Charles Virmaître (1835-1903) était un historien, un lexicographe et un journaliste. Il a laissé un témoignage extraordinaire sur Paris dont il fait un tableau saisissant de vérité. De Paris, tout l’intéresse : ses mœurs, ses curiosités, sa police, ses journaux, sur son art, sur ses cimetières…et particulièrement sur la prostitution parisienne avec ses maisons closes, ses pratiques, sa réglementation et les pénalisations qui l’accompagnent. De 1868 à 1902, il publia régulièrement ses ouvrages sur Paris. Il s’intéressa également au jeu sur lequel il écrivit deux livres. Enfin il fit un travail de recension fort intéressant sur l’argot :  Dictionnaire d’argot fin de siècle, et Supplément au Dictionnaire d’argot fin-de-siècle.
Fils de journaliste et journaliste lui-même, il collabora à de nombreux journaux : Le Corsaire, La Liberté, Le Monde pour rire, La Charge, Le Centre gauche, L’Etoile, La Confiance. Travaillant à La Liberté, le journal d’Emile Girardin, il fut aussi son secrétaire. Toute sa vie, il s’appliqua à respecter son fil conducteur : « Je fais du document et non de la critique, de l’histoire et non de la théorie. »

Il vécut à Montmartre pendant plus de 60 ans, il y ouvrit même un cabaret littéraire, de là il partait dans Paris et récoltait les images, les anecdotes, les mœurs et lorsqu’en 1895, son ami Jehan Sarrazin lui demanda d’écrire la préface de son livre  Souvenirs de Montmartre et du Quartier Latin, il accepta en amoureux de sa ville. Voici les premières phrases qui reflètent cet amour inconditionnel : « Paris capitale de la France. Paris le cerveau de l’Univers. Paris la ville lumière. Pris le café de l’Europe, comme l’a si bien qualifié l’abbé Galiani, au siècle dernier, est le rêve de tous ceux qui se « sentent quelque chose dans le ventre » de tous ceux qui ont une ardente soif de gloire, de tous ceux qui ambitionnent la fortune et les honneurs. » et plus loin, il définit ce qui fut la matière de ses œuvres : « Paris est la ville des surprises,  ce qui s’y dépense chaque jour de génie pour gagner sa vie même aux dépens des autres, c’est inénarrable. Paris est le conservatoire du truqueur. On n’y meurt pas d’amour on en vit. Quand on n’a pas de billets de banque on en fabrique. »

L’on sait par sa nécrologie qu’après son veuvage en 1865, il finit seul et alcoolique, s’éteignant à l’hôpital de Lariboisière en 1903.

En 1868, il écrit : Paris Impur (1891) dans lequel il décrit le monde de la prostitution, en voici un extrait qui s’appuie sur la parfaite connaissance qu’il avait de l’argot :

 « Persiller est une déformation du mot pessiller, prendre qui signifie pécher, hameçonner. Au moyen âge on disait pescaille pour poisson pêché. L’expression de persiller est entrée dans le langage actuel, .aussi bien dans celui du peuple que dans celui du monde, je ne dis pas qu’on l’enseigne au couvent du Sacré-Cœur, mais enfin l’on s’en sert journellement, elle a remplacée l’expression de racoler, raccrocher, ramener, d’ailleurs elle exprime énergiquement ce qu’elle veut dire. Pour la Persilleuse, l’homme est une proie, comme le poisson pour le pêcheur, tout comme ce dernier, elle l’amorce, du regard, du geste, en se retroussant de façon à laisser voir la jarretière, surtout si elle a la jambe bien tournée, par un déhanchement significatif, afin de le pécher ensuite. La persilleuse s’est successivement appelée Ambulante. Autel de besoin, par allusion à l’hôtel qui s’ouvre pour ceux qui payent. Camelotte, Chameau, Chiasse, Pouffiace quand elle est avariée. Vadrouille. Cette expression dans la marine signifie Brosse à plancher. Conasse, fille insoumise qui fait concurrence à une autre qui est établie à poste fixe. Vague, Rôdeuse. Mademoiselle du Pont-Neuf, tout le monde y passe. Gironde, quand la fille est jolie, bien faite,qu’elle porte à la peau. Gonzesse, Largue, argot des voleurs qui en ont fait larquepé. Limace. Traîneuse. Poniffe, Magneuse, Marneuse, filles qui travaillent au bord des rivières. Ménesse, prostituée. Wagon, Omnibusarde, d’Omnibus, femme à tous. Pierreuse, parce que de sept à onze heures, elle bat son quart sur le pavé. Terriére, quand elle raccroche dans les terrains vagues. Punaise, cette expression date de 1862, elle est due à un gavroche. Sur le boulevard Montmartre, une fille hèle un cocher Au Bois, lui dit-elle; au bois de lit, punaise, fait le gamin. Rempardeuse, se dit aussi Marie-pique-rempart. Autour des caserne dans les villes de garnison, les troupiers nomment les persilleuses Paillasse à soldat, Marie sac au dos (toujours prête) et le plus souvent Portion, allusion à l’heure de la soupe, quand le soldat a faim, dit Rigaud, il tombe sur la viande. »
                                                                                                                                                                          

