L’influence de l’école de la IIIe République (2ème partie)

L’apprentissage de la lecture est réellement pris en compte à partir de 1868 quand les classes primaires seront divisées en trois niveaux, ceux que l’on connait d’ailleurs encore aujourd’hui. La lecture est un des points clés pour les politiques de Ferry à Jaurès. Ce dernier, en 1888, écrit : “ […] Est-ce savoir lire que de déchiffrer péniblement un texte ? Vous ne devez pas lâcher vos écoliers tant qu’ils ne seront point, par la lecture aisée, en relation familière avec la pensée humaine !”1 Les enseignants prirent prétexte de l’importance de la lecture pour en faire le fondement de toutes les matières étudiées. Les lectures généralement se référaient aux exploits guerriers, aux héros, aux grands conquérants, aux preux chevaliers ou bien à l’avenir vertueux d’un bon agriculteur, d’un bon ouvrier et même d’un artisan courageux et intelligent ! Les instituteurs trouvaient souvent les textes dont ils avaient besoin chez des auteurs reconnus et ils en imprégnaient l’esprit des jeunes enfants, or l’on sait l’importance de l’imaginaire développé pendant l’apprentissage de la lecture dans l’appréhension de sa propre morale. Ici, un extrait du  Porte drapeau, conte tiré des Contes du Lundi d’Alphonse Daudet et rebaptisé, pour les besoins du livre scolaire, Le sergent Hornus :  » Le régiment était en bataille sur le talus du chemin de fer et servait de cible à toute l’armée prussienne. On se fusillait à quatre-vingt mètres. Il en pleuvait du fer sur ce talus ! […] Et le fier régiment restait debout, groupé autour de son drapeau. De temps en temps, l’étendard aux trois couleurs qui se dressait au-dessus des têtes, agité au vent par la mitraille, sombrait dans la fumée ; alors une voix s’élevait, grave et fière, dominant la fusillade, les râles, les jurons des blessés : “ Au drapeau, mes enfants, au drapeau !” Aussitôt un officier s’élançait dans ce brouillard rouge, et l’héroïque enseigne, redevenue vivante, planait au-dessus de la bataille. Vingt-deux fois elle tomba !… Vingt-deux fois sa hampe, échappée à une main mourante, fut saisie, redressée ; et lorsqu’au soleil couché, ce qui restait du régiment battit en retraite, le drapeau n’était plus qu’une guenille aux mains du sergent Hornus, le vingt-troisième porte-drapeau de la journée.”2

 L’histoire, vue à travers les exploits des conquérants d’Alexandre le Grand à Napoléon, était donc présentée sous forme d’images d’Épinal. L’histoire apparaissait ainsi comme une immense chanson de gestes. Les actes de bravoure des héros faisaient rêver les petits garçons et les petites filles, pendant le peu de temps qu’elles étudiaient, rêvaient d’être les belles et courageuses femmes et mères de ces beaux héros qui mouraient un sourire aux lèvres en défendant la Patrie, en aimant Dieu et en protégeant leurs femmes et leurs enfants contre les ennemis de la France. Les petits garçons espéraient être à la hauteur d’un Napoléon Ier, et se répétaient les citations de ce conquérant : “Vivre vaincu et sans gloire, c’est mourir tous les jours” ou “L’amour est l’occupation de l’homme oisif, la distraction du guerrier, l’écueil du souverain.”

