On se croit toujours plus innovants, plus intelligents, plus subversifs que les zigotos des siècles passés et en particulier des bourgeois coincés du XIXe siècle. Cette obsession, de notre époque, à voir en ce siècle particulièrement (les autres siècles n’ont pas cette étiquette.) un monde triste, petit bourgeois, frustré, vieillot, ennuyeux…, m’étonnera toujours.

Il semblerait, lorsque j’écoute mes contemporains, qu’ils ont tout inventé même le rire et les divertissements imbéciles. Si on le désire, la télévision, dans la solitude de notre petit confort, introduit à toutes les heures de notre vie, la distraction abrutissante de ses émissions, feuilletons, séries, télé réalité, télé achat …, et la plupart des radios ne sont pas en reste. Au XIXe siècle, évidemment ce problème n’existait pas puisque ces appareils n’existaient pas ! Aussi les braves pékins de ce siècle décrié connaissaient les moments de silence nécessaire pour penser, se retrouver, discuter, s’aimer, rire…. Les heures de la journée n’étaient pas emplies de ce bousin continuel que diffusent nos divers engins. Nous oublions le silence bienfaisant, et c’est dans la rue, les supermarchés, les voitures, la maison, le métro, les gares, les boutiques, les cafés, les restaurants, les bureaux, les salles d’attente…, à tout moment que nos pauvres oreilles et notre malheureux cerveau sont soumis à cette torture.

Les hommes du XIXe siècle, pouvaient se rendre, tous les soirs, dans des endroits qui distillaient toutes sortes de distractions et chacun avait le choix. Personne n’avait la prétention imbécile d’imposer aux autres un programme : de la musique de salon au beuglant, de l’opéra au café concert, du théâtre au cabaret : tout était permis et l’on assumait l’envie de se rendre à un spectacle confondant de bêtise. Les histrions de bas étage ne sont pas l’apanage de notre époque car il est vrai que certains les aiment ces histrions mais ce n’est pas une raison pour les imposer à ceux qui regrettent Apostrophe ou les reportages de Pierre Dumayet. Au XIXe siècle, le public pouvait aller se divertir dans les lieux publics qui n’hésitaient pas à montrer des spectacles affligeants.

Céline interviewé par Pierre Dumayet

Ainsi Renan, cet érudit tourmenté et sévère, d’après les Mémoires de Paulus, se rendait à l’Alcazar d’été (aujourd’hui Pavillon Gabriel) pour entendre une chanteuse alors réputée : « Il y avait aussi la regrettée Demay, l’excellente Demay, celle qui cassait des noisettes en s’asseyant dessus ! Sa chanson le disait et sa vigoureuse structure semblait affirmer qu’elle en était bien capable. Elle a fait les délices d’hommes réputés graves, entre autres de Renan, qui prisait fort la joyeuse artiste trop tôt enlevée à notre amitié admirative. »(Trente ans de café concert Paulus). Jules Lemaître (1853-1914), le très sérieux critique littéraire écrivait à son propos dans Impressions de Théâtre : « Plantureuse et foisonnante, elle a une trogne hilare, toute en avant, arrondie comme une pomme, une grande bonté dans la bouche, une joie irrésistible dans les yeux, une diction franche et directe, une articulation irréprochable, une voix bien timbrée, sans bavure, singulièrement mordante et coupante qui vous entre dans l’oreille avec la netteté d’une balle à pointe d’acier, – et gaie avec cela ! Les chansons qu’elle nous chante ont du moins, dans leur grossièreté, de la verve et quelque couleur.« 


Et il n’y avait aucune honte à se montrer au spectacle de Joseph Pujol, plus connu sous le nom du Pétomane : Le Prince de Galle lui-même et le curieux Docteur Freud se déplacèrent pour voir le bonhomme jouant au Clair de la Lune en émettant des gaz intestinaux : croquignolet, non ?!

Joseph Pujol en 1900

Le succès fut tel que des médecins se penchèrent sur son cas et qu’en 1892 un article, écrit par un certain Docteur Marcel Baudouin, parut sur ce phénomène dans La semaine médicale : en voici un extrait :

