Nous sommes à l’ère de la simplification. Chaque jour nous apporte la preuve de l’appauvrissement de la langue, de l’art, du divertissement, de la culture, de la pensée, du sport, de l’esprit critique, de la cuisine, de l’amour, etc… et surtout de l’Education Nationale ! De la maternelle à l’université, la simplification prend des proportions telles que la France a atteint un taux d’illettrisme de 7%, soit 2 500 000 personnes. Il faut dire que les décrets et réformes diverses et variées que mettent en place, depuis plusieurs décennies, les différentes politiques ont abouti à la destruction de ce que des êtres éclairés avaient mis plusieurs siècles à construire, à savoir l’enseignement pour tous grâce à l’école gratuite, laïque et obligatoire. Nos pédagogues à la mode pensent que la simplification permet aux élèves d’avoir une compréhension plus rapide et plus facile du savoir, mais dans quel cerveau malade a pu germer une telle idée ! Au XIXe siècle, il ne serait venu à l’esprit d’aucun fou de penser qu’un enfant, un adolescent ne puisse comprendre un texte ancien, un auteur classique, ne puisse apprendre la chronologie historique ou la géographie, les mathématiques, la musique, le dessin, la grammaire, les sciences … . Ouvrir un mémento de poche du Certificat d’Etudes permet de constater tout ce que l’enseignement a perdu en cours de route. Ce Certificat d’Etudes créé en 1866 par Victor Duruy a disparu en 1989 après plusieurs réformes, et particulièrement celle de 1972 qui réservait ce Certificat aux adultes. C’est d’ailleurs depuis ces années post soixante-huit, que l’on assiste à la destruction de ce que l’on a appelé jusqu’en 1932, l’Instruction Publique. Terme exact si l’on considère que l’éducation relève d’un domaine réservé à la famille.

Pourquoi penser qu’un enfant n’est pas en mesure de comprendre, d’apprendre ? Il faut lui expliquer, et cela prend du temps, il faut partager, transmettre, répondre dix fois à la même question. L’Education Nationale a démissionné en appauvrissant les programmes! Manifestement l’état estime qu’avoir des connaissances, un esprit critique, une ouverture sur le monde est dangereux. C’est un fait avéré que l’ignorance permet de gouverner un peuple facilement. Rien sur la Commune, rien sur la Guerre du Vietnam, rien sur le Kosovo, rien sur la politique, rien sur Marx, rien sur Daudet, Balzac, Flaubert, Proust, Céline et j’en passe, si peu sur 1789 ou sur les Révolutions du XIXe siècle, rien sur l’art, rien sur la musique, rien sur ce qui a construit le monde dans lequel vit notre jeunesse, qui leur permettrait de comprendre ce qu’ils vivent et de se poser les questions qu’ils doivent se poser pour construire le monde qu’ils veulent : je suis atterrée !

Un exemple concret de la simplification se trouve dans les comptines, rondes et chansons enfantines : je prends, au hasard, Bon voyage Mr. Dumollet, chanson très populaire depuis 1809, date de sa création par Désaugiers dans son vaudeville : Le départ pour Saint-Malo. Chanson dont la caricature se servit en 1830, lors de l’abdication de Charles X, qu’en 1892 Tchaïkovski transcrit pour son ballet Casse-Noisette et dont l’air est toujours chanté lors du Carnaval de Dunkerque. Son origine remonte à une anecdote rapportée par Chateaubriand dans ses Mémoires d’Outre-Tombe: «  Enfin, pour ne rien omettre, je rappellerai les dogues qui formaient la garnison de Saint-Malo … Ils furent condamnés à la peine capitale pour avoir eu le malheur de manger inconsidérément les jambes d’un gentilhomme; ce qui a donné lieu de nos jours à la chanson : Bon voyage. On se moque de tout. On emprisonna les criminels; l’un d’eux refusa de prendre la nourriture des mains de son gardien qui pleurait; le noble animal se laissa mourir de faim : les chiens, comme les hommes, sont punis de leur fidélité.  » (Livre I,4) Enfin la dernière anecdote liée à cette ritournelle est donnée dans le livret qui accompagnait un 33 tours que les gens de ma génération écoutait sur son électrophone: « Autrefois, les chiens du guet étaient une meute de chiens de garde que l’on lâchait à la nuit tombée sur la grève entourant les remparts de Saint-Malo, afin d’en assurer la protection. Ils ont donné leur nom à la rue et à la place du Guet parce qu’elles se trouvent à proximité du Bastion de la Hollande. Les chiens malouins ont gardé une réputation de chiens dangereux même longtemps après la disparition des chiens du guet. Ainsi, à quelqu’un se rendant dans cette ville, il était d’usage de souhaiter « Bon voyage, Monsieur du Mollet », par allusion aux mollets, la partie de l’anatomie la plus exposée aux morsures de chiens.» 1958 : Rondes et chansons de France.

