Je marche tranquillement sur le trottoir, les yeux fixés sur la bande autorisée aux piétons. Deux autres bandes sont réservées aux nouveaux fous des deux roues. Si je déborde sur leurs bandes, je suis hors la loi, et ils s’agacent, s’énervent même qu’un biffin puisse troubler leurs efforts sportifs. Je les regardent sur leur vélo électrique, leur trottinette électrique, leur segway électrique et arrive sur le marché le Yikebike électrique. Alors je pense au cyclisme de nos aïeux.

Aujourd’hui, je ne peux, malheureusement, plus faire de vélo : la faculté me l’interdit ! Mais je me souviens de mes efforts pour pédaler et la joie d’avoir parcouru des kilomètres à la seule force de mes mollets. Et mes premières gamelles, et mes mains et mes genoux écorchés avant de devenir une cycliste indépendante, sans adulte courant derrière moi, en tenant ma selle. Faire du vélo était notre Graal, le symbole de notre liberté. Et l’expression « c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas » prenait toute sa signification devant la peine que l’on éprouvait à tendre tous nos muscles pour trouver notre équilibre et coordonner tous nos mouvements. Lorsque je vois nos vélocipédistes modernes sur leurs engins électriques, je me demande s’ils ont connu ces sensations. Dès leur plus jeune enfance, ils se servent de machines électriques qui leur évitent la fatigue saine des exploits enfantins. Un sentiment de lassitude m’envahit renforcé par la lecture d’un article sur le Yikebike dans lequel je lis cette conclusion : »Le YikeBike avec ce design distinctif, son éclairage permanent et une position assise en hauteur unique, vous offre une sécurité et une popularité instantanée. Vous ne passerez plus jamais inaperçu. » J’oubliais qu’il faut être instagramable et les vélos de ma jeunesse ne le sont plus depuis longtemps mais l’ont-ils jamais été ? Et pourtant à la fin du XIXe siècle posséder un vélocipède faisait de vous une célébrité de la rue, Romain Rolland, en 1936, se souvenant de sa jeunesse, évoquait avec émotion son admiration pour ces enragés de la modernité : « J’ai contemplé avec respect les premiers vélocipédistes, audacieusement juchés sur leur roues de moulins. »

Qu’il est drôle de penser que, comme l’indique Louis Baudry de Saunier (1865-1938) dans son ouvrage Le Cyclisme théorique et pratique (1893) : »La vélocipédie était autrefois pour beaucoup de gens une forme ingénieuse de la gymnastique, un passe-temps réservé, il faut l’avouer, à la partie débraillée de la société. Le cyclisme est aujourd’hui pour tout le monde un mode de locomotion nouveau, des plus sérieux et des plus économiques, bientôt un instrument de révolution des rapports sociaux, analogue à celui des chemins de fer et des transatlantiques. » Et Baudry de Saunier donne une longue définition de ce qu’est le cyclisme, mot créé dans les années 1893, pour remplacer la vélocipédie :  » Le cyclisme est l’art de se transporter soi-même sur roue, par un mouvement simple et sans efforts pénibles » Il emploie à dessein le mot art pour bien l’opposer à la science que sont les transports qui permettent de nous déplacer par une autre force que la notre comme le chemin de fer ou l’automobile et déjà en 1893, ce vulgarisateur de génie s’insurgeait contre la volonté de certains constructeurs automobiles : « Il faut donc protester hautement contre ces étiquettes de « vélocipédie » que certains constructeurs de moteur à pétrole ou de moteur à vapeur veulent attacher à leur voiture » Il était donc bien clair, il y a 128 ans, qu’un moteur était lié à la voiture et à la voiture seule : attaché un moteur à l’idée de cyclisme était le transformer en voiture ou plus exactement en moto. En effet dès 1871 Louis Guillaume Perreaux (1816-1889), génial inventeur, construit le premier vélo à moteur et en 1893 Félix Millet (1844-1929), mécanicien créateur du moteur rotatif à cylindres en étoile, monte un moteur dans la roue arrière d’un vélo, devenant ainsi un des premiers constructeurs de motos.

Et Baudry de Saunier insiste : » Le cycliste ne prend d’aide que de ses jarrets, et c’est précisément la conscience qu’il a de se mouvoir seul, de ne devoir qu’à son énergie la vitesse avec laquelle il fend l’air ou la lenteur avec laquelle il passe devant un joli paysage, qui lui donne le meilleur et le plus pur de son bonheur. »

Je sais que les fashions victimes d’Instragram m’opposeront la praticité de ces deux roues pliables, prenant si peu de place dans le métro ou le train, opposition que je comprends mais je me vois au désespoir de leur rappeler que le vélo pliable sans moteur évidemment, existait dès 1894 ! D’ailleurs, lorsque j’étais jeune, je me déplaçais sur un pliable alimenté par la seule force musculaire de mes jarrets.

Vélo pliable, utilisé dans l’armée dès 1894.

Aujourd’hui, je vois sur leurs machines motorisées à deux roues des gens de tous âges sérieux et guindés, se déplacer avec gravité, sans souci des pékins qui nuisent à leur locomotion rapide, sur les trottoirs autrefois réservés aux piétons. Mais où sont les cyclistes d’antan ?

Une réflexion sur “Les nouveaux vélocipédistes

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