La défaite de 1870 devait traumatiser des générations de petits Français et G. Bruno (en fait Augustine Fouillée) fut, dans le sillon de politiques comme Déroulède ou Barrès, le chantre de la revanche ! Son Tour de France par deux enfants écrit en 1877 est un morceau d’anthologie de la littérature patriotique ! L’auteur s’inspirait ouvertement de la pédagogie de Jean Macé. La scène de la mort du père, une nouvelle fois, appelle au patriotisme des enfants : « Le père essaya un faible sourire, mais son œil, triste encore, semblait attendre d’André quelque chose d’autre. André le voyait inquiet et il cherchait à deviner ; il se pencha jusqu’auprès des lèvres du moribond, l’interrogeant du regard. Un mot plus léger qu’un souffle arriva à l’oreille d’André : – France ! Oh ! S’écria le fils aîné avec élan, soyez tranquille, cher père, je vous promets que nous demeurerons les enfants de la France ; nous quitterons Phalsbourg pour aller là-bas ; nous resterons Français, quelque peine qu’il faille souffrir pour cela. Un soupir de soulagement s’échappa des lèvres paternelles. La main froide de l’agonisant serra d’une faible étreinte les mains des deux enfants réunies dans la sienne, puis ses yeux se tournèrent vers la fenêtre ouverte par où se montrait un coin du grand ciel bleu : il semblait chercher par-delà l’horizon cette frontière reculée de la chère patrie où il n’irait pas : mais où ses deux fils, sans appui désormais, lui promettait de se rendre. Peu d’instants après, Michel Volden exhalait son dernier soupir. » Toujours les serments, les scènes dramatiques, les larmes, la mort, l’amour pour la patrie mêlée intimement à l’amour filial pour mieux impressionner les jeunes âmes sensibles et malléables.

A partir de 1882, l’instituteur devient celui qui, avec l’arithmétique et la lecture, enseigne la Morale. A lui la délicate mission de « l’éducation de la conscience » écrit Ferdinand Buisson3 et  de rajouter  « la leçon de morale a un but tout différent qui est celui de former le cœur et le caractère. Une démocratie ne peut vivre et grandir que si elle pratique une haute moralité. » Quant à Jules Payot4, il insiste sur le fait que nos sentiments reposent sur « deux idées fondamentales : l’idée de la dignité personnelle et l’idée de la justice avec sa conséquence immédiate qui est la solidarité. » Il est d’autant plus facile pour l’instituteur de tenir ce rôle qu’il avait un statut de notable, particulièrement dans les villages et les petites villes. Il était respecté et écouté, la population avait confiance en lui, il détenait le savoir et avait entre ses mains l’avenir des enfants. On retrouve d’ailleurs, dans de nombreux romans, l’importance de cet enseignant et cela jusqu’à une époque assez tardive.   La Morale devient à partir de cette époque le premier des enseignements et surtout celui que l’on retrouve dans toutes les matières enseignées : la lecture, les dictées, l’histoire, l’écriture, la rédaction et la récitation. Cette Morale défend avant tout les grands principes de la Vertu : entente, union, générosité, entraide, amour filial, honnêteté, tolérance, travail… mais aussi amour de la Patrie, devoir patriotique, héroïsme patriotique, sacrifice patriotique, reconnaissance patriotique en fait tout très rapidement se cristallisa autour de la notion de Patrie. Il est édifiant de lire dans La première année d’instruction morale et d’instruction civique de Pierre Laloi5: “ Mais je suis fier surtout d’avoir élevé de vaillants serviteurs de notre pays. Je suis fier des vivants, plus fier des morts. La meilleure école est celle qui donne les meilleurs citoyens et les meilleurs soldats à la patrie.” Et sous son vrai nom, Ernest Lavisse6 n’hésite pas à parler du “catéchisme patriotique” qui “ ne peut jouer un rôle efficace que si l’histoire est d’abord présentée comme étant une série de luttes où la cohésion nationale, triomphe, les armes à la main.” Les instituteurs et les élèves sont nourris des “manuels Lavisse” et l’on assiste à la naissance d’une culture historique populaire aux nombreux clichés. Cette culture populaire est renforcée par le succès des images d’Epinal, imprimerie fondée en 1796 par Jean Charles Pellerin, qui accompagne de façon naïve l’histoire de France, et qui fixe dans l’imaginaire une vision charmante, colorée et riante des conflits, des politiques, des changements de gouvernement, des évènements sociaux, économiques…. et puis tout se termine par une chanson ou par une jolie morale.

