J’ai 60 ans, je dois prendre mes trois premiers cachets au réveil, je dois prendre mes 7 autres cachets pendant le petit déjeuner, je dois prendre un petit cachet pour le five o’clock, puis je dois prendre les cinq derniers après le dîner, enfin je dois me faire une petite piqure et voilà la journée est passée ! Et je dois aussi penser à faire de la marche, je ne dois pas oublier la balnéothérapie, je ne dois pas négliger mes repas, je dois manger des légumes, des protéines, des féculents, je dois remplir les papiers pour mon administration, je dois me rendre régulièrement chez divers médecins en plus de mon médecin traitant, je ne veux plus devoir…, je n’en peux plus de devoir, je veux ne plus devoir rien ! Je veux vouloir tout ! Après tout, la moitié de ma vie est passée ! Alors je pense à cette chanson de Gustave Nadaud :

Gustave Nadaud

 Carcassonne

« Je me fais vieux, j’ai soixante ans,

J’ai travaillé toute ma vie,

Sans avoir, durant tout ce temps.

Pu satisfaire mon envie.

Je vois bien qu’il n’est ici-bas

De bonheur complet pour personne.

Mon vœu ne s’accomplira pas :

Je n’ai jamais vu Carcassonne !

« On voit la ville de là-haut,

Derrière les montagnes bleues ;

Mais, pour y parvenir, il faut,

Il faut faire cinq grandes lieues ;

En faire autant pour revenir !

Ah ! si la vendange était bonne !

Le raisin ne veut pas jaunir :

Je ne verrai pas Carcassonne !

« On dit qu’on y voit tous les jours,

Ni plus ni moins que les dimanches

Des gens s’en aller sur le cours,

En habits neufs, en robes blanches.

On dit qu’on y voit des châteaux

Grands comme ceux de Babylone,

Un évêque et deux généraux !

Je ne connais pas Carcassonne !

« Le vicaire a cent fois raison :

C’est des imprudents que nous sommes.

Il disait dans son oraison

Que l’ambition perd les hommes.

Si je pouvais trouver pourtant

Deux jours sur la fin de l’automne…

Mon Dieu ! que je mourrais content

Après avoir vu Carcassonne !

« Mon Dieu ! mon Dieu ! pardonnez-moi

Si ma prière vous offense ;

On voit toujours plus haut que soi,

En vieillesse comme en enfance.

Ma femme, avec mon fils Aignan,

A voyagé jusqu’à Narbonne ;

Mon filleul a vu Perpignan,

Et je n’ai pas vu Carcassonne ! »

Ainsi chantait, près de Limoux,

Un paysan courbé par l’âge.

Je lui dis : « Ami, levez-vous ;

Nous allons faire le voyage. »

Nous partîmes le lendemain ;

Mais (que le bon Dieu lui pardonne !)

Il mourut à moitié chemin !

Elle est terrible cette chansonnette, elle résume la vie de manière si crue ! Combien en ai-je vu mourir avant d’avoir pu réaliser leurs rêves : ils attendaient la retraite pour les accomplir et puis la vie a préféré leur jouer une farce à sa manière.

Cela me rappelle mon oncle dont la vie m’avait inspiré un texte que j’ai envie de partager aujourd’hui : Robert        

Chaque époque connaît sa forme de médiocrité. Robert avait épousé, malgré sa condition de fille-mère, la fille d’une gardienne d’immeuble qu’il avait emmenée vivre dans son appartement de garçon. Il avait vite déchanté, sa femme ne pouvant demeurer loin de sa mère plus d’une semaine, il s’était senti obligé de la suivre dans le giron de la loge.  Pendant quinze ans enfants, parents, belle-mère, tante et grand-père s’entassèrent laborieusement dans les cinquante mètres carrés de ce local. Robert attendait impatiemment le décès de l’un, le mariage de l’autre : c’était sa façon de s’agrandir.

Le malheureux pour exister devait se persuader qu’il était indispensable, c’est pourquoi il élevait la voix lorsqu’un plat n’était pas assez salé, marmonnait lorsqu’un locataire lui demandait son courrier et grondait lorsque les enfants riaient à table. Dans l’usine qui l’avait embauché quand il n’avait pas quinze ans, derrière son bureau de contremaître (poste conquis aux prix de longues années de viletés), il se persuadait de son rôle indispensable dans le bon fonctionnement de l’entreprise, cette croyance lui coûta la vie, car quelques semaines après sa retraite il déclencha un cancer contre lequel il n’essaya même pas de lutter et qui l’emporta en quelques mois vers des cieux meilleurs.

La fatuité de Robert n’avait pas de limites, cette tare l’avait poussé à sacrifier les ambitions de sa femme et le bien-être de ses enfants en refusant les avantages financiers que lui offrait un employeur paternaliste, et il avait préféré voir sa femme faire des ménages et hériter de la loge de concierge plutôt que d’ouvrir un petit commerce. Il estimait qu’accepter un prêt à taux 0 % le desservirait et que son prestige de petit chef en serait terni. Aussi pour mieux en imposer à ses collègues, s’endetta-t-il auprès d’une banque pour l’achat d’une imposante berline, il n’en resta d’ailleurs pas à ce coup d’essai :  il emprunta pour les mariages de ses enfants, pour faire face aux imprévus, pour les vacances en Bretagne…. Il vécut d’emprunts aux taux élevés qui lui donnaient l’impression d’être riche.

Robert était coquet, il prenait un soin tout particulier de sa moustache et de ses cheveux, c’est pourquoi chaque matin dix minutes de son temps étaient consacrées à la friction de ses précieux poils que sa femme surnommait avec reconnaissance, des crosnes, faisant sans doute allusion à la forme annelée de ces légumes.

La médiocrité de Robert se manifestait pleinement au moment des repas qu’il prenait à heure fixe, il exigeait son couteau et son verre personnels, la nappe devait être immaculée et le couvert devait former une symétrie parfaite : sans ce cérémonial il ne pouvait manger. A la fin de son repas, par gratitude ou par habitude, il préparait le café de sa femme, puis sa tâche accomplie il annonçait au mépris de l’amour-propre le plus élémentaire : « Je vais faire mon petit pipi d’oiseau ! »

C’est avec cette même imbécillité que d’un ton docte, Robert assénait des propos de comptoir qui laissait pantois ses interlocuteurs, aucun sentiment humain, même le plus primaire, ne l’arrêtait, ainsi pendant la guerre du Vietnam tandis que la télévision diffusait un reportage sur les massacres des villageois par les militaires américains, il clama au milieu d’un silence solennel : « Les Viets c’est comme les lapins, plus on en tue plus y en a ! »

Quelle vie de gâchis ! Pendant des années, il avait promis à son épouse qu’il l’emmènerait au Portugal quand il serait à la retraite. Il n’en eut ni le temps, ni l’envie. La vie sans son travail ne valait certainement pas la peine d’être vécue ! Je le revois, sans volonté, sans lutte, attendre que le cancer l’enlève à son ennui.

A suivre…

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

Une réflexion sur “Journal d’une carte vermeil (6)

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