si la fin de ses Souvenirs n’aurait point été publiée? Ce que sont ces Souvenirs ? Blavet avait dix ans à la chute de Louis-Philippe, douze ans au coup d’Etat du Prince-président. C’est dire tout l’immense cycle d’événements auxquels ils font allusion. Il y a là certainement une mine pour les chercheurs et les curieux. Blavet, toutefois, ne prétend point, faire œuvre d’historien ni de philosophe. Ou plutôt, la philosophie qui se dégage des faits évoqués est chez lui comme involontaire et inexprimée. C’est un mémorialiste qui se raconte et qui raconte les autres, tout bonnement.

François Coppée l’a fort bien dit, dans une poésie-préface qu’il lui adressait : Blavet. est avant tout un journaliste et un Parisien. Il a adoré Paris, ses théâtres, le travail nocturne et hâtif de ses salles de rédaction, le parfum de ses coulisses et l’odeur de son encre d’imprimerie. Blavet a bien écrit des vers, des vers excellemment tournés et rimés : il fut poète et délicieux poète à ses heures; il madrigalisa avec amour et dans une langue parfaite, châtiée et sévère. Il appartenait à cette race d’écrivains qui se fait de plus en plus rare aujourd’hui et qu’on appelle des lettrés. Mais il en revenait toujours au journal; au journalisme qui était sa vie et auquel il apportait le trésor exquis de sa culture. Comme beaucoup de publicistes, il sortait de l’Université et avait commencé par être professeur, d’abord à Tournon, puis à Clermont-Ferrand, puis à Nice. Le Midi était sa patrie d’origine et, comme beaucoup de Parisiens, il avait commencé par être Méridional.

François Coppée 1842-1908

C’est à Nice qu’il connut Alphonse Karr, et c’est Alphonse Karr qui lui conseilla de quitter le professorat pour le journalisme, ce qu’il fit.

Alphonse Karr 1808-1890

Et alors commence pour lui le défilé des personnalités et des événements : Sophie Cruvelli qui fut l’admirable créatrice des Huguenots et qui devint la baronne Vigier; Meyerbeer, Ponson du Terrail, l’extraordinaire Thimothée Trimm, et Thérèsa, et Hortense Schneider. Sa première visite à Jean-Hippolyte Quartier de Villemessant est un petit poème d’humour et d’esprit. De même sa démarche auprès du père Millaud, Polydore-Moïse Millaud, fondateur du premier petit journal à un sou. Anecdotes sur l’Empereur, sur l’Impératrice, sur la Cour. Anecdotes sur la Païva. L’anecdote, toujours l’anecdote, mais si choisie, si typique, et qui campe si bien un milieu ! Une page tragique, c’est celle qui nous montre, en quelques traits précis, Lamartine vieilli, coiffé d’un vieux castor, et attendant le prix de sa copie dans l’antichambre d’un directeur. La silhouette d’Alexandre Dumas -père apparaît souvent aussi dans le kaléidoscope. Blavet ne fut-il pas le secrétaire et le dernier collaborateur du père Dumas ? Et l’exposition de 1867, avec dans le coin du tableau, la sinistre et menaçants présence de Bismarck ! Et les premiers grondements de la guerre de 1870. Le cri de « A Berlin » poussé par Emile de Girardin agitant son foulard blanc dans sa loge, à l’Opéra, après que le baryton Faure, vêtu en garde national, eut chanté le poème de Musset : Nous l’avons eu, votre Rhin allemand ! 0 temps évanouis ! dirait le poète. Temps si lointains déjà, si surannés, mais qui redeviennent si proches, grâce au prestigieux conteur qui en fut le témoin.

Blavet aura traversé les deux guerres. Malgré son âge, pendant la dernière guerre, il n’a point abandonné Paris. Il a connu les bombes des gothas, et c’est au cours d’une des plus rudes alertes qu’il nous racontait ses privations du siège et son existence aux remparts, en 1870. Français de vieille race, il portait en lui une confiance allègre qu’il faisait partager aux autres, et il n’admettait point que l’on désespérât. Le défaitisme lui semblait une inconvenance et, douloureusement ému par les effrayantes souffrances, des poilus, il comprenait peu le cafard chez le civil. Le canon de l’armistice le fit tressaillir d’allégresse comme un jeune homme et lui arracha des larmes : plus heureux que d’autres, il avait vu la revanche cinquante ans après avoir connu la défaite. Et, par une émouvante coïncidence, le voici qui s’éteint aujourd’hui, 11 novembre, au bruit de ce même canon qui nous annonçait, il y a six ans, la victoire.
Il y a une vingtaine d’années, les journaux annonçaient déjà la mort d’Emile Blavet. Une stupide fausse nouvelle, qui avait fait traînée de poudre. Et la grande presse consacrait alors au. faux disparu; de, nombreux articles nécrologiques. C’était une des grandes joies de Blavet de conserver ‘et de montrer comme une parure ces articles où l’on faisait son apologie et qui lui révélaient combien il avait été aimé. Hélas ! la nouvelle, cette fois-ci, n’est que trop véritable. La fine, nerveuse et spirituelle silhouette de notre ami est bien abolie, et nous ne verrons point son œil malicieux s’égayer ou s’émouvoir cette fois aux affectueux commentaires que va faire naître sa disparition. » Auguste Villeroy : Le Gaulois, 15 Novembre 1924

Une réflexion sur “Un journaliste que l’on aurait aimé connaître …

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