L’histoire veut que les gentils Nordistes aient sauvé les esclaves des méchants Sudistes ! Evidemment pas question d’intérêts commerciaux ou de concurrence industrielle ! Dans l’imaginaire distillé par l’histoire, les Noirs étaient libres et peut-être même heureux dans le Nord. Qu’il y ait eu des exceptions, je ne le nie pas mais la réalité est tout de même plus compliquée que ce que veulent bien nous faire croire ceux qui ont pour mission de semer dans les esprits la propagande d’Etat. Dans la collection Découvertes Gallimard, l’on peut lire que c’est l’élection de l’anti-esclavagiste Lincoln qui déclencha la sécession de 7 Etats du Sud : « Ils s’organisent en confédération, se donnent une constitution et s’opposent au gouvernement fédéral nordiste de Lincoln. » Ensuite les tensions montent, d’autres états se rallient aux Confédérés et c’est la guerre, déclenchée par les Sudistes qui attaquent les Forts. Pour confirmer tout cela, le cinéma hollywoodien se fera le relais sympathique en tournant des films plus vrais que nature dans lesquels jouaient des stars sympathiques, elles aussi. Il me semble que deux ou trois détails sont sciemment omis. Ainsi, l’American Anti-Slavery Society, créée à New York, en 1830 par deux abolitionnistes, William LLoyd Garrison1 (1805-1870) et  Arthur Tappan2 (1786-1865) , se trouva régulièrement confrontée aux esclavagistes du Nord qui voyaient dans les Noirs une main d’oeuvre bon marché. Voici ce qu’écrit l’Encyclopédie Universalis : « les activités anti-esclavagistes de l’organisation ont fréquemment rencontré de violentes oppositions populaires, des foules envahissant les meetings, attaquant les orateurs et brûlant les machines d’imprimerie » C’est ainsi qu’en 1838, croyant à un mariage interracial, la foule déchaînée mit le feu au  Pennsylvania Hall de Philadelphie lors d’une assemblée anti-esclavagiste : le bâtiment avait été inauguré quelques jours auparavant et devait être consacré à l’abolitionnisme. Les quelques Noirs qui se firent entendre appartenaient à cette ligue anti-esclavagiste, ils furent soutenus par des philanthropes aisés, parfois leur père était un blanc et, pour certains, leur vie fut une longue et perpétuelle lutte souvent accompagnée d’exil.

