Le diagnostic est tombé : je ne suis pas corpulente, ni même grosse, je suis -conformément au critère de l’IMC- une obèse « morbide » ou de « stade trois ». Je suis apparentée aux cétacés type baleine ou aux pachydermes. Je décide donc d’entamer une cure d’amincissement dans la meilleure clinique spécialisée en obésité et réputée pour son approche particulièrement psychologique et humaine de notre « maladie ». 9 décembre, je suis émue, j’attends l’infirmière qui m’emmènera dans la chambre de délivrance, car nous autres obèses sommes des êtres primaires, nous n’avons pas le réflexe d’arrêter de manger, nous ne connaissons pas la satiété, nous sommes adeptes de la pensée unique : manger . Une infirmière au sourire aimable, à la voix douce, aux gestes délicats me conduit à travers les couloirs de la clinique, son attitude me laisse à penser que je suis plus malade que je ne le croyais. Installée dans ma chambre, je suis aussitôt prise en charge par l’équipe médicale : médecin pour l’enquête pathologique, laborantine pour les prises de sang et d’urine, infirmière arthérapeute pour une approche psychologique de ma personne, infirmière de l’étage pour la tension et les instructions concernant mon séjour. L’on me demande de me définir, de me raconter, d’expliquer mon poids par des excès de nourriture, par une boulimie maladive : l’obésité ne s’explique pas autrement. Après avoir raconté mon histoire, mes chagrins, mes joies, mes grossesses, mes pathologies à diverses oreilles dites compréhensives, je me retrouvai seule avec mes questionnements. Les choses sérieuses commenceront certainement demain matin. Après une réunion de bienvenue où l’on nous distribue notre emploi du temps, l’on nous parle des bienfaits de la diététique, de notre mal-être que les thérapeutes vont prendre en charge, du sport que l’on va s’appliquer à nous faire faire chaque jour, aux conférences faites par des spécialistes des obèses : des obésologues ? qui mieux que nous comprennent notre fonctionnement d’auto-destruction dû à notre manque d’ambition, de volonté, de fermeté, et de tout ce qui constitue un être normal. C’est ainsi qu’arrive l’heure du dîner, 18 h 45.

8h du matin, le petit déjeuner est servi. Thé, quatre biscottes de 7,5 g chacune, la diététicienne a bien insisté sur ce détail car dans la vie normale une biscotte pèse 10 g, or une portion de biscotte est égale à 15 g donc deux portions sont égales à 30 g, résultat : à la maison mes quatre biscottes se transformeront en trois biscottes. C’est important de le savoir et surtout de suivre à la lettre cet équilibre alimentaire qui nous permettra à nous les obèses de devenir des gens normaux. Il faudra aussi que je pense à acheter des portions de beurre car j’ai le droit à 8 g le matin sur mes biscottes, heureusement la chef diététicienne m’a octroyé une part de fromage Présilège, une sorte de Vache qui rit sans rire – je veux dire sans gras – aussi mes biscottes me paraissent elles moelleuses à souhait. Le joli fruit qui roule sur mon plateau sera ma collation de 10 h : surtout ne pas l’oublier car elle est indispensable dans le processus de l’amaigrissement. Ma graisse vient certainement du fait que je ne prenais pas la pomme ou l’orange, mangeuses de lipides.

