Alexandre Dumas fils (1824-1895) : connu pour être le fils de son père, pour sa Dame aux Camélias, ses maitresses, son esprit et cette phrase ignoble : « Nous ne dirons rien de ces femelles, par respect pour les femmes à qui elles ressemblent quand elles sont mortes », phrase extraite de la lettre qu’il envoya au rédacteur en chef du Nouvelliste de Rouen et qui fut publiée dans Le Figaro le 12 juin 1871, c’est aussi dans cette lettre qu’il fait un portrait ordurier de Courbet : « De quel accouplement fabuleux d’une limace et d’un paon, de quelles antithèses génésiaques, de quel suintement sébacé peut avoir été générée cette chose qu’on appelle Gustave Courbet ? Sous quelle cloche, à l’aide de quel fumier, par suite de quelle mixture de vin, de bière, de mucus corrosif et d’œdème flatulent a pu pousser cette courge sonore et poilue, ce ventre esthétique, incarnation du Moi imbécile et impuissant ?   Ce n’est pas ce Dumas-là qui m’intéresse mais celui qui écrit, en 1871, La Révolution plébéienne, Lettres à Junius. Dans ce pamphlet publié en Belgique, il a des moments de lucidité presque étranges pour ce fils de… qui sans être totalement bonapartiste, se voulait un bourgeois féministe (d’ailleurs ambigu) et critique de la société dans laquelle il vivait. Attention ce texte renferme aussi sa vision de la « plèbe », une vision paternaliste et méprisante qui reflète bien la peur de la classe ouvrière, de cette grande bourgeoisie

Alexandre Dumas 1824-1895

Après avoir déversé sa colère contre les Communards qui se sont révoltés devant l’ennemi : « Mais ce qui ne se pardonne plus , ce qui tue toute pitié et jette la pensée dans un amer dédain, c’est de voir ce même peuple manquer de six mois de patience, et ne pas attendre, pour vider ses tristes querelles intestines, que son sol ne fût plus souillé par la présence de l’étranger . Comprend-on, en Europe, les Prussiens à Saint-Denis, une soixantaine de fous en pleine orgie à l’Hôtel de Ville, et le gouvernement de Versailles lançant des bombes sur l’Arc de Triomphe de l’Étoile, du haut du Mont-Valérien ? Les hommes de la Commune , c’est le nom qu’ils ont choisi , nous ont imposé cette honte et se sont souillés de ce crime. Il y a eu là une aberration formidable, un manque de sens et de tact français, dont on rougit pour la grande cité reine qui n’a pas su élever la voix et dire à ses inspirateurs impatients : L’heure n’est pas venue. Laissons aux soldats leurs mitrailleuses. Remettons-nous aux œuvres de la paix ! » Dumas fils tente de comprendre, d’expliquer ce qui arrive à sa société, tout en gardant évidemment ce dédain pour le peuple mais il est intéressant de lire son analyse car on comprend bien la mentalité bourgeoise de cette période :