Caricature de Charles Virmaître

Celles qui ont donné aux femmes du monde l’envie de se mettre en valeur par le maquillage, l’esthétique, la lingerie, la mode… sont les courtisanes. Ces femmes qui, les premières, ont assumé leur corps, leur liberté. Zed (le Comte de Maugny) insiste sur le fait que ces femmes avaient le courage de faire face aux difficultés comme celle de chuter, d’être malade, de vieillir mais elles acceptaient leur destinée. Quand elles tombaient, elles se relevaient et quand elles vieillissaient, si elles n’avaient pas su économiser, elles finissaient comme Cora Pearl, dans la misère : elles le savaient et assumaient pour vivre comme elles l’entendaient, pour vivre en profitant de l’or et des diamants, du luxe et de leur pouvoir de séduction, pour jouer avec les hommes, elles qui n’auraient pu devenir que des domestiques ou des gouvernantes (pour les plus éduquées). C’était une manière de prendre leur revanche sur ce qu’elles avaient subi depuis leur enfance.
Seulement ce n’est pas d’elles dont je veux parler ici mais de ces femmes du monde, qui prenant exemple sur ce demi-monde, jouaient aussi avec les artifices du maquillage et de l’esthétique. Et encore une fois Virmaître se fait le témoin acerbe de son époque : aucune pitié pour le ridicule ou le grotesque de ces femmes qui courent après leur jeunesse :  Ces dames du grand Monde par une femme qui n’en est pas (1868) : 

« A propos du programme, n’allons pas,oublier la visite à l’émailleuse… L’émailleuse, une importation d’outre-Manche ! – A ce sujet, constatons que le maquillage est distancé. Aujourd’hui, on a trouvé moyen de passer les femmes à l’émail… comme les soupières… et de leur refaire une…-jeunesse ! Un ou deux billets de banque sont le prix de cette préparation délicate… Délicate, en effet !… car la dame, une fois | émaillée, doit veiller au rictus de son visage, et ne pas sourire d’une façon trop prononcée, sous peine de faire éclater des fissures à ses joues, et de produire des dégradations dans ses charmes factices. A ces conditions, les chairs les plus ravagées empruntent les apparences de la porcelaine la mieux réussie, et les femmes les plus marquées peuvent encore faire battre des cœurs.,. de jeunes hommes. »

Quelle légèreté et quel regard ! Ce texte est vivant et l’on côtoie ses femmes dont le rôle était d’embellir la vie de ces hommes qui dépensaient leur fortune pour voir parader à leur bras la plus belle d’entre elles. Il faut reconnaître à Valtesse de la Bigne la dignité de ne pas s’être humiliée à vouloir conserver à tout prix ce qui fit sa fortune.

Mais ces femmes ont fait des émules dans la jet set, la politique, la télévision, le cinéma, le grand Capital : elles se nomment Carla Bruni ou Irina Trump, Brigitte Macron ou Emmanuelle Béart…. Existe-t-il un journaliste de la force d’un Virmaître, pour en rire ?

Charles Virmaître écrivait aussi des textes pour montrer la misère avilissante, prétexte à la rapacité de parents dégénérés ou de voleurs sans scrupules. Ce texte écrit en 1867 est encore aujourd’hui d’actualité, ces enfants sont les mêmes que ceux qui mendient dans le métro ou aux feux rouges et que l’on désigne sous l’ignoble vocable de Roms. Ainsi dans Les curiosités de Paris (1868) fait-il le tour de ce qui lui paraît particulier à cette ville : »Mais, la réflexion aidant, on se demande à quoi bon l’aumône : l’aumône abaisse celui qui la reçoit et enorgueillit celui qui la fait (deux maux pour un) ; l’aumône entretient la misère et ne la détruit pas ; l’aumône pervertit le sens moral, le mendiant se persuade à la longue qu’elle lui est due (…) Les plus dangereux sont ceux qui tiennent boutique ouverte, qui font, pour ainsi dire, le commerce de ces petits enfants qui, sous le prétexte de jouer du violon ou de la harpe, mendient en ville ou sollicitent la charité des passants en leur offrant une fleur fanée, ramassée le matin sur quelque tas d’ordures (…). Ces gens-là ont remplacé la traite des nègres par la traite des italiens. Tous ces enfants partent le matin de leur repère, et, à la fin de la journée, ils rapportent une somme désignée d’avance. Toutes ces sommes capitalisées forment un revenu respectable, et le soir peut-être, coudoierez-vous, au café ou au théâtre, l’imprésario qui vit de votre bon cœur.
Ces malheureux enfants sont battus s’ils ne rapportent pas la somme exigée. Aussi, le soir, les voit-on regagner leurs bouges, comptant leurs sous, l’œil inquiet, marchant lentement s’il en manque, et, au contraire, allègres et joyeux si le compte y est. Le premier vol d’un enfant est souvent la triste conséquence de ce système. »

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

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