L’instruction civique permettait de connaître la Constitution et d’apprécier les bienfaits qu’elle avait apporté au peuple et qu’elle continuait d’apporter, l’histoire rappelait la grandeur de la France. Les élèves, sous peine d’être taxés d’ingrats, se devaient d’aimer comme une “mère” cette Patrie qui souffrait d’avoir perdu ses enfants : L’Alsace et la Lorraine. Ces régions n’étaient-elles pas représentées en noir sur les cartes de France, pour mieux frapper l’esprit des enfants ? C’était le noir du deuil. Personnaliser la France rendait plus facile la comparaison avec la mère pleurant l’enfant disparu.  Et cette image, les enfants la connaissaient bien : l’absence de l’enfant – due à  la mortalité infantile, encore très forte en cette fin de siècle, ou au départ définitif des aînés pour gagner de l’argent loin de la famille – était encore phénomène très courant en ce début de XXème siècle, les jeunes esprits étaient donc d’autant plus marqués par l’image de la mère éplorée.

La mère patrie a perdu ses deux enfants

La Morale qui rappelait le devoir envers la Mère Patrie finissait de convaincre ces enfants que la guerre était juste et nécessaire, que les Allemands étaient des ennemis, des perfides dont il fallait se méfier. Mais cela ne suffisait apparemment pas puisqu’en 1917 Maurice Donnay7, l’Académicien et dramaturge à la mode, écrit : “ Parcourez des livres d’histoire, des livres scolaires. On y raconte la guerre de 1870-1871 ; mais ce sont des dates, des faits, de brefs exposés d’opérations militaires; à aucun moment, une fenêtre ne s’ouvre sur la pensée et l’esprit allemands, et cela est pourtant l’essentiel dans cette histoire. Leurs crimes, il y a quarante-cinq ans, furent nombreux et instructifs…. Si nos écoliers et nos lycéens avaient lu dans leurs livres quelques traits de la manière allemande, avec de bons commentaires, sans doute des générations entières ne se seraient pas bercées d’illusions pacifistes et de rêveries fraternelles” Et Donnay avait la réputation d’un homme débonnaire ! Pourtant dans Mes premières lectures de A. Chalamet (1902), l’on trouve une historiette intitulée Un Patriote qui ne donne pas précisément une idée de fraternisation et de pacifisme : “ […]. Il y a huit jours, monsieur le sous-préfet allemand de Wissembourg ouvrait sa fenêtre […] là-bas, à la cime du plus haut peuplier de la prairie, un drapeau français, un beau drapeau tricolore, se balançait au vent. Encore un tour de ces coquins d’Alsaciens ! grommela le sous-préfet ; Ah çà ! Nous n’en viendrons donc jamais à bout de ces gaillards-là ! [….] Mais il fallait trouver le coupable, punir l’audacieux qui avait osé braver les conquérants de l’Alsace. Un Allemand …. le dénonça.  Jérôme Brunner était sur le banc des accusés. […] Ce drapeau aux trois couleurs … j’ai appris à le vénérer dès ma plus tendre enfance. …. Plus tard j’ai servi la France et j’ai combattu tout près d’ici, lors de la première journée de l’invasion, quand les Français, qui luttaient à un contre quatre, succombèrent sous le nombre. […] Quand je revins, je trouvai notre maison pillée par les Allemands ; mon père, ruiné par l’invasion et désespéré de son pays, venait de mourir. Et c’est alors que l’on m’annonça que je n’étais plus Français et que j’étais devenu Allemand […] Je devins donc par force sujet de l’empereur d’Allemagne, mais j’ai gardé l’amour de la France au fond de mon cœur. Mon fils allait avoir vingt ans; il est parti le mois dernier, il est aujourd’hui soldat français…”  Comme pacifisme et fraternisation, on peut faire mieux. La Morale qui enseigne habituellement des principes généreux devenait prétexte à développer l’esprit de revanche, de haine, de guerre…. Mais cela ne suffisait pas puisque Maurice Donnay écrivait que “ la cruauté, la lâcheté et la barbarie allemandes” n’étaient pas assez mises en avant ! Ces termes étaient communs à grand nombre d’écrivains et d’hommes politiques comme Suarès ou Barrès.  Barrès était Lorrain et il symbolisa la Lorraine humiliée. Il fut un maître à penser pour toute une génération de jeunes hommes en mal de reconnaissance. Mauriac, lors d’ une émission télévisée en 1966, exprime à quel point Barrès, le Barrès du Culte du Moi, l’auteur de Sous l’œil des Barbares, l’homme libre, pour l’adolescent solitaire qu’il était, fut  “l’unique maître”. Il trouvait dans ces ouvrages l’extrême consolation de pouvoir appeler les autres, ceux qui ne le comprenaient pas, ceux qui le laissaient dans sa solitude : des barbares.  Paul Boncour, ancien président du Conseil, dans cette même émission, rappelle que Barrès, pour les jeunes hommes de sa génération, âgés de 20 ans avant 1914, était un maître à penser même pour lui qui défendait des idées socialistes. Aussi n’est-il pas surprenant de lire dans Lettres d’un soldat d’Eugène-Emmanuel Lemercier : “J’ai été heureux d’un bel article de Maurice Barrès “ L’aigle et le Rossignol” qui correspond, point par point, à ce que je sens”

