Enfant, je rêvais de grandes tables familiales autour desquelles les rires, la chaleur et l’amour étaient au rendez-vous. Soixante ans plus tard, je ne rêve plus de cela, j’espère seulement que mes enfants, trouveront le bonheur.

Pourquoi un fils refuse-t-il de voir sa mère lors de son mariage ? Combien, je pleurais, jeune fille, en lisant dans les romans, les déchirements d’une mère. Et un jour le roman devient réalité ! Je me vois sourire à tous, faire semblant d’être obligée de partir pour ne pas mettre dans l’embarras mon fils que je sens gêné par ma présence. C’est incroyable ce que l’on fait pour un enfant ! Mais le cœur y laisse des morceaux.

Pourquoi un frère et une sœur s’éloignent-ils un jour ? Que cachaient ces jours que je croyais heureux et sincères. Il faut que j’apprenne à ma fille à ne pas croire en ce quoi j’ai cru toute ma vie et que j’ai voulu partager avec mes enfants

Je me regarde en face et je vois la jeune fille puis la jeune femme que j’ai été. Je croyais à l’amour, à la tendresse indestructible de la famille et aujourd’hui, je pleure sur mes rêves de grandes tablées et d’enfants heureux. Tout cela n’était qu’illusions ! Je vivais dans ces romans écrits pour les jeunes filles européennes d’un autre siècle.

Née d’un mariage d’amour certes mais d’un mariage mixte, en pleine guerre d’Algérie ! Cela ne se faisait pas, et les histoires ne manquèrent pas de fleurir chez les Dubois, les Nadeau, les Poix et autres familiers dont j’ai oublié les noms.

J’ai cru, peut-être trop longtemps, que l’amour de mes parents transformerait le monde. Mais tout l’amour du monde n’empêche pas les petites filles de pleurer sur les fées qui n’existent pas.

J’avais 28 ans quand mon jeune frère est mort, une partie de moi s’est envolée avec lui. Mais pour mon fils, j’ai retrouvé ma force, j’ai tenté de faire que sa vie soit joyeuse mais l’on croit et au final l’on se trompe.

J’avais 39 ans quand Maman est morte, une partie de mon âme s’est envolée avec elle. Mais pour ma fille qui devait naître deux ans plus tard, j’ai retrouvé ma force, j’ai voulu que sa vie soit heureuse mais là encore je me suis trompée.

J’avais 46 ans quand Papa est mort, mon enfance s’est envolée avec lui. Mais il m’a demandé, pour mes enfants, d’être forte et j’ai exaucé sa dernière volonté.

J’ai 60 ans, la nuit je rêve que je dois mourir et cela me plaît, mais ma fille ne le supporterait pas alors je retrouve ma force et je me persuade que je peux encore être utile dans cette vie.

Papa pensait que les Européens n’atteignaient jamais le bonheur car rien n’arrivait à désaltérer leur soif de possession. Maman haussait les épaules devant cet argument qu’elle attribuait à l’avidité des colons dont il avait souffert. Mes parents sur deux continents différents, à quinze ans d’intervalle avaient connu l’injustice, la cruauté, la solitude. Il avait fallu le hasard d’un travail pour qu’ils puissent se trouver…

J’aimais quand Maman me racontait leur rencontre, leurs longues fiançailles, la révolte de sa famille, le serment obtenu par ma grand-mère que jamais, au grand jamais sa fille ne partirait dans le pays de son mari car ces gens, une fois dans leur pays, oublient les bonnes manières françaises.

J’aimais quand Papa me racontait son enfance, une enfance de misère et de mort, dans un pays dirigé par les colons et j’admirais mon père si beau, si serein malgré tous ses chagrins.

Aujourd’hui, 18 août 2020, mes parents auraient fêté leurs 61 ans de mariage, leurs noces de Platane.

J’ai 60 ans mes chagrins et mes joies se mêlent aux chagrins et aux joies de ceux que j’ai aimés et de ceux que j’aime. Je me suis construite avec l’amour de mes parents puis comme j’ai pu, comme venait la vie et je m’étonne, chaque jour, d’être là, assez forte pour faire face, assez forte pour rire, assez forte pour aimer.

Je n’ai plus envie d’être forte. Je fais les gestes quotidiens de manière automatique, les objets auxquels je tenais tant me paraissent lointains. J’imagine ce que prendra ma fille lorsqu’elle déménagera, loin si loin.

Je n’ai plus d’enthousiasme. Cette année, celle de mes 60 ans, a été le constat de mon échec. Voilà, je n’ai vécu pour rien de beau, rien de grand. J’ai fait mon devoir, je crois avoir gardé un chemin droit, je n’ai pas été lâche, je n’ai pas trahi, mais j’attendais trop ou plus, je ne sais plus.

A suivre …

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

2 réflexions sur “Journal d’une carte vermeil (3)

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