Etrange faveur que les vôtres,
Seigneur Public ! Chaque matin
Il vous faut un nouveau pantin,
Écuyer, dompteur ou catin,
Que vous brisez comme les autres,
En vous disant « C’est le destin »
Ah! vilain enfant que vous êtes,
Quelle rage de nouveauté
Vous fait casser vos amusettes
Avec tant de facilité?
ALPHONSE DAUDET.

Les Lions du jour : « Ce sont les hommes et les femmes qui à tort ou à raison, à tort plus souvent qu’à raison, ont attiré et fixé sur eux, pendant une minute, pendant une heure, pendant un jour, rarement pendant plus d’un mois, l’attention capricieuse de la foule celui-ci parce qu’il a publié un pamphlet éclatant, celle-là parce qu’elle a joué un rôle scandaleux, celui-ci parce qu’il a accompli une action héroïque, celle-là parce qu’elle a été le prétexte d’une grande lâcheté; celui-ci parce qu’il a gagné un million en jouant, celle-là parce qu’elle en a croqué deux en se jouant des imbéciles riches : des gens de tous étages, de toutes fonctions, de tous caractères …  » d’après la définition d’Alfred Delvau.

Ces hommes ou ces femmes qui faisaient, au XIXe siècle, la Une des journaux et que les élégantes et les élégants, que les ouvrières et les ouvriers se devaient de connaître, sous peine de passer pour des ploucs sont les mêmes lions que ceux du XXIe siècle qui passent à la télévision, sur les réseaux sociaux et l’on se doit de les connaître sous peine de passer pour un imbécile notoire. Alfred Delvau, dans sa générosité, nous a laissé le portrait de plusieurs de ces lions, et comme toujours, l’on se rend compte que le XIXe siècle a ouvert la porte à cette frivolité, à ce badaudisme, à cette niaiserie dont nous sommes devenus les champions ou les victimes, comme il vous plaira. Cette phrase de Delvau résume parfaitement ce que nous subissons quotidiennement par l’intermédiaire de tous nos écrans confondus :  » Chez nous, comme chez nos voisins, on n’accorde d’attention et d’admiration qu’aux gens qui en méritent le moins chez nous, comme chez nos voisins, on ne bat volontiers des mains qu’à propos des gens qui lèvent le plus volontiers la jambe, baladines ou banqueroutiers chez nous, comme chez nos voisins, on ne témoigne de respect qu’aux drôles et aux drôlesses qui en manquent précisément envers nous nous sommes un peuple d’oncles ganaches qui adorons nos coquins de neveux et nos coquines de nièces, en laissant mourir de faim nos fils parce qu’ils se contentent d’être d’honnêtes garçons, et nos filles parce qu’elles se contentent d’être d’honnêtes femmes, Ce qui nous épate, nous charme ! »

On se souvient de Christine Deviers-Joncour, celle qui se fit connaître par ses mémoires sur l’Affaire Dumas (corruption, dessous de table, abus de biens sociaux et tutti quanti…), elle intitula son livre : La Putain de la République ! Tout un programme ! Cela choqua un peu, elle fit la Une des journaux, des médias, tout le monde en parla, certains achetèrent son livre, elle fut lionne pendant quelques semaines et puis elle tomba dans l’oubli, cela se passait en 1999. Evidemment beaucoup pensèrent qu’elle faisait preuve d’une initiative révolutionnaire dans l’histoire de la littérature féminine ! Alors je voudrais rappeler que dans les années 1827, une femme, Ida de Saint -Elme, fit certainement plus de scandale que notre putain de la République. Il suffit de lire ce que Delvau écrit à son propos dans son livre : Les Lions du jour : physionomies parisiennes. « Les Mémoires d’une contemporaine, ou Mémoires d’une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l’Empire, etc. (publiés en 1827-1828), furent de ce nombre, c’est-à-dire une pure spéculation de librairie de Ladvocat, qui avait confié la rédaction de ces huit volumes in-8″ à des hommes de lettres de sa connaissance, les deux premiers à M. Lesourd, les autres à M. Malitourne, à Charles Nodier, à M. Amédée Pichot, et à je ne sais plus qui encore. Quant à la Contemporaine, elle n’avait rien rédigé du tout, trouvant déjà bien joli d’avoir fourni les notes et les calomnies à l’aide desquelles ces huit volumes avaient pu être fabriqués. Le succès vint, et de nouvelles éditions furent faites, qui popularisèrent l’ouvrage et le nom de son auteur anonyme. On se demandait de tous côtés quelle pouvait bien être cette mystérieuse aventurière à qui tant d’illustres personnages avaient à tour de rôle, et même concurremment, jeté le mouchoir Pichegru, Moreau, Ney, Duroc, Regnaud de Saint-Jean-d’Angély, le duc de Kent, le général Castanos, Talleyrand, le roi Ferdinand VII, et même l’empereur Napoléon, une singulière salade de souvenirs amoureux, faite pour donner une indigestion aux cœurs délicats ! […] La Contemporaine n’était plus jeune, puisque, de son propre aveu,-et l’on sait que les femmes falsifient toujours leur extrait de naissance, -elle était née en 1778. Mais elle avait connu bibliquement tant d’hommes fameux à différents titres, qu’elle ne pouvait pas ne pas devenir fameuse à son tour. Et elle le devint vite, je vous en réponds ! Quand les Parisiens se mettent à s’engouer de quelque chose ou de quelqu’un, ils n’y vont pas par quatre chemins pour prononcer leur fiat lux sur la chose ou la personne obscure encore hier. Songez donc ! une femme qui avait été à tu et à toi avec des têtes couronnées ! qui avait passé ses blanches mains dans les cheveux de tant de guerriers, de tant de diplomates, de tant de princes ! Une femme à qui Talleyrand avait mis des papillotes avec des billets de banque à une époque où la banque n’existait pas encore, double mérite ! Il y avait là de quoi affrioler le public et achalander les cabinets de lecture de Paris ! » Je pense que je n’ai rien à rajouter, chacun s’amusera à faire le rapprochement entre la Veuve de la Grande Armée ( surnom de Mme de St Elme) et la Putain de la République (surnom de Mme Deviers-Joncour) !

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

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