Voici ce qu’écrivait, dans Belluaires et porchers, le génial pamphlétaire Léon Bloy, à propos d’écrivains à la mode. Certes l’on peut trouver ses excès totalement démesurés et ils le sont parfois comme ils sont souvent injustes mais Léon Bloy avait quelquefois des éclairs de génie visionnaire. En revanche on ne peut lui dénier le brio de ses insultes, de ses critiques, de ses délires. En effet il maniait la langue comme nous aimerions tous le faire dans nos moment de colère ou de révolte. Dans cet extrait son jugement sur Ohnet, le célèbre auteur du Maître de Forges, bien que violent, rejoint sans conteste la critique d’Anatole France, sur ce faiseur de livres qui connut un succès outrancier.

« On ne voit guère, écrivais-je, au lendemain de Crime d’amour, qu’un seul homme de lettres qui se puisse flatter d’avoir joui, en ces derniers temps, d’une aussi insolente fortune. C’est Georges Ohnet, l’ineffable bossu millionnaire et avare, l’imbécile auteur du Maître de Forges, qu’une stricte justice devrait contraindre à pensionner les gens de talent dont il dérobe le salaire et idiotifie le public.
Mais quelque vomitif que puisse être le succès universel de. ce dromadaire qui n’est, en fin de compte, qu’un sordide spéculateur, et qui, peut-être, se. croit du génie; celui de Bourget, qui doit sentir la misère de son esprit, est bien plus révoltant encore.
Le premier, en effet, n’a vu, dans la littérature, qu’une appétissante glandée dont son âme de porc s’est réjouie, et c’est bien ainsi qu’on a généralement compris sa fonction de faiseur de livres. Le second a vu la même chose très-probablement, mais avec sagesse, il s’est cantonné dans la clientèle influente et s’est ainsi ménagé une situation littéraire que n’eut jamais l’immense poète des Fleurs du Mal et qui déshonore simplement les lettres françaises. Cette réserve faite, la pesée intellectuelle est à peu près la même des deux côtés, l’un et l’autre ayant admirablement compris la nécessité d’écrire comme des cochers pour être crus les automédons de la pensée »

Georges Ohnet
Paul Bourget

Voici donc la critique qu’Anatole France a laissé de G. Ohnet, dans La Vie littéraire : « Le titre du nouveau roman de monsieur Georges Ohnet contient beaucoup de sens en un seul mot. Ce titre est toute une philosophie. « Volonté », voilà qui parle au cœur et à l’esprit. « Volonté par Georges Ohnet ». Comme on sent l’homme de principe qui n’a jamais douté ! « Volonté par Georges Ohnet, soixante-treizième édition ». Quelle preuve de la puissance de la volonté ! Monsieur Georges Ohnet a voulu avoir soixante-treize éditions et il les a eues. En vérité, plus je relis ce titre, plus j’y trouve d’intérêt. C’est sans contredit la plus belle page qui soit sortie de la plume de monsieur Georges Ohnet. « Volonté par Georges Ohnet, soixante-treizième édition ». Que cela est bien écrit ! J’avoue que le reste du livre m’a paru inférieur. Comme philosophe, Monsieur Georges Ohnet ne me satisfait pas. Sous ce jour, je le trouve faible. Je voudrais n’avoir pas à l’apprécier à un autre point de vue. Mais puisque enfin monsieur Georges Ohnet fait des romans, il est équitable et nécessaire de le traiter en romancier. C’est ce à quoi je vais donc procéder avec tous les ménagements dont je suis capable.

