Nous , les Travailleurs ! 1
La Place de la Concorde : 1848

Quand le Bâtiment va tout va !  Cette phrase devenue proverbiale fut prononcée le 7 Mai 1850 par un maçon creusois devenu député : Martin Nadaud 

Qui était ce Martin ? Il a laissé des mémoires : Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon qui furent publiés la dernière fois en 1998. Cet ouvrage retrace son parcours professionnel, politique et personnel. Il monta à Paris comme maçon creusois, car La Creuse fournissait en grande partie la main d’oeuvre du bâtiment en ces années 1830. Epoque de rénovation de Paris, qui avait alors grand besoin de ces hommes pour la rénovation voulue par Louis Philippe, mais ils fournissaient aussi des contestataires. En effet les conditions de travail épouvantables poussaient les Creusois à se syndiquer pour obtenir des droits et rendre leur travail plus supportable. Martin Nadaud voulut dans son livre rendre hommage à son père, maçon creusois monté à Paris comme tous ses compatriotes, qui tint à ce que son fils reçoive de l’instruction, c’est pourquoi ses mémoires portent le nom de son père, Léonard. Mais Martin Nadaud veut laisser des mémoires sur son engagement politique qui est celui d’un socialiste utopiste et sur la politique de son époque. Républicain influencé par le socialisme utopiste, celui de Raspail ou de Louis Blanc, Nadaud défend l’idée de la République, de la défense des intérêts des travailleurs et de l’harmonie entre les classes sociales.

Raspail
Louis Blanc

Parmi ces socialistes utopistes, l’on peut lire Voyage en Icarie d’Etienne Cabet1 qui voulait revenir à un communisme primitif, celui des premiers Chrétiens : « […] L’inégalité de fortune, la propriété et la monnaie, enfantent les privilèges et l’aristocratie, puis l’opulence et la misère, puis la mauvaise éducation, puis la cupidité et l’ambition, puis tous les vices et tous les crimes, puis tous les désordres et le chaos, puis toutes les calamités et toutes les catastrophes. Oui, examinez, réfléchissez, remontez, dans toutes les sociétés, à l’établissement de la propriété et de la monnaie, et surtout de l’illégalité illimitée de fortune, remontez de faits en faits, d’événements en événements, d’institutions en institutions, de législateurs en législateurs, de causes secondes en causes premières, de conséquences en principes, de nécessités en nécessités, de jour en jour et de siècle en siècle : vous trouverez toujours et partout, pour cause unique du mal, opulence et misère ! Et par conséquent le remède, l’unique remède du mal, c’est la suppression de l’opulence et de la misère, c’est-à-dire l’établissement de l’égalité, de la communauté de biens et d’une bonne éducation. […] Avec la communauté, plus de pauvres ni d’oisifs ; plus de crimes ni de supplices, plus d’impôts ni de police, plus de contestations ni de procès, plus d’inquiétudes ni de soucis ; tous les citoyens amis et frères ; tous non seulement heureux, mais également heureux ! » « — Est-il possible de substituer brusquement la communauté au système de l’inégalité et de la propriété ? — Non ; un régime transitoire est indispensable. — Quel régime transitoire ? — Un régime qui, tout en maintenant la propriété, détruise le plus tôt possible la misère et progressivement l’inégalité de fortune et de pouvoir ; qui forme, par l’éducation, une et plusieurs générations pour la communauté ; qui donne d’abord la liberté de discussion et d’association, et qui donne aussi le suffrage universel. — Pourquoi ne pas supprimer tout de suite la propriété ? — Parce que les propriétaires n’y consentiraient pas, et qu’il faut à tout prix éviter la violence ; parce que d’ailleurs il est matériellement impossible d’exécuter instantanément les travaux nécessaires pour la communauté. — Quelle est la durée de ce régime transitoire ? — 30, ou 50, ou 100 ans, suivant les pays. — C’est bien long ! — C’est vrai ; mais il est absolument impossible de faire autrement ; et d’ailleurs le bonheur se fera sentir de suite et croîtra chaque jour, dès qu’on aura adopté le système transitoire et le principe du système de la communauté. […] » « […] une communauté où les machines joueraient le rôle des travailleurs et où l’homme serait affranchi de tout esclavage.  […] Comme tout le monde ne peut être médecin, pour que les uns veuillent être cordonniers, il faut que les cordonniers soient aussi heureux et contents que les médecins. » Beau programme qui malgré la volonté de Cabet échouera lorsqu’il voudra le mettre en place aux Etats-Unis.