Né en 1862, à Charmes en Lorraine, Barrès écrit dans ses Cahiers à la fin de sa vie  : “ C’est persuasif pour toujours d’avoir vu dans sa huitième année une troupe prussienne entrant sur un air de fifre dans une petite ville française .” Et il explique, toujours dans ses Cahiers, cet acharnement dépassé : “ En politique, je n’ai jamais tenu profondément qu’à une chose : la reprise de Metz et de Strasbourg.” C’est pourquoi la guerre terminée, député à la Chambre “bleu horizon” Barrès ne fera pas parti des acharnés emplis de sentiments vindicatifs et implacables contre l’Allemagne. En 1921, dans Le Génie du Rhin, Barrès appelle les jeunes Français et les jeunes Allemands à la réconciliation et à la reconstruction commune ! Son patriotisme avait fait place au catholicisme et au cosmopolitisme ! Après s’être massacrés, il fallait s’aimer et s’entendre !

Il faut avoir à l’esprit la défaite de 1870 et l’influence des maîtres, des lectures et de la Morale pour mieux comprendre l’enthousiasme du début de la Grande Guerre. Perdre l’Alsace et la Lorraine fut prétexte à toutes sortes d’écrits véridiques ou mensongers, il fallait remuer la fibre patriotique des Français ! Ne pas les laisser accepter une pareille humiliation ! Pour cela il fallait modeler l’esprit des écoliers très tôt pour avoir des soldats obéissants et fidèles à la Patrie.

Déroulède est un acteur important dans la vie politique de cette fin de 19ème siècle. Poète dans sa jeunesse, il devint avec la guerre de 1870, le patriote exalté qui, en 1882, créa la Ligue des patriotes qui, dans sa publication, Le Drapeau se définit comme suit: « La Ligue des Patriotes a pour but la propagande et le développement de l’éducation patriotique et militaire. C’est par le livre, le chant, le tir et la gymnastique que cette éducation doit être donnée. Comme il importe que tout patriote ait son nom inscrit à la Ligue, et puisse selon ses ressources, collaborer à cette œuvre de relèvement national, les cotisations annuelles sont reçues à partir de 25 C. Le montant des fonds sera affecté :1 – A l’achat, la publication et à l’envoi de recueil de chants et d’images patriotiques. 2 – A la subvention, création et encouragement des sociétés de gymnastique, de tir, d’escrime et de topographie ; de sociétés chorales et philharmoniques ; de sociétés de secours aux blessés en campagne ; de sociétés de lecture et récitation…. 3 -A l’achat d’armes de tir et d’appareils de gymnastique. 4 – A la fondation de conférences, de lectures publiques et de cours gratuits. 5 – A l’organisation de fêtes patriotiques. »


