L’influence de l’école de la IIIe République (1ère partie)

                                                                                                 L’important, c’est de commencer tout de suite et de donner aux campagnes de France le spectacle de leurs enfants se préparant, dès l’école, à défendre le sol de la patrie, si jamais l’étranger essayait de revenir la fouler.     

Jean Macé1


La France de 1870, après la perte de l’Alsace-Lorraine, accusa le manque de patriotisme des Français, les Allemands étaient vainqueurs grâce à l’éducation patriotique que l’on enseignait aux enfants dès leur plus jeune âge. Il fallait redresser la barre, le gouvernement Grévy fit appel à Jules Ferry en 1879, ce dernier, fidèle à la promesse qu’il avait faite à Paris le 10 Avril 1870 :  » je me suis fait un serment : entre toutes les nécessités du temps présent, entre tous les problèmes, j’en choisirai un auquel je consacrerai tout ce que j’ai d’intelligence, tout ce que j’ai d’âme, de cœur, de puissance physique et morale, c’est le problème de l’éducation du peuple  » , réussira, entre 1881 et 1884, grâce à l’intervention de Paul Bert2, à faire voter les lois de la « gratuité, de la laïcité et de  l’obligation de l’école primaire » – qu’avait mis en place la Commune, ne l’oublions pas. L’école obtient alors un véritable statut de service public. L’instituteur doit transmettre la connaissance, l’écriture, le calcul, apporter dans les campagnes la langue française, la conscience des droits des citoyens. Les Écoles Normales3 forment de jeunes instituteurs laïcs, acquis aux idées démocratiques de la République, ils deviendront ces hommes austères, vêtus de noir que l’on appellera “les hussards noirs de la République”4, surnom donné par Charles Péguy, dans L’Argent (1913) : « Nos jeunes maîtres étaient beaux comme des hussards noirs. Sveltes; sévères; sanglés. Sérieux et un peu tremblants de leur précoce, de leur soudaine omniprésence. » C’est à partir des années 1880 que ces hommes conscients de leur rôle essentiel dans l’appréhension d’une société laïque, tolérante, instruite, deviennent les messagers du gouvernement pour clamer le devoir de la revanche, de l’amour de la Patrie, de la haine de l’ennemi héréditaire, ainsi que l’avait prédit Flaubert dans une de ses lettres du 11 Mars 1871, à G. Sand : « La Russie en a maintenant quatre millions. Toute l’Europe portera l’uniforme. Si nous prenons notre revanche, elle sera ultra féroce, et notez qu’on ne va penser qu’à cela, à se venger de l’Allemagne ! Le gouvernement, quel qu’il soit, ne pourra se maintenir qu’en spéculant sur cette passion. Le meurtre en grand va être le but de tous nos efforts,
l’idéal de la France. »


En 1880, Jules Ferry déclare : “Il importe à une société comme la nôtre de mêler sur les bancs de l’école, les enfants qui se trouveront plus tard, mêlés sous le drapeau de la Patrie. » Et en 1883 A. Lorrain écrira à l’intention des maîtres, dans son introduction à son livre : Livre de lecture courante5 : “ Nos écoliers seront tous des soldats; dans quelques années, ils auront à servir et, s’il le faut, à défendre leur patrie. […] il faut qu’ils sachent comment nos pères ont aimé, servi et défendu la patrie. C’est pour aider les instituteurs à obtenir ce résultat que nous leur présentons ce petit livre. Le maître rattachera sa leçon de patriotisme à cette lecture, et il trouvera dans son cœur et dans son amour du pays l’accent qu’il faut pour émouvoir un jeune auditoire.” Comment s’étonner, alors, de lire dans les témoignages des Poilus des références aux leçons écoutées, apprises et totalement assimilées : “ Nous étions loin de penser à la guerre. Pour l’imaginer, il faut nous reporter à l’Histoire, au peu que nous en savons. Elle nous rassure. Nous y trouvons tout un passé de guerres brillantes, de victoires, de mots historiques, animé de figures curieuses et célèbres…” écrit Gabriel Chevallier dans La Peur et au moment tant attendu, par ce jeune homme fougueux, au moment de sortir de la tranchée il ajoute : “ […] enfin la guerre traditionnelle, impériale, qu’on nous avait enseignée, avec ses coups de main heureux, ses butins, ses aubaines en belles filles, enchanta la classe 15.” Il en reviendra de cette gloriole, en revanche il est terrible de lire dans la dernière lettre du sergent Louis Bieler, disparu le 25 septembre 1915 : “Je vais à la lutte sans haine contre nos ennemis, mais pour remplir mon devoir de bon Français, de soldat de la Liberté, et de bon chrétien.” Les leçons avaient été bien assimilées ! C’est aussi la constatation de Léon Werth dans Clavel soldat lorsqu’il écrit : “ N’éveillez pas le feu sous la cendre entretenu par les livres scolaires…”.