Je pense qu’il est temps de placer le texte d’Edouard Lacouture écrit en 1862, au moment où Napoléon III voulait s’immiscer dans la Guerre de Sécession, idée dont son dentiste et confident le Docteur Evans, citoyen américain, le dissuada. Cet Edouard Lacouture était membre honoraire de la Chambre de Commerce de Norfolk et en tant que tel, il espérait que l’Empereur prendrait la défense de la Confédération, car, évidemment, il y avait des intérêts commerciaux avec la France. Mais ce qui est intéressant dans cet ouvrage :  La vérité sur la guerre d’Amérique : mémoire à S. M. l’empereur Napoléon III,  c’est la vision d’un Français sur  les véritables raisons de ce conflit :  » On se préoccupe beaucoup en Europe, en France surtout, de la question américaine. ; bien peu de personnes cependant s’en rendent un compte exact; quelques esprits généreux semblent accorder toutes leurs sympathies au Nord des Etats-Unis dans la lutte fratricide qu’il a entreprise contre le Sud, parce qu’ils s’imaginent qu’il n’a d’autre but que l’abolition de l’esclavage, et l’émancipation  complète de la race noire. Étrange illusion ! Ils ne voient pas, qu’en croyant prendre parti pour les opprimés, ils soutiennent les oppresseurs; ils ne voient que l’abolition de l’esclavage est un prétexte, […] Quelle est, en effet, la liberté dont jouissent les Noirs prétendus libres, et les hommes de couleur dans les Etats du Nord ? celle de mourir à peu près de faim. Ce sont des ilotes et des parias, ils ne sont pas citoyens, ils n’ont aucun droits civiques, ils ne peuvent devenir propriétaires, ils ne sont reçus nulle part; ils ne peuvent aller dans les églises, dans les spectacles, dans les voitures publiques avec les blancs; ils ne sont pas même admis dans l’armée qui va combattre pour leur émancipation […] Quels sont les pourvoyeurs de l’esclavage aux Etats-Unis ? Ce sont les armateurs de New York et de Boston; et pendant qu’aux yeux de l’Europe ils se targuent de philanthropie, leurs vaisseaux voguent vers les côtes d’Afrique pour continuer cet infâme et fructueux trafic. […] rien n’eût été plus facile cependant que de convaincre l’Europe de leurs idées philanthropiques, si elles eussent été dans le cœur des gens du Nord; maître au congrès, ils n’avaient qu’à décréter l’abolition de l’esclavage; c’eût été un fait accompli et l’Europe aurait pu y applaudir; mais ils s’en sont bien gardés; c’eût été pour eux tuer la poule aux œufs d’or. Aussi, à deux reprises différentes ont-ils destitué le général Fremont3(1813-1890), dont les sentiments généreux avaient pris trop à la lettre leurs hypocrites déclamations. […] les émigrants d’Europe, exploités par eux (les Etats du Nord) sur la plus vaste échelle, sont une une ressource bien plus fructueuse que les Noirs […] Au reste les derniers journaux de New York nous rapportent les allocutions du Président Lincoln, aux députations des hommes de couleur, il leur dit sans ambiguïté qu’ils sont d’une race tout à fait différente à celle des blancs, et qu’ils ne peuvent espérer d’être jamais traités sur le même pied d’égalité »  Et ce manuscrit continue sur le fait que la raison de cette guerre est, comme toujours économique. En effet les Etats du Nord détenaient l’industrie, les chemins de fer, les compagnies de navigation à vapeur, le Sud devait se contenter de faire pousser le coton, le riz, le sucre et le tabac qui devaient passer par le Nord pour être distribués dans le monde entier, les commissions et les courtages coûtaient, annuellement, au Sud 500 millions de francs (100 millions de dollars) et ce monopole économique donnait ainsi au Nord sa puissance politique, c’est pour cette raison que New York possédait la  prépondérance politique. Le Sud s’est révolté en créant des filatures, des papeteries, des hauts fourneaux, des fonderies, en ouvrant des mines de cuivre, de fer, de plomb, de houille, des routes et il s’apprêtait à créer des lignes maritimes entre la France et Norfolk… il espérait ainsi obtenir son indépendance économique. La séparation, qui survint à ce moment-là, est due au fait que le Nord mettait un veto sur toutes nouvelles entreprises, que les Nordistes voulaient évidemment garder la main mise sur les intérêts…bref une bagarre entre capitalistes, si l’on regarde cela d’un œil neutre. Evidemment, Lacouture appartenait à cette élite de l’argent, aussi était-il concerné par cette guerre c’est pourquoi il demandait à l’Empereur d’intervenir pour la faire cesser. Cela ne se fera pas et l’on sait les massacres qu’engendra cette guerre fratricide. Les Nordistes combattaient, paraît-il, pour le droit à la liberté des esclaves alors comment expliquer qu’il fallut attendre plus de deux ans pour voir un bataillon afro-américain entrer dans le combat pour l’abolition de l’esclavage. Frédérick Douglass4 qui se battait pour l’enrôlement de ces hommes plus concernés que quiconque, écrivait en août 1863 : « Notre Président, nos gouverneurs, nos généraux, nos ministres, clament pour avoir plus d’hommes : « Des hommes, des hommes, des hommes, crient-ils, ou la cause de l’Union est perdue ! ». Et pourtant toutes ces autorités, qui représentent le peuple et le gouvernement, refusent obstinément d’enrôler ces hommes qui justement ont le plus intérêt à lutter pour obtenir la défaite et l’humiliation des rebelles  » Il finit par être écouté. Seulement la solde n’était pas la même, c’est pourquoi  le 20 février 1864, un des soldats afro-américains engagé volontaire écrit à un journal : « La question est la suivante : pourquoi le Congrès ne veut-il pas donner aux bons et braves garçons volontaires des 54e et 55e Massachusetts leurs 13 dollars par mois ? Il ne peut pas dire qu’on ne combat pas bien sur les champs de bataille. Je pense que le problème est notre couleur, notre qualité et notre citoyenneté des États-Unis, c’est ça la raison pour laquelle ils veulent nous faire accepter 10 dollars par mois, avec 3 dollars déduits pour les vêtements. Non, ça jamais je ne l’accepterai. Il faudra d’abord me couper la tête. Donnez-nous nos droits, et on mourra sous le drapeau de notre brave glorieuse Union. « Vive l’Union ! Hourrah, les gars, hourrah ! » » En effet, un soldat blanc recevait 16 $ par mois plus 3.5 $ pour l’habillement tandis que les Afro-américains percevaient 10 $ sur lesquels on déduisait 3 $ pour l’habillement soit 7 $ mensuels pour eux et 19.5 $ mensuels pour les Blancs ! Sans compter le fait que les Afro-américains étaient employés aux corvées ce que relata le Général Ullmann dans cette phrase très claire : : « J’ai bien l’impression que, pour nombre d’officiers supérieurs hors de Washington, ces hommes ne sont que des terrassiers et des manants ». De même pour les femmes afro-américaines qui s’engagèrent dans les hôpitaux et qui furent peu, voire pas du tout remerciées, reconnues ou félicitées.
Enfin pour en terminer avec les gentils Nordistes, il faut rappeler le pogrom qui fut organisé dans les rue de New York, après les défaites de l’armée fédérale en 1863, dans lequel 88 Afro américains furent lynchés, rappeler aussi que Lincoln voulait après leur émancipation les renvoyer en Afrique. Alors assez de discours sirupeux, assez de jolis contes et regardons en face la réalité : cette guerre comme toute guerre fut économique et aujourd’hui la condition des Afro-américains, au Nord comme au Sud, est celle que l’on connaît : un  grand nombre de Noirs dans le couloir de la mort ou en prison à vie et 1 mort afro-américain tué par les services de sécurité, toutes les 28 heures.