Eh bien, puisqu’il me faut juger monsieur Georges Ohnet comme auteur de romans, je dirai dans la paix de mon âme et dans la sérénité de ma conscience qu’il est, au point de vue de l’art, bien au-dessous du pire. J’ai eu l’honneur d’être présenté l’hiver dernier à monsieur Georges Ohnet, et je me suis convaincu, comme tous ceux qui l’ont approché, que c’est un très galant homme. Il parle d’une manière fort intéressante avec une bonne humeur tout à fait agréable. Il m’a inspiré de la sympathie. Je sais de lui des traits qui l’honorent et je l’estime profondément. Mais je ne connais pas de livres qui me déplaisent plus que les siens. Je ne sais rien au monde de plus désobligeant que ses conceptions, ni de plus disgracieux que son style. Si je m’étais cru, je serais mort sans avoir lu une ligne de monsieur Georges Ohnet. Je me serais épargné cette pénible et dangereuse épreuve. Je mets beaucoup de soin à éviter dans la vie ce qui me semble laid. Je craindrais de devenir très méchant si j’étais forcé de vivre en face de ce qui me choque, me blesse et m’afflige. C’est pourquoi je m’étais résolu à ne pas lire Volonté. Mais le sort en a disposé autrement. J’ai lu Volonté, et j’ai d’abord été très malheureux. Il n’y a pas une page, pas une ligne, pas un mot, pas une syllabe de ce livre qui ne m’ait choqué, offensé, attristé. Je n’avais jamais lu encore un livre aussi mauvais. Cela même me le rendit considérable, et je finis par en concevoir une espèce d’admiration. Monsieur Georges Ohnet est détestable avec égalité et plénitude. Il est harmonieux et donne l’idée d’un genre de perfection. C’est du génie, cela. Tout ce qu’il touche devient aussitôt tristement vulgaire et ridiculement prétentieux. Les miracles de la nature et de l’humanité, la splendeur du ciel et la beauté des femmes, les trésors de l’art et les secrets délicieux des âmes, enfin tout ce qui fait le charme et la sainteté de la vie devient en passant par sa pensée une écœurante banalité. Et il aime vivre ! C’est incompréhensible.

Volonté fera les délices d’un grand nombre de personnes. Je ne leur en ferai pas un reproche. Il faut aussi que les pauvres d’esprit aient leur idéal. N’est-il pas vrai que les figures de cire exposées aux vitrines des coiffeurs inspirent des rêves poétiques aux collégiens. Or les romans de monsieur Georges Ohnet sont exactement dans l’ordre littéraire ce que sont dans l’ordre plastique les têtes de cire des coiffeurs. »

Un autre de ses contempteurs, Adolphe Brisson écrit en 1898 : : « La bourgeoisie française adopta le Maître de Forges et ne fut pas loin de considérer ce livre comme un chef-d’œuvre. Il répondait à ses besoins d’idéalisme et de sensibilité ; il s’élevait, comme une protestation contre le naturalisme triomphant. Beaucoup d’honnêtes gens exaltèrent le Maître de Forges pour rabaisser Nana et Pot-Bouille dont la grossièreté les révoltait. M. Georges Ohnet leur apparaissait comme le restaurateur du goût et le sauveur des bonnes mœurs. »

Mais je voudrais finir ce flot de critiques par notre déjà cité Léon Bloy qui en 1887, dans Le Désespéré écrivait : « le Jupiter tonnant de l’imbécillité française […], l’auteur du Maître de Forges est un mastroquet heureux qui mélange l’eau crasseuse des bains publics à un semblant de vieille vinasse, pour le rafraîchissement des trois ou quatre millions de bourgeois centre gauche qui vont se soûler à son abreuvoir, et il n’est pas autrement considéré. Il est unanimement exclu du monde des lettres, ce dont il brait, parfois, dans la solitude ». 

Ohnet eut un succès qui peut rappeler celui d’un Marc Lévy ou d’un Guillaume Musso, il savait choisir les thèmes qui feraient rêver la bourgeoisie à laquelle il s’adressait et dont il se fit le chantre tout au long de sa carrière. Il était capable d’écrire les phrases qui devaient faire vibrer les cœurs, comme dans Le Maître de Forges : « Claire poussa un cri, ses yeux s’emplirent de larmes, elle s’attacha désespérément à Philippe, leurs lèvres se touchèrent et, dans une extase inexprimable, ils échangèrent leur premier baiser d’amour » Et le roman se conclut sur cette image niaise qui faisait rêver les jeunes filles et les épouses en mal d’amour.

En ce qui concerne Paul Bourget, il fut considéré, à ses débuts comme un talent montant mais rapidement sa servilité à flatter la bourgeoisie fit, de lui aussi, la risée de quelques auteurs; Octave Mirbeau fut l’un de ceux qui sut être le plus cruellement lucide. En effet déçu par l’attitude de ce jeune écrivain qu’il soutenait et qu’il considérait comme un ami, Mirbeau écrivit une série de dialogues, parodie de Bourget si fier d’être reconnu par les bourgeois comme l’un des leurs mais peint ici comme un vulgaire arriviste :

Chez l’illustre écrivain

I

Une chambre à coucher, très riche et de très mauvais goût. Mobilier mi-anglais, mi-Louis XVI.L’Illustre écrivain est couché. Il parcourt avidement les journaux du matin.