Ce patriote enfiévré fut un modèle pour tous les Nationalistes revanchards, il prônait le culte de la Patrie mais était un fervent anticolonialiste, non pas par respect de la liberté d’autrui, encore moins par cosmopolitisme mais par peur que l’envoi de forces militaires dans les colonies affaiblisse la France, pour cette raison il écrivit à Jules Ferry : « J’ai perdu deux sœurs, et vous m’offrez vingt domestiques » ! Toujours l’image familiale pour représenter l’Alsace et la Lorraine ! Et dans Feuilles de route, ses mémoires écrites alors qu’il a renoncé à la politique, il explique la naissance de son patriotisme :« Je me souviens qu’un vieux paysan, qui avait son fils sous les drapeaux, eut l’indiscrétion de troubler notre tête-à-tête pour me demander, avec anxiété, quand les troupes partiraient. J’eus l’impudence de lui répondre : « Est-ce que je sais ! » Le regard de mépris que me lança cet homme entra dans mes yeux comme un éclair […] le reproche silencieux de ce père de soldat, dissipa ma torpeur et commença le réveil de ma conscience de Français. Je sentis que je venais de manquer à la solidarité qui m’unissait, avant tout et malgré tout aux hommes de mon pays. Pour la première fois, ma prétendue philosophie humanitaire m’apparut comme une apostasie et mon égoïsme amoureux comme une désertion. La cruauté de ma réponse se révéla à moi dans toute sa vilénie. J’eusse voulu en demander pardon sur l’heure au vieillard, mais il nous avait brusquement tourné le dos, et nous étions de nouveau seuls sur la route […] un grand pas était fait sur mon chemin de Damas ».

Paul Déroulède 1846-1914

Les maîtres surent se servir de Déroulède pour enseigner une morale qui puisse frapper l’imaginaire des enfants : « Celui qui n’aime pas sa mère plus que les autres mères et sa patrie plus que les autres patries n’aime ni sa mère ni sa patrie ». Même Céline, alias Bardamu dans Voyage au bout de la nuit, sous les balles, s’en souvient de ces belles envolées patriotiques et amer écrit :  » Je me pensais aussi ( derrière un arbre ) que j’aurais bien voulu le voir ici moi, le Déroulède dont on m’avait tant parlé, m’expliquer comment qu’il faisait, lui, quand il prenait une balle en plein bidon. » Déroulède fut aussi tourné en ridicule, Alphonse Allais, par exemple, ne se priva pas pour écrire un texte, visionnaire par ailleurs, sur le moyen de mener à bien son patriotisme jusqu’au bout et dans Deux et deux font cinq (1895), on trouve ce texte désopilant : « Patriotisme économique : Lettre à Paul Déroulède