En 1848, Cabet et les cabétistes participèrent activement à la Révolution, pendant laquelle travailleurs, bourgeois et étudiants manifestèrent côte à côte, mais le processus de séparation de classes se fera dès le mois de juin et cela mènera, un peu plus de trois ans plus tard, à l’avènement du Second Empire. En effet, le Révolution de Février en 1848  fut un bel élan vers le socialisme républicain.

Victorine Brocher (1839-1921), ouvrière et née dans une famille d’ouvriers militants, a laissé dans ses mémoires, publiés en 1909 : Souvenirs d’une morte vivante,  un très intéressant témoignage de ce que furent ces journées exaltantes mais aussi meurtrières de Février 1848. C’est avec simplicité qu’elle décrit la joie et la croyance en un avenir meilleur des Parisiens :  « Dans la soirée mon père rentra à la maison, il nous raconta comment il avait passé ces trois jours, il était aux Tuileries au moment de l’invasion populaire avec sa compagnie. Le récit qu’il nous fit était triste, cependant, il était heureux, espérant la proclamation de la République. Il nous dit aussi qu’il avait vu gravé sur les moulures du trône : Le peuple de Paris à l’Europe entière. Liberté! Egalité! Fraternité ! ces 3 derniers mots sont maintenant notre devise nationale. Nous avons vu défiler devant nos fenêtres des bandes populaires, chantant à tue-tête des chants révolutionnaires, portant au bout de leurs baïonnettes ou de leurs bâtons des jambons, des pains, ou toutes sortes d’oripeaux comme trophées de gloire. 25 février. Un gouvernement provisoire ayant été proclamé, tout le monde se réjouissait, on fraternisa; dans les rues de Paris il y eut des banquets ou chacun apportait sa part. On planta des arbres de la liberté, des prêtres vinrent les bénir, et devant l’église St-Eustache où j’avais été baptisée dix ans avant, on planta un magnifique chêne qui fut à moitié brisé ; comme emblème des chaînes brisées, et de la délivrance. En 1848 on était croyant, même les intellectuels. Ils considéraient Jésus, comme le premier représentant du peuple. Cela a bien changé, les arbres bénis par les prêtres sont morts, et la foi chrétienne avec eux. Ce fut la dernière étape révolutionnaire accomplie sous l’égide de l’église. »

Il est intéressant de voir comment Gustave Lefrançais 2 voit la même chose d’un œil beaucoup plus critique : «  Les prêtres aussi commencent à se rassurer. Les habituels mangeurs de curés, devenus gouvernants, ont fait enterrer les morts de Février avec tous les Te Deum possible. Le « Fac Rempublicam » remplace, dans les  » Domine salvum  » le Fac Regem « . Moyennant cette concession, les affreux calotins de la veille deviennent les bons républicains du lendemain… et continuent d’émarger paisiblement au budget. Aussi se rendent-ils avec empressement aux plantations d’arbres de liberté, , qu’ils arrosent d’eau bénite avec une édifiante onction. » écrit-il dans Souvenirs d’un révolutionnaire.

Marx  dans Les Luttes de classes en France  témoigne lui aussi de ce fameux jour : «  Le 25 février (1848), vers midi, la République n’était pas encore proclamée, mais, par contre, tous les ministères étaient déjà répartis entre les éléments bourgeois du Gouvernement provisoire et entre les généraux, banquiers et avocats du National. Mais, cette fois, les ouvriers étaient résolus à ne plus tolérer un escamotage semblable à celui de juillet 1830. Ils étaient prêts à engager à nouveau le combat et à imposer la République par la force des armes. C’est avec cette mission que Raspail se rendit à l’Hôtel de ville. Au nom du prolétariat parisien, il ordonna au Gouvernement provisoire de proclamer la République, déclarant que si cet ordre du peuple n’était pas exécuté dans les deux heures, il reviendrait à la tête de 200 000 hommes. Les cadavres des combattants… à peine refroidis, les barricades n’étaient pas enlevées, les ouvriers n’étaient pas désarmés et la seule force qu’on put leur opposer était la Garde Nationale (faible et peu sûre). Dans ces circonstances, les considérations politiques et les scrupules juridiques du Gouvernement provisoire s’évanouirent brusquement. Le délai de deux heures n’était pas encore écoulé que déjà sur tous les murs de Paris s’étalaient en caractères gigantesques : République française ! Liberté, Égalité, Fraternité ! ». Cette République ne devait par garder longtemps le pouvoir puisque dès le mois de juillet 1848, la bourgeoisie s’empara de cette république lors des élections lors desquelles Louis Bonaparte, le futur Napoléon III, devint président.