La blessure profonde de la défaite de 1870 devait pour le gouvernement et les Nationalistes aboutir obligatoirement à la revanche, aussi des hommes politiques influents réussirent-ils à imposer, dans l’enseignement, les réformes nécessaires à la fabrication de bons petits soldats comme Henri Despeyrière qui  part, comme tout bon Français qui « tient à faire son devoir, à ne pas flancher devant les camarades. »,  pour donner « une bonne rossée aux Prussiens »5 et qui constate quelques mois plus tard que « c’est triste de mourir à vingt ans. ». Il fut élevé à l’école de la IIIe République et ses souvenirs d’écolier ressurgissent dans la lettre envoyée à ses parents le 9 Août 1914, confondant lutte révolutionnaire et patriotisme aveugle : « Valmy ! Valmy, nom évocateur ! Nous venons de saluer en passant le monument Kellermann. Puisse son souvenir, comme celui des héroïques volontaires de 92, exalter notre volonté et notre courage à vaincre. » Valmy, gare de débarquements des troupes, est, dans le manuel scolaire Lavisse6, la date marquante de la Révolution française et de la naissance de la Ière République. Voilà ce que l’on inculquait aux enfants dès le cours élémentaire, en suivant ce qui était écrit dans ce fameux petit Lavisse : « Un jour du mois de septembre 1792, notre armée était rangée sur une colline près de Valmy, un petit village du pays de Champagne. Beaucoup de nos soldats étaient très jeunes ils n’avaient pas encore été à la guerre, au lieu que les ennemis étaient tous de vieux soldats, habitués à se battre. Le général Kellermann commandait notre armée. Il voit les ennemis marcher vers la colline il a mis son chapeau au bout de son épée, et crie « Vive la France » Nos canons tirent; les musiques jouent; nos soldats crient « Vive la France » Les ennemis furent très étonnés, car ils avaient cru que les Français se sauveraient tout de suite. Ils s’arrêtèrent, et les deux armées se battirent de loin à coups de canon. Nos soldats ne bronchèrent pas. Un d’eux apprit que son frère, qui était au premier rang, venait d’être tué. Il demanda la permission d’aller l’embrasser. Il y alla, embrassa son frère, puis il se releva en pleurant, cria. : « Vive la France ! ? et retourna à sa place. A la fin, les Prussiens s’en allèrent. Ils retournèrent dans leur pays, honteux d’avoir été vaincus.  Nos jeunes soldats furent courageux, et ils furent victorieux parce qu’ils aimaient au-dessus de tout la France notre patrie. »  

Henri Despeyrière 1893-8 septembre 1915 en Argonne


Et Despeyrière d’ajouter à ce souvenir celui d’une chanson écrite en 1879, chanson patriotique qui rend hommage au courage d’ un bataillon de la Révolution française : «  Seulement comme ceux de Sambre et Meuse nous couchons souvent la nuit sur la dure avec le sac pour oreiller »7. Cette chanson était enseignée aux enfants de classe primaires :  

Le régiment de Sambre et Meuse

Tous ces fiers enfants de la Gaule
Allaient sans trêve et sans repos
Avec leurs fusils sur l’épaule,
Courage au cœur et sac au dos.
La gloire était leur nourriture,
Ils étaient sans pain, sans souliers,
La nuit ils couchaient à la dure
Avec leur sac pour oreiller.

