Molière les appelait des femmes savantes ; nous les avons nommées Bas Bleus. Pourquoi ? Je n’en sais rien et je ne m’en occupe guère. Mais j’aime ce nom, qui ne signifie absolument rien, par cela seul qu’il dénonce cette espèce féminine par un mot du genre masculin. Tant que la femme reste blanchisseuse, actrice, couturière, danseuse, cantatrice, reine, on peut écrire grammaticalement parlant : elle est jolie, elle est fine, elle est adroite, elle est bien tournée, elle a une grâce ravissante, elle est d’une beauté parfaite. Mais, du moment qu’une femme est Bas-Bleu, il faut absolument dire d’elle : il est malpropre, il est prétentieux, il est malfaisant, il est une peste. Cependant le Bas- Bleu est femme; il l’est même plus qu’une autre; et comme il joint à cela un esprit professoral, il est d’ordinaire très – empressé d’en donner les preuves à qui les lui demande – les preuves de la féminité. Quelques philosophes prétendent qu’on peut aussi considérer cette démonstration comme une preuve d’esprit. A ce compte, il n’y aurait plus de femmes bêtes. Revenons aux Bas-Bleus. Il y a des Bas-Bleus de tous les âges, de tous les rangs, de toutes les fortunes, de toutes les couleurs, de toutes les opinions; cependant ils se produisent d’ordinaire sous deux aspects invariables, quoique très – opposés. Ou le Bas-Bleu a la désinvolture inélégante, prétentieuse, froissée, mal blanchie, des Dugazons de province; ou il est rigidement tiré, pincé et repassé comme une quaqueresse. Quant à ce milieu parfait qui est l’élégance, le Bas-Bleu n’y a jamais pu atteindre . Quand les femmes Bas-Bleus sont belles, le dramatique de leur costume les trahit : elles ont des chevelures pleines de tragédie et de pensées mélancoliques; lorsqu’elles ont été belles, l’audace des échancrures du corsage les décelle, et le turban couronne ces sultanes d’un public idolâtre; quand elles sont vieilles, elles caparaçonnent leurs bonnets comme des chevaux de porteur d’eau à la mi-carême; elles nagent dans des flots de ruban. A aucun âge le Bas-Bleu n’a su choisir un chapeau; il n’a su le mettre, quand, par hasard, on le lui avait choisi : c’est toujours par la tête que le ridicule perce. Indépendamment de ces signes extérieurs, le Bas-Bleu a des habitudes qui le font aisément reconnaître, soit chez lui, soit au dehors. La chambre du Bas-Bleu est d’ordinaire assombrie par une foule de rideaux; que ce soit un magnifique d’Aubusson ou un jaspé du dernier ordre, il y a toujours un tapis dans la chambre du Bas-Bleu; des portraits et des médaillons pendent à son mur; il place sur son bureau le buste de quelque grand homme dont il fait son Apollon. Une foule de livres disséminés errent sur les chaises, sur la cheminée, sur les étagères; mais aucun n’a le moindre rapport avec l’ordre d’idées auquel s’adonne le Bas-Bleu : tel qui écrit sur les étoffes de madame Gagelin, les chapeaux de mademoiselle Alexandrine, oublie à son chevet un Milton ou un Châteaubriand. […] Hors de chez lui, le Bas-Bleu a aussi des habitudes qui le désignent aisément à tout œil exercé. Lorsqu’il marche dans la rue, ou bien il va les yeux baissés, et d’un pas lent et mélancolique, et alors il médite ou compose; ou bien il va la tête haute, l’œil haletant et agité, la lèvre entr’ouverte, et alors il s’impressionne, il s’inspire, il prépare : dans ces occasions, le regard est quelquefois doux et incertain, d’autres fois fixe et ardent : c’est selon que l’élégie préoccupe sa tête rêveuse, ou que l’ode fait bouillonner la lave de son génie. Le Bas Bleu a ses jours de colombe et ses jours d’aigle . Le Bas-Bleu fait rarement ce qu’on appelle des visites, si ce n’est lorsque, jeune encore ( je parle de la jeunesse du Bas – Bleu comme Bas – Bleu, et, en ce cas, elle peut commencer indifféremment à vingt ans ou à cinquante ), lorsque jeune encore, dis-je, il sollicite le placement d’un manuscrit qui est, selon les circonstances, sa première espérance ou sa dernière ressource . Nous n’aborderons pas ici les allures du Bas-Bleu dans le monde, parce que, comme celles de certains animaux, elles différent essentiellement selon les régions où il vit. Je vais les parcourir en détail, depuis le sommet le plus aristocratique jusqu’au plus bas échelon.