Refrain
Bon voyage, monsieur Dumollet,
À Saint Malo débarquez sans naufrage ;
Bon voyage, monsieur Dumollet,
Et revenez si le pays vous plaît.
1.
Là vous verrez, les deux mains dans les poches,
Aller, venir, des sages et des fous,
Des gens biens faits, des tortus, des bancroches
Nul ne sera jambé si bien que vous.
2.
Des polissons vous feront bien des niches ;
À votre nez riront bien des valets ;
Craignez surtout les barbets, les caniches,
Car ils voudront caresser vos mollets.
3.
L’air de la mer peut vous être contraire ;
Pour vos bas bleus les flots sont un écueil ;
Si ce séjour, enfin, sait vous déplaire,
Revenez-nous avec bon pied, bon œil !
4.
Si vous venez voir la capitale,
Méfiez-vous des voleurs, des amis,
Des billets doux, des coups, de la cabale,
Des pistolets et des torticolis.
5.
Peut-être un jour une femme charmante
Vous rendra père aussi vite qu’époux ;
Tâchez, c’te fois, qu’personne ne vous démente
Quand vous direz que l’enfant est à vous…
Dumollet :
Allez au diable et vous et votre ville,
Où j’ai souffert mille et mille tourments,
(Au public)
Il vous serait cependant bien facile
De m’y fixer, Messieurs, encor longtemps.
Pour vous plaire, je suis tout prêt
À rétablir ici mon domicile.
Faites connaître à Dumollet,
S’il doit rester ou faire son paquet

Bon voyage Monsieur Dumollet
A Saint-Malo débarquez sans naufrage
Bon voyage, Monsieur Dumollet
Et revenez si le pays vous plaît
Mais si vous allez voir la capitale
Méfiez-vous des voleurs, des amis,
Des billets doux, des coups, de la cabale
Des pistolets et des torticolis
Bon voyage Monsieur Dumollet
Là vous verrez les deux mains dans les poches
Aller, venir des sages et des fous
Des gens bien faits, des tordus, des bancroches,
Nul ne sera jambé si bien que vous
Bon voyage Monsieur Dumollet
Des polissons vous feront bien des niches
A votre nez riront bien des valets
Craignez surtout les barbets, les caniches,
Car ils voudront caresser vos mollets
Bon voyage Monsieur Dumollet
L’air de la mer peut vous être contraire
Pour vos bas bleus, les flots sont un écueil
Si ce séjour venait à vous déplaire
Revenez nous avec bon pied, bon œil
Bon voyage Monsieur Dumollet
A Saint Malo débarquez sans naufrage
Bon voyage Monsieur Dumollet
Et revenez si le pays vous plaît.

Charles X caricaturé lors de son abdication en 1830

Mais peut-être suis-je tatillon, me direz-vous ? Alors prenons les livres de la Bibliothèque Rose : le fameux Club des Cinq qui fit les délices de mon enfance. Les éditeurs l’ont revisité et ont demandé une traduction simplifiée ! Fini le passé simple ! Finis les mots « trop compliqués » ! Les enfants d’aujourd’hui ne doivent pas employer un vocabulaire trop évolué, ne doivent pas réfléchir à partir d’un livre, ne doivent pas savoir construire un discours, non tout cela est désuet et surtout dangereux : réfléchir, comprendre, analyser forment des êtres humains capables de penser et notre société semble en avoir peur.

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

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