Mais Marx analyse avec précision ce que fut la proclamation de cette République, en effet, en février ce qui était alors à la mode était la fraternité : «…dans l’imagination de braves républicains qui niaient l’existence même des classes ou l’admettaient tout au plus comme une conséquence  de la monarchie constitutionnelle, dans les propos hypocrites des fractions de la bourgeoisie jusque-là exclues du pouvoir, la domination de la bourgeoisie se trouvait abolie avec l’instauration de la République. Tous les royalistes se changèrent alors en républicains et tous les millionnaires de Paris en ouvriers. L’expression qui correspondait à cette abolition imaginaire des rapports de classes, c’était la fraternité, la fraternisation et la communauté universelle Cette manière débonnaire de faire abstraction des oppositions de classes, cette conciliation sentimentale des intérêts de classes antagonistes, cette élévation visionnaire au-dessus de la lutte des classes, cette fraternité fut la véritable devise de la Révolution de Février. Les classes n’étaient séparées que par un simple malentendu, et le 24 février Lamartine baptisa le Gouvernement provisoire « un gouvernement qui suspend ce malentendu terrible qui existe entre les différentes classes ».

Le prolétariat parisien s’enivrait de cette exaltation magnanime de fraternité. » Le Gouvernement provisoire contraint de proclamer la République montra très vite son besoin de rassurer la bourgeoisie en laissant,  entre ses mains armée, les tribunaux, l’administration…Quant à la presse, G. Lefrançais écrit : « Toute la presse bourgeoise devenue, elle aussi, très républicaine en vingt-quatre heures, ne tarit pas d’éloges sur la sagesse du gouvernement. Elle s’empresse surtout de dénoncer comme « communiste » quiconque, malgré l’admirable discours de Lamartine contre le drapeau rouge, persiste à porter une cocarde de cette couleur à la boutonnière. »

Lamartine qui tentait, en Février, d’entraîner Victor Hugo vers la République, en lui proposant : « Ce n’est pas une mairie que je voudrais pour vous, c’est un ministère.  Victor Hugo, ministre de l’Instruction publique de la République ! … Voyons, puisque vous dites que vous êtes républicain ! »3 Et Hugo, issu de la haute bourgeoisie, pair de France, fidèle à Louis Philippe et défenseur de la régence de la Duchesse d’Orléans répondit :  » Républicain ! en principe. Mais, en fait, j’étais hier pair de France, j’étais hier pour la Régence, et, croyant la République prématurée, je serais encore pour la Régence aujourd’hui. » Et celui, qui aujourd’hui encore, passe pour un homme de liberté, défenseur du peuple etc…, etc… osa écrire : « Le terrorisme t le communisme, combinés et se prêtant un mutuel appui, ne sont autre chose que l’antique attentat contre les personnes et contre les propriétés. » Hugo voulait exactement ce que dénonçaient Marx mais aussi Lefrançais : la République bourgeoise : » Je déclare que la République veut, doit et peut grouper autour d’elle le commerce, la richesse, l’industrie, le travail, la propriété, la famille, les arts, les lettres, l’intelligence, la puissance nationale, la prospérité publique, l’amour du peuple et l’admiration des nations. Je réclame la liberté, l’égalité, la fraternité, et j’y ajoute l’unité. » Voila ce monarchiste devient républicain du jour au lendemain, exactement comme l’écrivait Gustave Lefrançais :   »Un soir, au club du Salon de Mars, rue du Bac, un monsieur à mine prétentieuse commence ainsi son discours :   » Citoyens, je n’ai malheureusement pas l’honneur de porter la blouse…..  » Indigné de cette bassesse, je me lève et décline tous les noms et qualités de cet ami de la blouse : c’est un certain marquis de G***, ex-pair de France et propriétaire d’un des hôtels du quartier Saint-Germain. On rit d’abord, puis le dégoût prend l’auditoire qui, de mains en mains, fait lestement passer M. le marquis par la porte. Ces scènes ne sont pas rares dans les divers quartiers de Paris. ‘ L’exaltation de la blouse est devenue la rengaine des « républicains du lendemain « , comme s’intitulent messieurs les conservateurs d’hier… et aussi d’aujourd’hui. Il en est même qui l’endossent sans vergogne. A l’honneur des ouvriers, cette lâche flagornerie ne rencontre qu’un très petit nombre d’admirateurs et ses auteurs, lorsqu’on les démasque, reçoivent parfois de rudes leçons. »