« Deux idées sont visibles dans le mouvement du 18 mars : l’insurrection elle-même, c’est-à-dire la prise d’armes criminelle, et la révolution dont cette insurrection ne peut être qu’une scène isolée . Beaucoup d’esprits, même très cultivés, s’arrêtant à la surface, ne voient que la honte et la faute capitale de l’insurrection . Ils ne comprennent rien à la révolution que le mouvement plébéien couvre, et qui explique ce mouvement. Ce sont deux faits connexes . La révolution est dans les idées . Elle travaille les masses en France, surtout à Paris, qui est en avance d’un siècle sur la province. La révolution a ses principes, ses développements, son objectif. L’insurrection parisienne tient à la révolution, comme un incident. Le peuple, s’il eût eu un peu de vergogne, aurait eu honte de la faire en présence des moqueries de la soldatesque allemande. L’Assemblée l’a malheureusement provoquée par une inhabileté gouvernementale qu’on ne connaissait jusque-là que dans les gouvernements exclusivement personnels où le maitre impose sa volonté à des esclaves, mais dont on n’avait pas soupçonné une réunion de Français, qui ne se serait pas formée, par un hasard étrange, des incapacités politiques de tous nos régimes . L’insurrection pouvait n’avoir pas lieu. Ce sera une véritable tache sur Paris, mais une accusation cruelle sur l’aſſaissement politique de la France, qui n’a pas vu que les rancunes provinciales, le choix réactionnaire de ses représentants, menaient directement à la guerre civile. Mais la révolution n’en existerait pas moins . C’est celle-là qui a des proportions autrement colossales que le coup de tète des trente – soutiers de Belleville, dont auront facilement raison les forces militaires dont dispose l’Assemblée de Versailles . Cette révolution, suivant sa marche formidable, irrésistible , avec le développement du quatrième-état , la classe ouvrière , est le grand événement de la fin de ce siècle. Elle pourra avoir son éclosion plénière vers 1889, comme la révolution bourgeoise a eu, en 1789, son mouvement et ses fureurs. Celle-là, les mitrailleuses ne peuvent l’atteindre : on ne la bombarde pas; elle ne peut pas être prise entre deux barricades, comme les héroïques fous qui vont se faire tuer inutilement par des troupes nombreuses et aguerries. L’insurrection est un horrible coup de tête de la jeune population ouvrière de Paris. La révolution est la résultante historique des forces en lutte au sein des classes dont se compose la société française. Je donne une médiocre valeur à l’insurrection parisienne. Ce sont quelques coups d’archet discordants avant un concert monstre. Je regarde comme le grand événement de ce siècle la révolution plébéienne qui vient de se placer sur le programme de l’activité contemporaine . Mes lecteurs savent, autant que moi, qu’elle a un caractère que n’eut pas le grand mouvement de 1789, qu’elle est cosmopolite, internationale, européenne. Elle n’entamera pas, de deux siècles, le colosse moscovite. L’élément slave est tenu en réserve par la Providence. Mais son œuvre se fera avec la logique implacable qui mène les événements de l’histoire, et que des écrivains n’ont pas craint d’appeler fatale. C’est cette révolution, à laquelle je donne le nom de plébéienne, que j’étudie dans ce livre et dont je recherche les causes. En voici historiquement la genèse. Les classes éduquées, privilégiées, directrices, en favorisant, depuis le XVIe siècle, le mouvement de la civilisation moderne qui a remplacé l’immobilité sociale du moyen âge, ont fait dans le monde une grande révolution pacifique. La bourgeoisie française a fait, de 1789 à 1793, une révolution violente pour se substituer aux deux classes directrices, la noblesse et le clergé . Elle a pris pour elle les grands bénéfices de cette révolution, au point de devenir aristocratique à son tour. Mais ces deux révolutions, dont l’une renversait le moyen âge , dont l’autre mettait fin à l’ancien régime, ont imposé à la classe directrice de grands, de terribles devoirs. Les masses plébéiennes sont une immense famille mineure qui tend logiquement à son émancipation. La classe directrice en avait la tutelle. Elle devait prévoir le moment où l’adolescence plébéienne aurait des fougues terribles, et chercherait violemment à se substituer à ce tiers-état qui, avant 1789, n’était rien, et qui a voulu être tout. C’est le mot fameux de Sieyès. Ce moment fatal n’a pas été prévu. Rien n’a été fait, pas même pour donner légalement aux bouges infects où parque la plèbe, les mètres carrés d’espace que la science exige rigoureusement pour qu’une famille ne soit pas asphyxiée durant la nuit . Nous avons abandonné le peuple à l’oubli de Dieu, à la vie grossière et brutale. Nous avons provoqué ses ardentes convoitises par le spectacle incessant d’une vie de plaisir, qui rappelle la Rome de la décadence. Les démarcations entre l’ouvrier et l’homme de la classe parvenue ont été plus tranchées que celles qui blessaient tant les bourgeois de l’Ancien Régime, de la part de la noblesse. Les conséquences de ces faits apparaissent dans toute leur force. Si nous n’avons rien fait, depuis quatre-vingts ans, pour préparer l’heure terrible où cette force colossale se déchainerait dans le monde, si nous avons laissé la plèbe développer ses instincts furieux et pleins de haine contre le patriciat moderne, ayons la sagesse de reconnaitre notre erreur, de nous mettre, s’il peut encore en être temps, à la noble tâche moralisatrice du peuple par les principes religieux et surtout par l’exemple. Que la cruelle leçon donnée par les soulevés de l’Hôtel de Ville nous profite et, par contre , à l’humanité ! On le remarquera, je ne suis , dans ce livr , qu’un observateur, laissant de côté la politique de tel ou de tel parti, mais examinant les choses d’un peu haut, qui a vu avec une douleur profonde, depuis quarante ans, s’accumuler les nuages qui se changent, à l’heure présente, en tempête. Seulement, ceux qui accumulaient ces nuages, c’étaient les hommes qui, par leur position sociale, leur éducation, la magistrature naturelle qui leur était donnée sur des classes aussi grossières, devaient prévoir l’avenir, et s’éviter à eux mêmes, comme à ce misérable peuple, les commotions sanglantes et honteuses, dont nous avons, tous , tant à souffrir . (Londres , le 1er Mai 1871)

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

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