11h30 : les obèses du groupe 1 attendent devant la cuisine diététique où une diététicienne compétente nous permettra de comprendre les errements culinaires qui seuls peuvent expliquer l’état maladif dans lequel nous nous complaisons depuis des années. Le cours commence par l’énumération des ingrédients de la recette : un curry d’agneau. Il faut pour bien respecter les règles élémentaires de la diététique calculer les proportions pour une personne, à partir de cette base solide, on multiplie selon le nombre de nos convives. Ainsi, notre plat sera-t-il idéalement équilibré : pas de restes, pas de tentation. Il nous faut maintenant soigneusement noter les proportions pour une personne sur notre cahier de recettes : 100g de viande crue 1/3 d’oignon 1/4 de courgette 1/6 de banane 10ml de crème fraîche Curry à volonté ( les épices ne contiennent pas de calories) L’une d’entre nous s’inquiète de ne pas comprendre les fractions ( précisons que d’après les statistiques les obèses ont un niveau d’études extrêmement rudimentaire). Aimablement, la diététicienne tente de lui expliquer mais, à court d’arguments, elle lui donne l’équivalent en poids. Nous en profitons tous pour les noter sur notre cahier spécialement réservé aux règles de la diététique. Enfin nous pouvons nous attaquer à la troisième opération : la préparation du plat. Après avoir enfilé charlottes et gants jetables, les obèses du groupe sont divisés en sous-groupes selon les tâches à effectuer : la tâche du sous-groupe assigné au dégraissage de la viande est essentielle, particulièrement lorsque la viande relève de la catégorie III (aucun d’entre nous n’a osé demander si ce choix de dernière catégorie était en relation avec notre obésité, peut-être nos papilles gustatives sont-elles dénaturées par nos excès de graisses diverses?). En effet laisser du gras sur la viande est un manque à gagner sur nos grammes de protéines. La tâche du sous-groupe affecté au pesage n’est pas de moindre importance, en particulier pour la viande qui doit être impérativement pesée crue puisque 30 à 40% s’évaporeront à la cuisson. Ainsi sur trois morceaux nous en restera-t-il deux car par bonheur le troisième se sera dissout dans la sauce ! Au dernier sous-groupe, enfin, échoit la tâche facile de découper les bananes, les courgettes et les oignons provenant directement des usines frigorifiques d’une marque bien connue du milieu hospitalier. Les deux dernières obèses qui n’ont pu intégrer les sous-groupes -et dont je suis- s’occupent de la cuisson. Alors que j’allais allègrement faire revenir -sans une once de matière grasse- la viande et les oignons dans l’autocuiseur, la diététicienne, affolée, accourt, m’arrête dans mon élan et m’intime l’ordre de prendre deux poêles anti-adhésives destinées à faire revenir dans l’une la viande, dans l’autre les oignons. J’obtempère, comprenant mes erreurs, comprenant que ces petits gestes anodins sont fondamentaux dans notre perte de poids. Pourquoi prendre un seul récipient quand il en faut deux voir trois ? Une fois les ingrédients légèrement revenus, (encore un de mes égarement : moi je les aurais laissés joliment dorer et je me serais ensuite étonnée de ne pas perdre même 100g), je les transvase dans l’autocuiseur, j’ajoute le reste des ingrédients et la diététicienne cérémonieusement me montre la façon dont on ferme un autocuiseur (je ne possède pas de récipient de ce type, seuls se côtoient sur mes étagères des faitouts, des cocottes en inox, en fonte, en terre, des sauteuses en inox, un diable, un cuit vapeur et j’en oublie, d’ailleurs il faudrait que je les oublie quand j’entends tout ce que peuvent engendrer ces ustensiles : ils sont responsables de mon obésité car ils m’obligent à cuisiner de bons petits plats goûtus et appétissants). Or comme toutes les victimes d’addictions, nous les obèses ne pouvons nous contenter d’une seule portion, il faut que l’on en reprenne, quitte à se lever la nuit pour finir le contenu froid de la casserole : cette fin quelque peu tristounette d’un plat amoureusement et artistiquement mitonné, peut seule, d’après des recherches scientifiques, nous porter au plaisir de l’art de manger, tant vanté par Brillat-Savarin. Le repas cuit, certains commencent la vaisselle des divers ustensiles utilisés pour réaliser cette bonne recette diététique, d’autres dressent joliment la table avec les assiettes et les couverts de collectivité tandis que les derniers préparent les assiettes de crudités: il suffit pour cela de prendre dans un paquet frais de la salade toute prête et dans un autre des carottes déjà râpées. C’est dans cette ambiance qui se veut festive que la diététicienne nous met face à notre responsabilité de malades, à notre manque de volonté statistiquement lié à notre obésité. Enfin nous nous mettons à table, la diététicienne est appelée au dehors, nous restons seuls, nous nous regardons, après quelques hésitations (nous avons encore quelques notions de savoir-vivre) nous entamons nos crudités – le plus lentement possible pour faire durer le plaisir sans doute ! – quand la maîtresse de cuisine revient, elle nous gronde, nous sommes gênés mais nos estomacs, grâce à notre rééducation alimentaire réclament de la nourriture à heure fixe, en l’occurrence à 11h45 et il est déjà 12h30, aussi sommes nous à moitié pardonnés. Notre curry d’agneau est cuit, pendant que j’apporte le plat une balance électronique est posée sur la table, les uns après les autres nous posons notre assiette sur cet ustensile indispensable à notre perte de poids. Nous savons que nous avons droit à deux morceaux d’agneau en revanche le riz d’accompagnement doit être pesé : 100g chacun, attention au grain de riz traître qui dérègle notre régime ! Il faut bien rire un peu – régime n’est pas synonyme de morosité, que diable ! Pendant le repas, de petites blagues, parfois lourdaudes, parfois salaces, parfois même imbéciles, rappellent que les obèses sont de joyeux drilles ! Une fois le repas terminé, la diététicienne nous rappelle qu’il faut débarrasser la table, faire la vaisselle, sortir la poubelle, ranger la table et les chaises, replacer les ingrédients à leurs places respectives, enfin toutes choses qu’il nous paraît naturelles de faire chez nous. Mais, nous les obèses semblerions nous donc aux gens normaux des êtres déshumanisés, proches des porcs ou de tout autre animal apparenté à la saleté ?

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

Une réflexion sur “Les Obèses

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