Tout est dit et le plus effrayant c’est que 172 ans après la même illusion est toujours là :  les travailleurs ne se méfient pas de cette bourgeoisie gouvernante et possédante. Qui sont ces hommes, loin de toute idée de travail, qui nous représentent ? Hugo, qui aujourd’hui encore passe pour le grand homme des libertés,  s’intéressa au peuple en cette année 1848 dans son seul intérêt, il avait compris qu’il fallait désormais compter sur  ces travailleurs qui avaient imposé la République au Gouvernement provisoire, qui s’étaient constitués en parti : il fut un de ces royalistes transformés en républicains dont parle Marx.

1/ 1788-1856 avocat, issu d’une famille d’artisans bourguignons, Cabet évolue peu à peu vers le socialisme. La Révolution de 1830 sera un facteur déclenchant pour lui. il fonde en 1832, un journal : le Populaire, , mais doit dès l’année suivante s’exiler en Angleterre en raison de ses idées républicaines ; peu après son retour à Paris, il publie l’Histoire populaire de la Révolution Française de 1789 à 1830 et son ouvrage le plus célèbre, le roman utopique Voyage en Icarie (1840). influencé par les utopistes antérieurs, et en particulier par Thomas More. Cabet estimait que l’égalité absolue et la fraternité conduisent naturellement au communisme des biens. La propriété abolie, le commerce supprimé, l’économie et l’éducation placées sous le contrôle de l’état, chacun recevant une rémunération selon ses besoins, permettraient d’exterminer tous les vices de la civilisation; quant au progrès de l’industrie, il permettrait l’abondance. Enfin Cabet récusait l’emploi de la violence pour l’installation du communisme, confiant dans la seule force de la discussion et de l’exemple : « du prosélytisme seulement et toujours du prosélytisme, jusqu’à ce que la masse adopte le principe de la communauté.» Il voit dans le Christ le « pionnier d’une organisation sociale appelée royaume de dieu », et qui préfigure la société communiste. Au lendemain de la Révolution de 1848, à laquelle les cabétistes prirent une part active, Cabet rejoignit ceux de ses disciples qui voulaient fonder une nouvelle Icarie aux Etats-Unis et il tenta en vain d’organiser une cité socialiste au Texas, puis en Illinois. Il mourut désespéré de son échec.

2/ 1826-1901 : militant révolutionnaire, membre de l’Internationale, de la Commune et de la Fédération jurassienne. Instituteur laïc et socialiste, il est révoqué en 1847 pour ses idées politiques et sociales. Il prend part à la Révolution de 1848 et adhère à l’Association des instituteurs socialistes ce qui lui vaudra plusieurs séjours en prison. Après le coup d’état du 1851, il se réfugie à Londres où il vivra 10 ans. En 1853, il rentre à Paris, où il devient un orateur très populaire, partisan de la propriété collective, de l’union libre, etc. Durant le Siège de Paris, il prend part aux émeutes du 31 octobre 1870. Il est arrêté et emprisonné pendant 4 mois. Le 26 mars 1871, il participe à la Commune, est élu parmi les premiers, mais s’oppose au Comité de Salut Public. Après sa participation à la Semaine sanglante, il s’enfuit en Suisse. Membre de l’Internationale, il participe à la création de la Fédération jurassienne, représentante de l’anarchisme, dans laquelle il aura un rôle actif. Il rentrera en France en 1887, il continuera son combat, refusant d’être qualifié d’anarchiste, continuant à contribuer à divers journaux, écrivant sur le Communalisme et laissant ses Mémoires :  Souvenirs d’un révolutionnaire.

3/ Textes sur Hugo et Lamartine extraits de Choses vues de Victor Hugo.

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

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