1/   Enfant, Garrison commence trop tôt à travailler pour pouvoir poursuivre des études. Devenu apprenti imprimeur à l’âge de quatorze ans, il se découvre très vite un talent d’écrivain et entreprend dans le même temps sa propre éducation. Il rallie bien vite la  cause de l’abolitionnisme, dans laquelle cet homme généreux se lance à corps perdu. La plupart des abolitionnistes soutenaient alors une émancipation graduelle des esclaves et un retour à l’Afrique. Garrison estime qu’il serait vain de rejeter la responsabilité de l’esclavage sur les générations antérieures et de ne prévoir son extinction qu’à long terme. Il réclame donc l’émancipation immédiate, les anciens esclaves devant jouir des mêmes droits que les autres hommes libres, sur le sol même des États-Unis. Une position aussi radicale lui vaut maints ennuis. C’est ainsi qu’en 1835 il manque d’être lynché par une foule ameutée contre lui, à Boston. Cette ville avait la réputation d’être libre de tout préjugé racial, mais n’en poursuivait pas moins un commerce extrêmement fructueux avec le Sud. En 1831, Garrison y crée son journal, le Liberator, qui ne cessera d’être publié que lorsque la « cause » l’aura emporté. En 1833, il participe à la création de la Société américaine antiesclavagiste ; il anime son action, et la préside de 1843 à 1865. Le président Lincoln ayant proclamé l’émancipation, et un amendement constitutionnel ayant définitivement aboli l’esclavage, Garrison arrête en 1865 la publication du Liberator, grâce auquel il a largement contribué à répandre la doctrine antiesclavagiste. Garrison est aussi un pacifiste qui soutient de multiples causes — tempérance, égalité des sexes — et n’hésite pas à critiquer les Églises pour ce qu’il estime être leur manque de courage et de responsabilité politiques en ces domaines.   Marie-France TOINET

2/  Arthur Tappan a tôt et constamment utilisé sa richesse pour soutenir les sociétés missionnaires, les collèges et les séminaires théologiques. Conservateur dans sa perspective morale, il a fondé le New York Journal of Commerce en 1827 pour fournir un journal sans «publicités immorales». Il a également soutenu les mouvements pour la tempérance et l’observation plus stricte du sabbat et contre l’usage du tabac. C’est le mouvement d’abolition , cependant, auquel Tappan s’est consacré pendant la dernière partie de sa vie. Il a aidé à fonder plusieurs revues abolitionnistes, et il a été fondateur et premier président (1833-1840) du American Anti-Slavery Society. Tappan a d’abord soutenu les efforts de l’abolitionniste William Lloyd Garrison mais a rompu avec lui et l’American Anti-Slavery Society lorsque Garrison a insisté pour lier l’abolition à d’autres réformes. Tappan a ensuite créé une nouvelle organisation, la Société américaine et étrangère anti-esclavagistes. Il a préconisé de tenter d’abolir par le biais du processus politique et a soutenu le Parti de la liberté dans les années 1840. Cependant, avec l’adoption de la loi sur les esclaves fugitifs de 1850, les deux frères Tappan sont devenus plus radicaux. Arthur Tappan a déclaré ouvertement sa détermination à désobéir à la loi et a soutenu le chemin de fer clandestin. La vieillesse a limité les activités de Tappan alors que la controverse sur l’esclavage chauffait au cours des années 1850, mais il a vécu pour voir la Proclamation d’émancipation accomplir une grande partie du travail de sa vie. 