Depuis quelque temps, au Moulin Rouge, un jeune homme se livre chaque soir, en cabinet particulier, à une série d’exercices purement physiologiques, qui en raison de leurs caractères un peu spéciaux, excitent à un degré extrême la curiosité et l’étonnement du public fréquentant cet établissement. Les spectateurs, au début tout au moins, restent incrédules, n’ajoutent pas foi à ce qu’ils entendent, ou plutôt soupçonnent tous l’existence d’un truc plus ou moins ingénieux. Pourtant ces expériences de physiologie humaine sont parfaitement authentiques et, en réalité, du plus haut intérêt au point de vue scientifique. Nous avons pu assister à plusieurs séances publiques, au cours desquelles le sujet n’exécute qu’une partie de ce qu’il peut faire; nous avons eu la bonne fortune de pouvoir l’examiner à loisir – et dans les meilleurs conditions – à différentes reprises, et, pour spécifier davantage, une fois, entre autres, au laboratoire de M. Poirier, à l’École pratique de la Faculté de médecine, sous la direction de M. le professeur de physiologie Charles Richet et de M. le docteur Poirier, professeur agrégé, chef des travaux anatomiques. Dans ces conditions, il a été facile de s’assurer qu’il n’y avait là, comme bien on pense, rien de surnaturel, rien d’artificiel, que cet homme était de parfaite bonne foi et qu’il s’agissait simplement de phénomènes vraiment insolites, mais physiologiquement explicables, et non point, d’un truc quelconque. Aussi, croyons-nous intéressant de publier avec des détails suffisants cette très curieuse observation. Nous la ferons suivre, d’ailleurs, des renseignements qu’ont bien voulu nous fournir à ce propos nos chers maîtres, MM. Ch. Richet et Poirier, que nous tenons à remercier ici de leurs bienveillants conseils. Nous n’insistons pas sur l’extraordinaire rareté des faits de ce genre. A notre connaissance, il n’y a aucune observation analogue dans les annales de la science, et c’est aussi l’avis de tous les médecins qui, comme nous, ont vu de près à Paris ce jeune homme; toutefois, comme nous avons tenu à le signaler plus loin, il faut peut-être en rapprocher, au moins à un certain point de vue, quelques faits pathologiques dont M. le professeur Verneuil a observé un exemple très probant encore inédit, mais qu’il a cité jadis dans une de ses cliniques – alors que nous avions l’honneur d’être son interne – sous le titre très significatif et très pittoresque « d’anus musical ». Mais contons d’abord l’histoire de ce nouveau « numéro ».

Le sujet en question, P…, est un solide gaillard de trente-cinq ans, intelligent, marié, père de quatre enfants. D’une haute stature, qui dépasse certainement 1,80 m, d’une musculature qui n’a rien d’exagérée, sauf pour quelques muscles – ceux qui, chez lui, fonctionnent le plus souvent dans l’exercice de sa profession, un peu exceptionnelle – il se porte aussi bien que possible. Il n’a jamais été malade et n’a pas de hernie. Il ne présente aucune malformation. On ne remarque aucune trace de varices aux membres inférieurs, aucune modification dans le système veineux. Ses fonctions digestives s’accomplissent avec la régularité la plus parfaite. L’appétit est excellent. Pas de tympanisme abdominal après les repas, pas de production exagérée de gaz intestinaux, pas de pyrosis. Les garde-robes sont moulées, absolument normales, jamais de diarrhée, jamais de sang mélangé aux matières fécales. Fait remarquable, P… va à la selle à volonté : il peut vider, quand cela lui fait plaisir, son intestin, mais très probablement il ne vide ainsi que son gros intestin ; en somme, il semble qu’il ne puisse rien conserver dans cette dernière partie du tube digestif. Dès qu’une substance y est parvenue, il éprouverait le besoin de s’en débarrasser. En tout cas, il a toujours soin, avant de commencer ses expériences, de chasser tout ce qui s’est accumulé dans son colon, pelvien et autre : il déblaie le terrain. L’anus, à l’état de repos, ne paraît rien présenter d’anormal; toutefois, il est peut-être un peu plus dilaté que d’ordinaire. Le sphincter est puissant et élastique. Il n’y a pas d’hémorroïdes, malgré le travail musculaire qui, chaque jour, comme nous allons le voir, se passe dans cette région. Le rectum est normal aussi : il ne semble pas dilaté. P… est né à Marseille et y a vécu jusqu’à ces temps derniers. C’est pendant qu’il se baignait dans la Méditerranée qu’il s’est aperçu pour la première fois du singulier pouvoir qu’il possède aujourd’hui à un si haut degré. Il avait treize ans à cette époque : ses véritables débuts remontent donc à vingt-deux ans déjà. Tout à coup, au moment d’une inspiration un peu particulière, tandis qu’il nageait, il a éprouvé une vive impression de froid dans le bassin, puis dans l’abdomen et a eu immédiatement la sensation très nette de la pénétration dans le rectum d’une certaine quantité d’eau salée. Quelques instants après, il était pris d’un besoin assez intense d’aller à la garde-robe ; il constata qu’il n’expulsait que l’eau qui s’était subrepticement introduite dans la partie inférieure de son tube digestif. Étonné, il fit part de sa découverte à ses compagnons, qui lui avouèrent sans hésitation que jamais pareille aventure ne leur était arrivée. [ …] P… imite toutes sortes de bruits : le son du violon, le chant d’une basse, le timbre du trombone, etc. Il peut fournir un bruit assez intense 10 à 12 fois de suite, et la quantité d’air aspirée est assez considérable pour que l’expulsion, quand elle a lieu avec production de bruits et la plus grande lenteur possible, dure 10 à 15 secondes. Déshabillé, le sujet peut éteindre une bougie à 0,25 ou 0,30 centimètres à l’aide du gaz violemment expulsé par l’anus. Comme il s’agit là d’air qui ne séjourne que quelques instants dans l’intestin les gaz expulsés ne dégagent pas d’odeur comparable à celle des gaz d’origine intestinale. En somme, dans les expériences de ce genre, l’intestin joue le rôle du poumon, de réservoir gazeux, et le sphincter anal celui des cordes vocales, de l’isthme du gosier et de l’orifice buccal; par suite, les muscles inspirateurs par rapport aux poumons sont expirateurs par rapport à l’intestin.

Et bien nos âneries d’aujourd’hui sont-elles à la hauteur de celles que l’on pouvait imaginer au XIXe siècle ?

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

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