Chaque dimanche, jour du marché dans la rue du Faubourg Saint-Denis, Papa achetait un bouquet de roses à Maman.

Il n’allait pas chez la fleuriste mais chez un marchand de quatre saisons qui étalait ses bouquets sur une charrette basse qu’il tirait en boitant.

Il m’impressionnait ce grand homme maigre au teint basané et marqué. Pendant qu’il parlait en arabe avec Papa, je fixais, inquiète, sa jambe de bois, une vraie jambe de pirate et je me serrais contre mon père.

Longtemps je n’ai rien demandé ou bien je n’ai pas compris les explications, mais aux alentours de mes 8 ans, je demandais le plus sérieusement du monde pourquoi ce monsieur avait une jambe de pirate. Un monde s’est alors ouvert à moi celui des invalides de la Grande Guerre.

Comme beaucoup d’Algériens, il avait été envoyé en France pour combattre les Allemands, il y avait perdu une jambe et son visage était marqué non par l’âge mais par des éclats d’obus. Une fois la Guerre terminée, il était resté en France et avait traîné sa vie entre sa maigre pension et la vente de ses bouquets de roses. Papa aimait bien discuter avec cet homme, je n’ai jamais su ce qu’ils se racontaient : des souvenirs de l’Algérie, la nostalgie de ce pays qu’ils avaient dû quitter, la vie, les enfants…. Moi j’écoutais les sons chantant de cette langue que je ne comprenais pas et je rêvais à des paysages lointains, à des femmes aux yeux noirs cerclés de khôl, aux contes que Papa me racontait le dimanche matin quand, me précipitant dans le lit de mes parents, je m’installais sur le destrier de ses genoux repliés, pour écouter l’histoire du cheval volant ou du géant engendré par des nains, l’histoire d’Haroun Al Rachid ou de Shéhérazade.

Souvent une de ses connaissances passait pour discuter avec lui, Papa restait un peu mais je ne me souviens que de la peur terrible qui m’étreignait à la vue du visage monstrueux de cet homme au sourire triste : c’était une gueule cassée ! Il fallut des années pour que ma peur devienne chagrin et compassion, il était mort depuis longtemps cet homme que je ne voulais pas regarder. Je voudrais qu’il me pardonne la peine que je lui ai faite.

Puis nous repartions avec Papa, je lui tenais la main, rassurée de le voir si paisible, si fort, si beau. Rien ne pouvait arriver, je me sentais heureuse de faire les courses avec Papa.

Mais un jour le marchand de roses a disparu, personne ne l’a jamais revu, ce fut à cette époque la fin du marché.

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

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