Mon cher Paul,

Vous permettez, n’est-ce pas, que je vous appelle Mon cher Paul, bien que je n’aie jamais eu l’honneur de vous êtes présenté, pas plus que vous n’eûtes l’avantage de faire ma connaissance ? Je vous ai rencontré plusieurs fois, drapé d’espérance (laissez-moi poétiser ainsi votre longue redingote verte). Les pans de cette redingote claquaient au vent, tel un drapeau, et vous me plûtes. […]  J’ai les yeux constamment tournés vers l’Est, au point que cela est très ennuyeux quand je dîne en ville. […] Ah ! C’est une virile attitude que d’avoir les yeux tournés vers l’Est, mais c’est bien gênant, des fois ! Enfin, et pour que vous n’ayez aucun doute à mon égard, j’ajouterai que, selon les prescriptions du grand Patriote, je n’EN parle jamais mais j’Y pense toujours. […] Vous devez bien comprendre, mon cher Paul, qu’avec le caractère ci-dessus décrit, j’ai la plus vive impatience de voir Français et Allemands se ruer, s’étriper, s’égueuler comme il sied à la dignité nationale de deux grands peuples voisins. » Et Allais de s’indigner des dépenses de la guerre aussi :  « Vous l’avouerai-je, mon cher Paul, ces dépenses me déchirent le cœur ! Pauvre France, j’aimerais tant la voir riche et victorieuse à la fois ! […] Pourquoi employer la poudre sans fumée qui coûte un prix fou, quand on a le microbe pour rien ? […] Et allez donc !… Le jour où l’Allemagne nous embêtera, au lieu de lui déclarer la guerre, on lui déclarera le choléra, ou la variole, ou toutes ces maladies à la fois. […] L’ancienne guerre était une bonne chose, mais un peu spéciale, malheureusement : car on n’avait l’occasion que de tuer des hommes de vingt à quarante-cinq ans. Les gens à qui cela suffit sont de bien étranges patriotes. Moi, je hais les Allemands; mais je les hais tous, tous, tous ! Je hais la petite Bavaroise de huit mois et demi, le centenaire Poméranien, la vieille dame de Francfort-sur-le-Mein et le galopin de Koenigsberg. Avec mon système, tous y passeront. Quel rêve ! Voyez-vous enfin les chères sœurs reconquises ? Peut-être que, grâce à mes microbes, les chères sœurs seront dénudées de leurs habitants ?  Qu’importe ! […] » Allais, avec son humour féroce voulait que ces lecteurs prennent conscience de l’ineptie de ces discours patriotiques haineux et parfois délirants !  De manière beaucoup moins humoristique, pendant la guerre de 14-18, Reynaldo Hahn écrit : « Quel mal aura fait le très loyal, le très estimable, le très nigaud Déroulède : honnête homme, exécrable poète, patriote maladroit et néfaste, il a traversé la vie comme un grand enfant sage, recueillant le fruit de ses sonneries, non de clairon, mais de cornet à piston, mort avant d’avoir vu le résultat de ses gambades tricolores ! »8Déroulède était mort en janvier 1914 ! Ce patriotisme exacerbé, qu’il chanta toute sa vie, fera des ravages dans une jeunesse prête à s’exalter et à suivre l’enthousiasme d’orateurs manipulateurs ou illuminés.  Et les instituteurs surent exploiter cette veine dès le cours élémentaire.

Ainsi la Morale permettait de louer la bravoure militaire, et pour inculquer cette qualité, les instituteurs avaient un grand nombre de textes à leur disposition comme par exemple ce texte de L. Carrau9( De l’éducation) dans le livre de Lectures choisies. J. Martin et A. Lemoine : « Le courage militaire est obligatoire. Celui qui, devant l’ennemi, abandonne son poste ou manque à ses devoirs de soldat est un lâche que la société rejette et méprise.[…]. Il porte un uniforme qui donne du cœur aux plus timides; il a en main l’arme que lui a confiée la patrie; il est entouré de camarades qui sont prêts à se faire tuer; il a en face de lui des hommes qui ne sont pas mieux armés, qui ne défendent pas une cause plus sainte, et cet uniforme, il le déshonore; cette arme, il la jette; cette patrie, ces compagnons, il les trahit; ces ennemis, il les accepterait pour maître; tout cela parce qu’il a peur ! Oh ! Celui-là, ses parents , sa femme, s’il en a, le renieront; ses fils rougiront de l’avoir pour père; nulle main ne pressera plus la sienne…. » ou encore celui-ci de Georges Duruy10 (Pour la France) pour le cours supérieur dans Le livre unique de morale et d’instruction civique :  » Ce que je vous demande, ce n’est pas d’accepter l’obligation d’être soldat comme on accepte d’être mouillé quand il pleut parce qu’on ne peut pas faire autrement. Il ne faut pas que ce soit la crainte du gendarme qui vous mène au régiment quand l’heure sera venue de partir, mais la conscience d’accomplir un grand devoir, et la certitude qu’en l’accomplissant vous vous rendez service à vous-mêmes, puisque vous contribuez ainsi, dans la mesure de vos forces, à prévenir le retour de ces défaites ruineuses dont on vous a parlé souvent. Je ne veux pas que le jeune soldat apporte au régiment un visage morose et renfrogné. Qu’il essuie une larme en quittant le village, en disant au père et à la mère, en serrant les mains des amis : « j’y consens », mais une fois qu’on a le pantalon rouge aux jambes et la capote sur le dos, plus de mélancolie, et avant la gaité! Est-ce donc si long, trois ans à passer au milieu de braves camarades? Autrefois, quand le service militaire n’était pas obligatoire pour tous, certes, il pouvait parfois paraître dur de partir, quand on savait que d’autres ne partaient pas, soit qu’ils eussent été favorisés par le sort, soit qu’ils fussent assez riche pour acheter un remplaçant. Mais qu’avez-vous à dire, aujourd’hui que tous le monde doit être soldat ? »

