Notre siècle pense être le berceau du show-biz jetable, oubliant que le XIXe siècle a fondé le système dans lequel l’on vit encore en 2015. On écoute un rigolo, tout le monde crie au génie, quelques mois passent, tout le monde l’a oublié. Et bien en 1894, le père de Gaston Ouvrard, vous savez bien, le pépère habillé en troupier qui chantait : Je suis pas bien portant. Allons je ne peux résister à mettre le lien you tube afin que vous puissiez écouter (si le cœur vous en dit) ce chef d’œuvre du comique troupier* (genre créé, en 1877, par le père de Gaston, Eloi Ouvrard.) :

Gaston Ouvrard 1890-1981

Oui, en 1934, le public écoutait ce genre de chanson et s’amusait bien, c’était bon enfant. Ce phénomène durait depuis quelques années puisqu’en 1886, Paulus déchaînait la foule avec sa chanson En revenant d’la revue, encore un immense succès, dû principalement à la référence au Général Boulanger : « Moi j’faisais qu’admirer Notr’ brav’ général Boulanger. Gais et contents Nous étions triomphants De nous voir à Longchamp Le cœur à l’aise Sans hésiter Nous voulions tous fêter Voir et complimenter L’armée française. » C’était drôle, amusant, enlevé et sans prétention. Résultat : on en parle encore 130 ans après et quelques-uns sont encore capables d’en siffloter le refrain et l’ont même entendu chanté par Bourvil, sans pour cela s’appeler Agecanonix.

Paulus 1845-1908

En 2013, l’on a eu Sébastien Patoche, une pointure dans l’ineptie, sa chanson Quand il pète il troue son slip est navrante de bêtise ! Et apparemment cela a eu du succès puisqu’ il a été classé second dans le hit-parade du Syndicat national de l’édition phonographique et premier des téléchargements sur iTunes-Store. Mais il n’est pas innovateur du succès du pet, on se souvient du pétomane Joseph Pujol, héritier d’une tradition que certains linguistes font remonter à nos ancêtres les Gaulois ! Ce qui est sûr c’est, qu’au Moyen-Age, dans la brumeuse Irlande, le bragetoir, le péteur, amusait les cours seigneuriales au même titre que les acrobates ou les montreurs d’ours. Donc rien d’original chez le Patoche ! Et surtout, l’on est bien d’accord, rien de bien nouveau sous le ciel du XXIe siècle, tout au moins en ce qui concerne le divertissement. Mais de digression en digression, je n’ai pas terminé ce que je voulais dire sur Eloi Ouvrard. Donc en 1894 il écrivait dans ses souvenirs La vie au Café-Concert : « Non, il n’y a plus aujourd’hui de considération pour l’artiste; ce dernier ne provoque que deux sentiments : l’engouement ou l’indifférence. Sans considérer un artiste, on l’applaudit, on l’acclame, on le porte en triomphe à la condition qu’il soit l’artiste à la mode, qu’il soit le dernier mot du moment; alors la réclame va son train, les spectateurs se dérangent pour lui, les recettes s’en ressentent, bref, c’est l’idole.(…) L’artiste qui s’imagine être lancé, l’est-il pour longtemps ? (…) Autrefois, pour plaire au public, ou tout au moins, pour être pris au sérieux, il fallait qu’un artiste soit absolument connu, qu’il ait prouvé en maintes circonstances la possession d’une réelle valeur.(…) le public est ce qu’on le fait soit avec le choix du répertoire, soit avec l’allure donnée par messieurs les directeurs. Oui, ce sont les directeurs qui, le plus souvent, imposent au public leurs pures fantaisies. » 120 ans après, notre show-biz (en anglais ça modernise) en est toujours au même point. La différence porte sur des détails. Ainsi la réclame est devenue le marketing, « être à la mode » est maintenant un travail à temps complet pour les managers ou imprésarios (agents artistiques en français) et le lancement autrefois entre les mains des directeurs de théâtre est aujourd’hui entre celles des producteurs et des grands groupes économiques comme MTV, Sony…qui gèrent leurs poulains ou leurs pouliches à coups de millions d’euros ou de dollars mais tout cela ne change rien à l’affaire : leurs produits chantant sont aussi jetables que des artistes comme Toto qui fit les beaux jours des scènes parisiennes pendant deux ans en 1892. Mais… on entend plus parler de Patoche !

Eloi Ouvrard 1855-1938

*le comique troupier est un genre à la mode jusqu’après la guerre de 14-18, il était réservé à des artistes masculins de café-concert, vêtus sur scène en uniformes militaires, qui interprétaient des monologues ou des chansons comiques liées à la vie de soldat.

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

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