
Oublié pour cause d’antimaçonnisme, Maurice Talmeyr fut pourtant l’un des esprits les plus brillants de sa génération. Ses écrits sont une fenêtre sur la société de la seconde moitié du XIXe siècle.
Fin observateur, il dépeint la société et ses vices, donnant des exemples quelquefois effrayants comme dans Les Possédés de la morphine dont Philippe Gille écrit dans L’Evènement de mai 1892 : « Voici un livre bien autrement effrayant, bien plus sûrement impressionnant que toutes les imaginations d’Edgar Poe, car il s’agit de faits réels et constatés dans le livre des Possédés de la morphine, que M. Maurice Talmeyr vient de publier chez Plon. En une suite d’exemples tous aussi authentiques qu’invraisemblables, M. Maurice Talmeyr a dépeint le rôle que joue à différents échelons de notre société la morphine, cet épouvantable engin de destruction que la science lui avait donné pour, engourdir ses heures de douleur. D’un remède, la sottise humaine a fait une maladie nouvelle, et ce qui est sorti de l’esprit de l’homme sert aujourd’hui à l’abêtir. »

Né en 1850 d’une famille de notables de Chalon sur Saône, son grand-père Antoine Coste fut négociant, président du tribunal du commerce et maire de cette ville, son père était secrétaire générale de la Société Générale et donc la famille vivait à Paris, Maurice Talmeyr, de son vrai nom Marie-Justin-Maurice Coste, fit ses études chez les Jésuites à Paris, à l’Immaculée Conception, rue de Vaugirard, puis son Droit. En 1870, il s’engage dans l’armée, dans son livre Souvenirs d’avant le déluge on peut lire : « Je n’allais plus voir, pendant six mois, que des tristesses et des désenchantement.

Un hiver comme on n’en avait jamais connu en France, même en 1789 ; une famine qui réduisait le soldat à vivre des morceaux de biscuit en train de moisir dans son sac, ou de ce qui n’avait pas encore été pillé dans les caves et les greniers abandonnés ; une anarchie et une décomposition militaires devant lesquelles le cœur se sentait broyé ; des lueurs de folle espérance dont l’évanouissement vous replongeait dans des ténèbres encore plus noires; des insanités, des hontes, des horreurs ; telles étaient les seules impressions qui devaient me rester de ces mois maudits !
Il y avait, la nuit de Noël, 30° au-dessous de zéro, et je me trouvais, cette nuit-là, de grand-garde dans une plaine que son obscurité faisait ressembler à un gouffre, lorsque j’entendis, à un moment, la sentinelle voisine pousser un épouvantable cri. J’appelai le poste, il arriva, mais on n’entendait plus rien, et nous n’apercevions même plus d’abord la malheureuse sentinelle.

Elle était tombée par terre, morte de froid. Il en mourait ainsi toutes les nuits, et nous ne savions tous comment ne pas mourir de même. On n’avait rien à manger, et on pillait les maisons, dans l’espoir d’y découvrir des manteaux, des tricots, des couvertures, quelque vieux sac de légumes secs, de pois ou de haricots, quelque vieux fromage ou quelque vieux jambon qu’on dévorait. […] Le désordre et l’indiscipline dépassaient toute imagination. Des soldats « tiraient des bordées » de près d’une semaine sans avoir à en rendre compte, et certains officiers paraissaient vouloir systématiquement ridiculiser le service. »

Cette vision de la guerre franco-prussienne est celle d’un jeune homme de vingt ans qui découvre les horreurs dont sont capables les hommes. Mais comme le rappelle Talmeyr, cette génération avait fêté la fin de l’Empire, elle croyait à la République de Gambetta.
Après l’hiver de 70, il y eut Mars 71 et la Commune, Maurice Talmeyr dans ses souvenirs se souvient de manière douloureuse de l’exécution des otages Mgr Darboy et le Père Olivaint :

« Ah ! le P. Olivaint ! Il était toujours resté une des vénérations de mon enfance et, si ce n’est dans certaines vieilles estampes représentant des saints des époques lointaines, je ne crois pas avoir jamais revu une physionomie comparable à la sienne pour le mystère et la sérénité d’âme qui s’en dégageaient. D’aspect physiquement sévère, avec des yeux sans regard et comme invisibles sous de profondes arcades sourcilières dans un visage ascétique, aucune figure n’exprimait cependant une bonté aussi rayonnante. »

Cette expérience marquera à jamais Talmeyr et devenu journaliste son regard sur la société et la politique sera sans concession. Journaliste au Figaro et à la Croix, sa plume acerbe et intelligente lui ouvrit les portes de nombreux journaux et revues dans lesquels il marque les chroniques littéraires, artistiques, politiques, de son sceau de moraliste.
Fréquentant le salon de Hugo, et bien qu’admirant le « Maître », il aura un regard très objectif sur ce qui se passait lors de ces soirées.

