Nos journalistes ont tendance à penser qu’ils sont la quintessence du journalisme, la fine fleur des intellectuels. Ils ânonnent, écorchent la grammaire, refont l’histoire selon l’actualité, prennent le contre pied de Brassens : « Dois-je, pour défrayer la chronique des scandales,
Battre le tambour avec mes parties génitales,
Dois-je les arborer plus ostensiblement,
Comme un enfant de chœur porte un saint sacrement ? »

En résumé, ils sont ce que notre XXIe siècle porte au pinacle : le rien !
Ah ! l’on est loin des chroniques de Mme de Girardin ou des articles de Théophile Gautier, pour ne citer que ces deux génies journalistiques. Et oui, les journalistes avaient du génie dans ce XIXe siècle que nos jeunes professeurs, se plaisent à décrire comme une période vieillotte, cul-béni, bourgeoise, machiste, frustrée, anti-femmes, anti-enfants, anti-amour, antisémite !
Le journalisme au XIXe siècle était ouvert aux écrivains, poètes, feuilletonistes, auteurs dramatiques de tous genres et cela donnait aux journaux une palette d’opinions, de réflexions, beaucoup plus étendue et beaucoup plus riche que ce que nous offre, aujourd’hui, notre presse écrite.

Maxime Du Camp*, celui des Souvenirs littéraires, le photographe qui fut l’un des précurseurs du voyage documenté par des photographies, l’ami de Flaubert, le journaliste et cofondateur de la Revue de Paris, le témoin de la vie quotidienne à Paris dans la seconde moitié du XIXe siècle, écrit dans son ouvrage : Paris, ses organes, ses fonctions, sa vie (1869-1875): « Aujourd’hui (avril 1874), le total des publications périodiques, mensuelles, bimensuelles, hebdomadaires, quotidiennes, qui sont répandues dans Paris, s’élève au chiffre de 791, dont 115 journaux correspondant à toutes les nuances possibles de la .politique; il n’est opinion, si sotte ou si sage, qui n’ait un organe pour ainsi dire individuel. Tous les partis, les fractions, les sous-fractions qui divisent notre pauvre pays, parlent au nom du pays lui-même et réclament l’avenir à leur profit. Six cent soixante-dix-huit recueils traitent de questions où la politique n’est pas indispensable, et l’on est fort surpris, en parcourant la liste de tous ces écrits périodiques, de reconnaître que chaque science, chaque corps d’état a un journal qui lui est particulier. Les journaux consacrés aux sciences naturelles et médicales sont fort nombreux 99, ainsi que les journaux de modes 58, les journaux religieux 78, dont 22 protestants, les journaux de jurisprudence 42 les journaux financiers 59. L’art militaire est représenté par 14 journaux, la marine par 9, et l’architecture par 8. L’épicerie a son bulletin; la cordonnerie a son moniteur, l’enregistrement a son courrier, et le spiritisme a une revue. Les greffiers, les huissiers ont plusieurs Journaux spéciaux; il n’est pas jusqu’à la manie de collectionner des timbres-poste oblitérés, manie excellente, à l’aide de laquelle on apprend sans peine la géographie aux enfants, qui n’ait donné naissance à deux recueils rivaux. Certaines feuilles sont consacrées à des saints dont on veut préconiser ou entretenir le culte. Il y a la Propagation de la dévotion à Saint Joseph. Parmi les journaux singuliers, on doit en citer un qui est fort anormal, car il est rédigé par les abonnés eux-mêmes : c’est l’intermédiaire; toute question touchant à l’art, à l’archéologie, la philologie, à la littérature, à l’histoire, y trouve place, et le plus souvent y obtient réponse satisfaisante. Importation anglaise Notes and queries, que nous avons bien fait d’adopter. »
Mais, me direz-vous, nous aussi nous avons toute une multitude de revues spécialisées, toute une quantité de journaux d’obédiences diverses. Oui, mais ces journaux, ces revues sont détenues par une dizaine de grands groupes qui tiennent entre leurs mains les journalistes et leurs écrits. Et je préfère ne pas m’étendre sur les médias télévisuels. Nous ne sommes plus à l’époque de la liberté de la presse, liberté qui s’est acquise chèrement, en revanche en ce siècle formidable qu’est le XXIe siècle, on pourrait parler de pensée unique ! Il suffit d’écouter ou de lire les journalistes, qui à quelques détails près, à quelques opinons politiques près récitent les mêmes litanies !

On est loin du pluralisme d’opinions, de pensées, de culture que les journaux du XIXe siècle généraient. Il est fini cet âge d’or né avec la fin du Second Empire et surtout avec la loi de 1881 sur la liberté de la presse, liberté qui perdura jusqu’au Gouvernement de Vichy. La Guerre de 14-18 avait déjà bien entamé cette liberté, on se souvient de phrases telles que : « Les balles allemandes ne tuent pas » ou « Nos jeunes gens se rient des balles », des articles signés par Barrès ou Richepin, l’auteur révolté de La Chanson des gueux. Enfin que dire des photos montage du Miroir ou de l’Illustration, pour ne citer que ces deux journaux.

Et cette propagande a prospéré pour mieux servir les politiques, et elle s’est installée durablement. En 2021, on peut parfois se demander si le journalisme existe encore et rares sont les professionnels qui pourraient avoir le courage de Charles Nodier : « Messieurs, disait un jour Nodier, assez animé à la fin d’un dîner, pour vous donner une idée de la corruption du gouvernement, Monsieur Lainé, qu’on dit le plus vertueux des ministres, nous a envoyé au Jour de l’an, pour écrire un bon article dans nos journaux, un billet de 500 frs. Vous l’avez rendu ? Non, répond Nodier, mais j’ai fait un article contre lui ». Nos journalistes devraient en prendre de la graine. Cette anecdote se passait en 1817, il y a 204 ans.


* Maxime Du Camp, né le 8 février 1822 à Paris et mort le 8 février 1894 à Baden-Baden, est un écrivain et photographe français, membre de l’Académie française.

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

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