L’illustre Écrivain, en froissant un journal. — Et cette canaille de Mareuil qui dînait chez moi avant-hier, et qui n’a pas trouvé le moyen de glisser mon nom dans sa chronique… Elle est forte, celle-là !… Non, mais ils s’imaginent que je les invite pour mon plaisir !… Elle est forte, celle-là !Entre le valet de chambre.

Le Valet de chambre. — Monsieur, c’est encore un reporter.

L’illustre Écrivain. — Ah ! ah !

Le Valet de chambre. — Celui qui vient, toutes les semaines, interviewer Monsieur !

L’illustre Écrivain. — Ah ! oui, cet imbécile !… Ce qu’il va encore me raser, celui-là !… Faites entrer.

Le Valet de chambre. — Dans la chambre de Monsieur ?

L’illustre Écrivain. — Dans ma chambre, oui !… Il connaît le salon, la salle à manger, le fumoir, le cabinet de travail… il connaît la cuisine, les water-closets… il connaît tout, excepté ma chambre… il faut bien varier le décor.

Le Valet de chambre. — C’est juste !

L’illustre Écrivain. — Dites-moi !… Avant de le faire entrer, éparpillez, sur les meubles, sur les chaises, sur les tapis, partout… des cartes de visite, des invitations… les plus chic… adroitement, négligemment.

Le Valet de chambre. — Comme toujours.

L’illustre Écrivain. — Et puis, vous irez chercher mon nouveau nécessaire de voyage.

Le Valet de chambre. — Monsieur part ?…

L’illustre Écrivain. — Non… Vous le placerez bien en vue… sur la table, là… grand ouvert, bien entendu… enfin, le grand jeu !

Le Valet de chambre. — Oui, Monsieur.Le valet de chambre dispose tout selon le rite habituel.

L’illustre Écrivain. — Vous n’avez rien oublié ?… Non !… Faites entrer…Entre le reporter. Petit, gringalet, l’œil louche, le dos servile, infiniment respectueux ; il s’arrête sur le seuil de la porte et salue…

Le Reporter. — Mon cher maître !… Veuillez m’excuser si j’ose, de si grand matin…

L’illustre Écrivain, tendant sa main. — Entrez donc, cher ami, entrez donc…

Le Reporter, il s’avance timidement, en faisant des courbettes et des révérences. — Excusez-moi… seulement, je… mon cher maître !

L’illustre Écrivain. — Mais non ! mais non !… Vous êtes chez vous, ici, vous le savez bien… D’abord, ce n’est pas comme journaliste que je vous reçois… c’est comme ami… vous êtes un ami…

Le Reporter. — Oh ! mon cher maître !

L’illustre Écrivain. — Mais si… mais si… Vous êtes un ami… Et vous avez beaucoup de talent.

Le Reporter. — Mon cher maître !

L’illustre Écrivain. — Beaucoup de talent… Votre article d’hier, vous savez, c’est une page !

Le Reporter. — Oh ! mon cher maître !

L’illustre Écrivain. — Mais asseyez-vous donc, cher ami… vous déjeunez avec moi, n’est-ce pas ?

Le Reporter. — Oh ! mon cher maître !

L’illustre Écrivain. — Si, si… vous déjeunez avec moi… sans cérémonie, n’est-ce pas ?… Des œufs brouillés aux truffes… des perdreaux truffés… des foies de canard sautés aux truffes… une salade de truffes…

Le Reporter. — Oh ! mon cher maître !

L’illustre Écrivain. — Mon ordinaire !… Je vous traite en ami… Le duc de Kau m’a promis aussi de venir déjeuner ce matin… Je serais charmé qu’il vous rencontrât… Il vous aime beaucoup… vous trouve beaucoup de talent.

Le Reporter. — Oh ! mon cher maître !

L’illustre Écrivain. — D’ailleurs, tous ceux à qui je parle de vous vous trouvent beaucoup de talent…

Le Reporter. — Oh ! mon cher maître !