Refrain
Le régiment de Sambre et Meuse
Marchait toujours au cri de « liberté! »,
Cherchant la route glorieuse
Qui l’a conduit à l’immortalité.


Le choc fut semblable à la foudre
Ce fut un combat de géant
Ivres de gloire, ivres de poudre
Pour mourir, ils serraient les rangs.
Le régiment par la mitraille
Était assailli de partout,
Pourtant, la vivante muraille
Impassible, restait debout !

Pour nous battre, ils étaient cent mille
A leur tête, ils avaient des rois !
Le général, vieillard débile
Faiblit pour la première fois
Voyant certaine la défaite,
Il réunit tous ses soldats
Puis il fit battre la retraite.
Mais eux ne l’écoutèrent pas.

Le nombre eut raison du courage
Un soldat restait, le dernier !
Il se défendit avec rage
Mais bientôt fut fait prisonnier.
En voyant ce héros farouche,
L’ennemi pleura sur son sort,
Le héros prit une cartouche
Jura, puis se donna la mort !

Dernier refrain
Le régiment de Sambre et Meuse
Reçut la mort au cri de « Liberté »
Mais son histoire glorieuse
Lui donne le droit à l’immortalité !




1/ Jean Macé : (1815-1894) Fils d’ouvriers, Jean Macé a reçu une bonne éducation   et travaille entre autres pour le journal La République. Il quitte Paris après le coup d’état de 1851 . Enseignant, il écrit pour les enfants des ouvrages de vulgarisation scientifique comme L’Histoire d’une bouchée de pain, Lettres à une petite fille sur nos organes et nos fonctions. Il œuvre pour l’instruction des masses en fondant Le Magasin d’éducation et de récréation en 1864 avec l’éditeur Hetzel, puis en créant La Ligue pour l’Enseignement en 1866 qui se bat pour l’instauration d’une école gratuite, obligatoire et laïque, mise en place pendant la Commune et abolie par Thiers et ses sbires. C’est à cette époque qu’il se lie d’amitié avec l’officier Rossel (futur délégué à la guerre de la Commune de Paris). Il est élu sénateur inamovible en 1883. Il était franc-maçon et suite à la défaite de 1870 il influença le Grand Orient de France en un sens patriote et chauvin. 2/ Paul Bert : rapporteur de la commission de refonte de l’instruction primaire publique. 3/ Les Ecoles normales, dont la création fut votée en 1808, furent ouvertes sous la contrainte de la loi Guizot dans chaque département à partir de 1828 pour les garçons et en 1883 pour les filles. 4/ Ces “hussards noirs” laisseront des témoignages : Carnets de guerre d’un hussard noir de la République :Marc Delfaud éditions italiques 2009 Mais aussi Carnets de guerre d’Edouard Coeurdevey 5/ Librairie Hachette 1883. 5/ C’est si triste de mourir à 20 ans Henri Despeyrière Editions Privat, 2007. 6/ Manuel scolaire d’histoire sous la IIIe République, écrit par Ernest Lavisse et édité pour la première fois en 1876, manuel de référence, il présente une vision romantique de l’histoire de France. Dans ce manuel, surnommé le Petit Lavisse, l’on peut lire en introduction : «  « Dans ce livre tu apprendras l’histoire de la France. Tu dois aimer la France parce que la nature l’a faite belle, et parce que son histoire l’a faite grande ».  L’introduction de l’édition de 1912 insiste sur le patriotisme :  « si l’écolier ne devient pas un citoyen pénétré de ses devoirs et un soldat qui aime son fusil, l’instituteur aura perdu son temps « . 7/ Chanson patriotique dont la musique est du compositeur Robert Planquette, l’arrangement de Jean-François Rauski, et les paroles de Paul Cézano, en 1879.  Chanson composée à la gloire des armées de la République.

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

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