Cet article a été récemment révisé et mis à jour par Amy Tikkanen ,

3/  John Charles Fremont Aventurier, explorateur surnommé « Pathfinder » (dénicheur de pistes) le général de l’armée Américaine John Fremont a participé à la guerre contre le Mexique, à l’annexion de la Californie, au golden rush, à la Guerre Civile et a été le candidat du parti républicain à l’élection présidentielle. Fils d’un émigrant français, il entra au collège de Charlestown (Caroline du Sud) et fut nommé ingénieur des chemins de fer. Pendant l’hiver de 1837, faisant en qualité de lieutenant aux ingénieurs topographes des reconnaissances militaires dans le Nord de la Géorgie, il épousa secrètement et dans des circonstances riches en péripéties la fille du sénateur-colonel Thomas Benton, âgée de quatorze ans. De 1842 à 1846 John Fremont conduisit trois grandes expéditions vers l’Ouest américain. En 1860, il se rend en Europe pour le compte du gouvernement, d’où il revint, avec une cargaison d’armes, établir son quartier général à Saint-Louis le 26 juillet 1861, en tant que major general de l’armée régulière. Après la bataille de Wilson’s Creek du 10 août, où le général Lyon qui commandait sous ses ordres fut battu et tué, Fremont proclama la loi martiale dans le Missouri, suspendit les journaux sécessionnistes, confisqua les biens des rebelles et émancipa les esclaves. Le président Lincoln approuva tout, excepté l’émancipation qu’il considérait prématurée, et de sa propre autorité l’annula. Fremont fut nommé Gouverneur du Territoire d’Arizona de 1878 à 1881. Il est resté longtemps le chef du parti anti-esclavagiste et radical des États-Unis. John Charles Fremont est mort dans un hôtel à New York le 13 juillet 1890, des suites d’une péritonite.

4/  Frederick Douglass 1818-1895 est né d’une mère esclave et « du maître blanc » dans une grande plantation du Maryland. Il est envoyé à l’âge de 12 ans à Baltimore où il apprend à lire plus ou moins clandestinement. Il va ensuite être loué à différents maîtres et subir le fouet et l’emprisonnement. Il réussit à se sauver en 1838 et à atteindre New York. Après avoir ainsi échappé à l’esclavage, Douglass se consacre au mouvement abolitionniste, à l’instruction des Afro-Américains et à l’émancipation des femmes. En 1845, Douglass publie son autobiographie qui est un succès international. Ce succès l’oblige à voyager en Irlande et en Grande-Bretagne, de peur que son ancien maître ne cherche à la récupérer. Une souscription lancée par des abolitionnistes britanniques permet finalement à Douglass d’être racheté officiellement. De retour dans son pays, Douglass, soutenu par un philanthrope, lance en 1847 son propre journal, The North Star (l’étoile du Nord) et prend ainsi son autonomie par rapport à l’organisation abolitionniste officielle des États-Unis, dirigée par William Garrison. Non-violent au début, Douglass change de position après avoir rencontré l’abolitionniste radical John Brown dont il désapprouve, cependant, le projet d’attaquer un arsenal fédéral. Pendant la guerre de Sécession, Douglass encourage l’enrôlement des Afro-Américains contre les sudistes et s’oppose au projet de Lincoln de déporter les anciens esclaves, une fois affranchis, dans les colonies américaines. Après la guerre, Douglass devint un homme influent qui ne manqua jamais de rappeler que l’engagement abolitionniste de Lincoln n’était intervenu que tardivement. Il occupa des fonctions officielles pour intégrer les anciens esclaves. Il fut par ailleurs consul général de la République d’Haïti. Douglass continua jusqu’à sa mort à soutenir la  cause des femmes. (une autre histoire)

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s