Georges Duruy 1853-1918

C’est avec des textes de cette teneur que les instituteurs pouvaient ainsi impressionner les jeunes esprits et les marquer comme au fer rouge du sceau de la culpabilité.


1/ Texte extrait du livre d’André-Roger Voisin : L’école des Poilus. Cheminements 2007. 2/ Lectures choisies pour les enfants. L. Gaudelette – Editions Félix Juven, Paris, 1890. (extrait de l’ouvrage d’André-Roger Voisin, déjà cité.) 3/ Ferdinand Buisson : Manuel général 1912-1913. 1841-1932 : Co-fondateur de la Ligue des droits de l’Homme, en 1898, en tant que partisan de Dreyfus,  prix Nobel de la Paix en 1927. Fervent défenseur de laïcité, il fut le président de la commission parlementaire qui rédigea le texte de loi de la séparation des Eglises et de l’Etat. Maître d’œuvre du Dictionnaire de pédagogie et d’instruction pédagogique, il participa avec ses 350 collaborateurs à  la rédaction de certains articles notamment celui sur la laïcité. 4/ Jules Payot : Aux instituteurs et aux institutrices éd. Colin 1901 1859-1939 : pédagogue et universitaire français défenseur de la laïcité. 5/Pierre Laloi, pseudonyme d’Ernest Lavisse.6/Ernest Lavisse 1842-1922 : directeur de l’École normale supérieure en 1904, il mène durant toute sa carrière la régénération du système universitaire et scolaire du régime. Sa politique se révèle d’ailleurs plus patriotique que républicaine. Durant deux décennies, il dirige la publication des célèbres ouvrages collectifs qui portent son nom : Histoire de France illustrée depuis les origines jusqu’à la Révolution, 1900-1912, et l’Histoire contemporaine de la France, 1920-1922. Ses ouvrages, parmi lesquels les nombreux « manuels Lavisse », accompagnent la formation de nombreuses générations. C’est la naissance d’ une véritable culture historique populaire en France. Il fut une gloire de la IIIe République. 7/ Maurice Donnay 1859-1945 : auteur de boulevard, élu à l’Académie Française en 1907. Léger, spirituel, il connut un grand succès auprès du public et  du milieu artistique : “ Donnay ingénu et charmant, il a toujours l’air de débuter”  Jules Renard Journal. 8/ Reynaldo Hahn, le musicien de la belle époque. Collection Musique, Paris, Buchet-Chastel 1976. 9/ Ludovic Carrau : 1842-1889 Philosophe et Universitaire. 10/ Georges Duruy 1853-1918 : historien et romancier, fils du ministre de l’Instruction Publique de 1863-1869 Victor Duruy.

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

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