L’illustre Écrivain. — Et maintenant, causons… J’aime tant causer avec vous !… (Le reporter jette dans la chambre, autour de lui, des regards obliques, des regards d’huissier.) Vous regardez ma chambre ?… Vous ne connaissiez pas ma chambre ?

Le Reporter. — Non, mon cher maître.

L’illustre Écrivain. — Elle vous plaît ?

Le Reporter. — Elle est admirable, mon cher maître !… C’est une chambre de prince !… (Il tire son carnet. Il s’apprête à prendre des notes.) Vous permettez ?

L’illustre Écrivain. — Tant que vous voudrez !… Mais pas comme journaliste… Comme ami !

Le Reporter, il tâte chaque meuble, chaque bibelot, et les note. — C’est admirable !… c’est admirable !… (Il examine le nécessaire de voyage.) C’est merveilleux !…

L’illustre Écrivain. — Il est amusant, n’est-ce pas ?… Il vient de Londres… C’est tout à fait nouveau… Cent cinquante-deux pièces !… Par exemple, c’est cher… Cinq mille.

Le Reporter. — Cinq mille !… C’est merveilleux !…Il note.

L’illustre Écrivain. — J’achète tout à Londres, maintenant… mes chapeaux… mes bottines… mes cravates… mes parapluies… En France, on n’a pas de chic !… Et puis, c’est amusant ! J’ai cent trois cravates !

Le Reporter. — Cent trois cravates !… C’est merveilleux !…Il note.

L’illustre Écrivain. — Quarante paires de bottines !

Le Reporter. — Quarante paires de bottines !… C’est merveilleux !

C’est cela que j’aime dans ce XIXè siècle, personne n’avait peur de dire ce qu’il pensait. L’on assumait de détester un confrère. Une forme de liberté de penser en quelque sorte. Pas de procès pour avoir attaqué dans la presse un auteur ! Un duel, oui, mais pas de paperasserie judiciaire ! Cela avait plus de panache !

Que se passerait-il aujourd’hui, si un auteur de talent osait écrire des critiques dans la verve de celles de Bloy, Mirbeau, France, sur un de ses confrères ? Un confrère qui aurait su devenir la coqueluche des médias. Lorsqu’une phrase de Guillaume Musso me tombe sous les yeux : « Et dans un dernier souffle, je comprends tout : que le temps n’existe pas, que la vie est notre seul bien, qu’il ne faut pas la mépriser, que nous sommes tous liés, et que l’essentiel nous échappera toujours. » (Je reviens te chercher), je la compare avec celle de Ohnet et m’apparaît alors le lien qui existe entre ces deux faiseurs de livres à plus de 100 ans de distance.

Malheureusement Musso, le professeur de SES par amour du concret, n’est pas seul sur les rangs de la médiocrité bourgeoise. On y trouve en première place Marc Lévy, l’homme d’affaires du livre, qui brasse l’argent de ses livres comme il brassait l’argent de son agence d’architecture d’intérieur, Eurythmic Cloiselec*, capable d’écrire des niaiseries équivalentes à celles d’Ohnet : « Je t’ai cherchée partout, même ailleurs. Je t’ai trouvée, où que tu sois, je m’endors dans tes regards. Ta chair était ma chair. De nos moitiés, nous avions inventé des promesses ; ensemble nous étions nos demains. Je sais désormais que les rêves les plus fous s’écrivent à l’encre du cœur. J’ai vécu là où les souvenirs se forment à deux, à l’abri des regards, dans le secret d’une seule confidence où tu règnes encore… Même sans toi, je ne serai plus jamais seul, puisque tu existes quelque part. » (Vous revoir).

Je pourrais en citer beaucoup d’autres de ces romanciers mis à la mode par la publicité et par l’entregent mais cela serait redondant. Je constate encore une fois que décidément rien ne change et notre siècle est le digne descendant de la IIIe République. Il faut tout de même reconnaître à 2020 un progrès inquiétant de la censure : aucun des contempteurs de Bourget ou d’Ohnet ne pourraient s’exprimer avec autant de virulence à propos de Musso ou Lévy : les médias ne leur laisseraient pas la place qu’ils avaient à l’époque dans les journaux.

Et bien au risque de choquer, je regrette cette violence verbale, cette fougue littéraire, cette juste mesure du propos.

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

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