L’argot est un langage artificiel, un vocabulaire de convention. Riche d’un fond de vieux mots français, latins, ou d’importation étrangère(par le fait, par exemple, des guerres, l’argot, je le répète, est une langue essentiellement bougeante et fugace.» écrit dans la préface du Dictionnaire d’argot fin de siècle, Léo Trézenik (1855-1902 : poète, journaliste et romancier, de son vrai nom Léon Epinette dont Trézenik serait la traduction bretonne).

Et Charles Virmaître, l’auteur du Dictionnaire d’argot fin de siècle, explique dans la préface ce que tous les enseignants, les élèves et les parents devraient connaître : « Il est inutile de chercher les origines de l’argot, car tous les auteurs qui ont essayé de les découvrir sont en parfait désaccord. D’ailleurs, où commence l’argot, où finit-il ? Chaque jour ce langage se forme, se déforme et se transforme. Ce qu’il faut reconnaître et simplement constater, c’est qu’il est des plus anciens. Il existe depuis la création des associations de filous, de voleurs et de mendiants ils avaient en effet besoin d’un langage conventionnel pour se comprendre entre eux, sans que le vulgaire non initié pût saisir le véritable sens de leurs conversations. Le mot Argot dérive-t-il du grec Argos, d’Argus emblème de la vigilance ; de la vieille expression Narquot (mendiant), de Ragot, truand du xvi » siècle, du mot Argu, finesse, etc., etc. ? Cela importe peu. Ce qu’il faut considérer c’est que l’usage de l’argot est passé dans nos mœurs, dans toutes les classes de la société on en retrouve des expressions dans la langue courante. […] C’est le peuple qui est le véritable créateur de la langue verte c’est lui qui trouve chaque jour des mots nouveaux pour exprimer sa pensée ce qu’il recherche avant tout, c’est la figure qui frappe, l’image qui détermine l’objet ou la chose qu’il veut désigner, voilà la raison pour laquelle l’argot est si pittoresque, ne repose sur aucune règle fixe et n’appartient à personne parce qu’il appartient à tous, à la masse. […] Certainement, j’ai employé des expressions brutales, grossières, mais je n’en suis pas cause pour être un photographe fidèle, je ne devais pas tourner autour du pot, je ne devais pas hésiter ù sou lever le couvercle, C’est ce que j’ai fait. Le parfum du fricot ne sera peut-être pas du goût de tout le monde, je le regrette ; il y en a qui aiment l’odeur de la peau d’Espagne et d’autres qui lui préfèrent celle du vidangeur. Toutes deux sont aussi bonnes l’une que l’autre, la peau d’Espagne a fait la fortune du parfumeur, et la merde celle du vidangeur.

D’ailleurs, une expression n’est grossière que lorsqu’elle est voulue quand elle employée pour déterminer un objet, un l’ait, un individu elle perd sa grossièreté pour passer à l’état d’image, et dans cinquante ans ce qui paraît brutal aujourd’hui paraîtra sûrement anodin. »

Et voici parfaitement résumé l’importance de l’argot ou de la langue verte. Ce texte fut écrit en 1894 et plus de 100 ans plus tard, les parents comme les élèves et les collègues s’offusquent lorsque j’emploie, en parfaite connaissance, ces mots d’argot, si imagés. Que de cris, que de mines offusquées pour un petit mot estimé argotique. Tout le monde s’accorde à penser que je suis vulgaire. Mais la vulgarité, dans le sens où ils l’entendent, ce n’est pas mon vocabulaire qui la propage mais bien plutôt leurs attitudes et leurs pensées petites bourgeoises.

En lisant ce dictionnaire, que tous devraient posséder dans leur bibliothèque, l’on se rend vite compte que Virmaître avait vu juste puisqu’un nombre impressionnant de termes sont passés dans notre langage courant. En voici quelques exemples : Abattre : faire beaucoup de travail. Abéti : abruti par…. Accoucher : avouer. Amocher : recevoir des coups. Arnaque. Alboche : boche. Fignoler. Feuille de chou. Feignant. Fêlé : toqué.

Bref la liste est longue. Virmaître ne fut pas le seul à s’intéresser à l’argot. Vidocq, entre autres, qui de bagnard devint chef de la très douteuse Brigade de Sûreté pendant la Restauration, écrivit L’argot des voleurs. Dès le XVIè siècle, des érudits ou de simples curieux se sont penchés sur l’argot, des écrivains s’y sont intéressés comme Hugo,  Zola ou Jehan Rictus, des chansonniers comme Aristide Bruant ou Léon de Bercy.  Et puis il y a eu la Grande Guerre, cette Guerre qui permit un brassage des classes sociales, brassage social  surtout marqué dans le langage. Lorsque les fils de bonne famille sont revenus de la guerre, ils ont rapporté, en dehors de leurs traumatismes, la langue verte. Peu à peu, elle a fleuri dans la rue, les familles, les romans et les mots, les expressions réservés autrefois aux ouvriers, aux voleurs, aux souteneurs, aux bouchers….enfin aux corporations appartiennent désormais à tous, appartiennent à l’histoire de la langue. Alors quelle pudibonderie mal placée empêche les enseignants de partager cette langue avec leurs élèves. Cela vaudrait mieux que d’entendre leur « wesch » et leur « walla », à longueur de phrases et qui sait peut-être’ réussiraient-ils à rédiger, peut-être comprendraient-ils mieux la langue française.

Souvent je pense à Freddy, le titi parisien, qui hanta pendant quelques mois mon immeuble et je me dis qu’il serait bien plus agréable d’entendre parler l’argot tant décrié par la pensée académique plutôt que ces borborygmes éructés par un trop grand nombre d’adolescents et de jeunes adultes.

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

Une réflexion sur “L’Argot

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