Je n’ai pas résisté au plaisir de partager cet extrait de Physiologie du Bas-Bleu de Frédéric Soulié, ce feuilletoniste aussi célèbre que Sue ou Dumas sous le règne de Louis-Philippe. Pourtant très sympathique, il ne put s’empêcher de railler celles que la bonne société surnommait Bas Bleus. Mais qui fut cette célébrité, aujourd’hui oubliée. Né en 1800 dans une famille de la petite bourgeoisie de province, il suivit son père au gré des mutations de cet employé des contributions, qui par ailleurs avait enseigné la philosophie, suivi une carrière militaire qu’il avait abandonnée pour raison de santé. Après des études de droit, il se lance en littérature et survit grâce au journalisme. En 1830, il prend part aux Trois Glorieuses ce qui lui vaudra la Croix de Juillet, cette décoration inventée par Louis-Philippe pour remercier les insurgés de Juillet qui l’avaient porté au pouvoir.

Croix de Juillet

De 1831 à 1837, sa fortune reste précaire, mais il a le courage de refuser d’entrer au Conseil d’Etat, il faut dire qu’on lui demandait de renoncer à sa carrière d’écrivain. Il en fut récompensé puisque cette même année 1837, il connut un immense succès qui ne fera que grandir à partir de 1839 avec la parution des Mémoires du Diable. De 1840 à 1847, année de sa mort, il publia des romans, des nouvelles, des pièces de théâtre, des articles, une brochure sur Napoléon, lors du transfert de ses cendres en 1840 mais une maladie cardiaque se déclara et trois mois plus tard, une foule immense suivait son cercueil. Hugo se fendit même d’un discours :

27 septembre 1847.

Les auteurs dramatiques ont bien voulu souhaiter que j’eusse dans ce jour de deuil l’honneur de les représenter et de dire en leur nom l’adieu suprême à ce noble cœur, à cette âme généreuse, à cet esprit grave, à ce beau et loyal talent qui se nommait Frédéric Soulié.

Devoir austère qui veut être accompli avec une tristesse virile, digne de l’homme ferme et rare que vous pleurez. Hélas ! la mort est prompte.

Elle a ses préférences mystérieuses. Elle n’attend pas qu’une tête soit blanchie pour la choisir. Chose triste et fatale, les ouvriers de l’intelligence sont emportés avant que leur journée soit faite. Il y a quatre ans à peine, tous, presque les mêmes qui sommes ici, nous nous penchions sur la tombe de Casimir Delavigne, aujourd’hui nous nous inclinons devant le cercueil de Frédéric Soulié.

Vous n’attendez pas de moi, messieurs, la longue nomenclature des œuvres, constamment applaudies, de Frédéric Soulié. Permettez seulement que j’essaye de dégager à vos yeux, en peu de paroles, et d’évoquer, pour ainsi dire, de ce cercueil ce qu’on pourrait appeler la figure morale de ce remarquable écrivain.

Dans ses drames, dans ses romans, dans ses poèmes, Frédéric Soulié a toujours été l’esprit sérieux qui tend vers une idée et qui s’est donné une mission.

En cette grande époque littéraire où le génie, chose qu’on n’avait point vue encore, disons-le à l’honneur de notre temps, ne se sépare jamais de l’indépendance, Frédéric Soulié était de ceux qui ne se courbent que pour prêter l’oreille à leur conscience et qui honorent le talent par la dignité. Il était de ces hommes qui ne veulent rien devoir qu’à leur travail, qui font de la pensée un instrument d’honnêteté et du théâtre un lieu d’enseignement, qui respectent la poésie et le peuple en même temps, qui pourtant ont de l’audace, mais qui acceptent pleinement la responsabilité de leur audace, car ils n’oublient jamais qu’il y a du magistrat dans l’écrivain et du prêtre dans le poète.

Voulant travailler beaucoup, il travaillait vite, comme s’il sentait qu’il devait s’en aller de bonne heure. Son talent, c’était son âme, toujours pleine de la meilleure et de la plus saine énergie. De là lui venait cette force qui se résolvait en vigueur pour les penseurs et en puissance pour la foule. Il vivait par le cœur ; c’est par là aussi qu’il est mort. Mais ne le plaignons pas ; il a été récompensé, récompensé par vingt triomphes, récompensé par une grande et aimable renommée qui n’irritait personne et qui plaisait à tous. Cher à ceux qui le voyaient tous les jours et à ceux qui ne l’avaient jamais vu, il était aimé et il était populaire, ce qui est encore une des plus douces manières d’être aimé. Cette popularité il la méritait ; car il avait toujours présent à l’esprit ce double but qui contient tout ce qu’il y a de noble dans l’égoïsme et tout ce qu’il y a de vrai dans le dévouement : être libre et être utile.

Il est mort comme un sage qui croit parce qu’il pense ; il est mort doucement, dignement, avec le candide sourire d’un jeune homme, avec la gravité bienveillante d’un vieillard. Sans doute il a dû regretter d’être contraint de quitter l’œuvre de civilisation que les écrivains de ce siècle font tous ensemble, et de partir avant l’heure solennelle et prochaine peut-être qui appellera toutes les probités et toutes les intelligences au saint travail de l’avenir. Certes, il était propre à ce glorieux travail, lui qui avait dans le cœur tant de compassion et tant d’enthousiasme, et qui se tournait sans cesse vers le peuple, parce que là sont toutes les misères, parce que là aussi sont toutes les grandeurs. Ses amis le savent, ses ouvrages l’attestent, ses succès le prouvent, toute sa vie Frédéric Soulié a eu les yeux fixés dans une étude sévère sur les clartés de l’intelligence, sur les grandes vérités politiques, sur les grands mystères sociaux. Il vient d’interrompre sa contemplation, il est allé la reprendre ailleurs ; il est allé trouver d’autres clartés, d’autres vérités, d’autres mystères, dans l’ombre profonde de la mort.

Un dernier mot, messieurs. Que cette foule qui nous entoure et qui veut bien m’écouter avec tant de religieuse attention ; que ce peuple généreux, laborieux et pensif, qui ne fait défaut à aucune de ces solennités douloureuses et qui suit les funérailles de ses écrivains comme on suit le convoi d’un ami ; que ce peuple si intelligent et si sérieux le sache bien.

Quand les philosophes, quand les écrivains, quand les poètes viennent apporter ici, à ce commun abîme de tous les hommes, un des leurs, ils viennent sans trouble, sans ombre, sans inquiétude, pleins d’une foi inexprimable dans cette autre vie sans laquelle celle-ci ne serait digne ni de Dieu qui la donne, ni de l’homme qui la reçoit. Les penseurs ne se défient pas de Dieu ! Ils regardent avec tranquillité, avec sérénité, quelques-uns avec joie, cette fosse qui n’a pas de fond ; ils savent que le corps y trouve une prison, mais que l’âme y trouve des ailes.

Oh ! les nobles âmes de nos morts regrettés, ces âmes qui, comme celle dont nous pleurons en ce moment le départ, n’ont cherché dans ce monde qu’un but, n’ont eu qu’une inspiration, n’ont voulu qu’une récompense à leurs travaux, la lumière et la liberté, non ! elles ne tombent pas ici dans un piège ! Non ! la mort n’est pas un mensonge ! Non ! elles ne rencontrent pas dans ces ténèbres cette captivité effroyable, cette affreuse chaîne qu’on appelle le néant ! Elles y continuent, dans un rayonnement plus magnifique, leur vol sublime et leur destinée immortelle. Elles étaient libres dans la poésie, dans l’art, dans l’intelligence, dans la pensée ; elles sont libres dans le tombeau !

Pendant que son grand ami, Alexandre Dumas s’effondrait en sanglots, incapable de parler pour rendre un dernier hommage à cette amitié de 23 ans.

Frédéric Soulié (1800-1847)

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

Une réflexion sur “Les Bas-Bleus

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