Il connut tous ceux qui firent cette fin de XIXe siècle : la courtisane qui fut la maîtresse de Guizot et autres hommes politiques Esther Guimont, Girardin, Arsène Houssaye, Léon Cladel, Catulle Mendès, recruteur pour la franc-maçonnerie et éthéromane, Maupassant, Huysmans qu’il assista dans son calvaire, Rochefort et tant d’autres. Il laisse ainsi au gré de ses souvenirs, les portraits de ceux que l’on ne connaît très souvent qu’au travers de leur célébrité.
Mais Talmeyr, c’est aussi l’observateur des bas-fonds, des affaires criminelles, des mœurs, car il avait su se faire accepter par la police comme par tous les milieux qu’il dépeint dans Les gens pourris. Il mènera des enquêtes que l’on retrouve dans ses ouvrages comme Sur le turf, La Cité du sang, chez les verriers … et surtout en 3 volumes Sur le banc, coulisses de la justice pour qui il garda toute sa vie une attirance née de ses études, il est d’ailleurs présenté par certains chefs de police comme magistrat.
Léon Daudet a laissé un beau témoignage sur Talmeyr dans Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux : « Ce répartisseur de besognes redoutait la malice de Talmeyr, homme de haut talent et de caractère, son œil noir, ses reparties terribles et son rire. Chacun sait que Maurice Talmeyr est des tout premiers journalistes contemporains. C’est un moraliste aigu dans la manière de Forain, possédant son Paris sur le bout du doigt, et qui va directement à l’actualité importante. Le premier, il s’est préoccupé des poisons chroniques et des ravages de la morphinomanie. Le premier, il a dénoncé sobrement, mais nettement, la terrible plaie de ces « maisons d’illusions » qui ravagent, dans les ténèbres obscènes dont parle Shakespeare, la société actuelle. Alphonse Daudet, qui s’y connaissait, l’appelait le premier réaliste de notre temps et donnait ses études en exemple aux jeunes gens. Il y a des pages de Talmeyr, dures et acides, veloutées de noir, dont l’eau-forte ne passera point. Situé entre la psychologie et la vision sociale, il grave autant qu’il écrit, avec une intuition étonnante de ce que dissimulent le masque humain, la façade conventionnelle de la société, des angles, dessous et retraits. Sa copie est un remarquable témoignage de son originalité surprenante. Un article de lui occupe en moyenne trente feuillets, d’une écriture élégante et serrée, mais raturée, à raison de vingt lignes sur vingt-deux, par un lacis de hachures circulaires et hélicoïdales, dont les tours de spires s’embrouillent et se superposent. De loin, c’est un inextricable fourré, un dessin à la façon de Hokousaï, derrière lequel on croit apercevoir des Samouraï tapis, le sabre aux dents. Le seul Samouraï, c’est Talmeyr, qui rit joyeusement dans sa barbe en pointe, quand on s’ébahit devant son grimoire. Or, il n’est pas de style plus clair, plus direct que le sien et je pense que ce travail de fignolage graphique est une simple occupation manuelle, pendant laquelle il met au point sa pensée.
Sa conversation vaut son œuvre. Elle dégage un amusement comparable à celle de Forain et une leçon. Quand il prend la parole, dans un couloir de journal, chacun se tait pour l’écouter. C’est un maître, parfaitement libre d’allures et d’une indépendance reconnue. Il est de ceux auxquels rien ni personne ne feraient écrire une ligne, qui ne fût dans leur conviction. Aussi a-t-il grandement pâti de l’abaissement et de l’asservissement de la presse actuelle. Teste disait de lui : « J’ai toujours peur qu’il ne laisse entendre, entre les lignes, autre chose que ce qu’il exprime ». Il demeurait, pendant des heures, penché sur les épreuves de Talmeyr, piochant le sous-entendu qui n’y était pas. Il lui semblait impossible qu’un homme, doué d’une écriture si compliquée, ne cachât pas les plus sombres desseins. »
Maurice Talmeyr adhéra à la Ligue française antimaçonnique et fit des conférences dans lesquelles il démontrait que la franc-maçonnerie était à l’origine de la Révolution française.

Il se rallia à L’Action Française après avoir suivi Boulanger et Rochefort. Et lors de l’Affaire Dreyfus, il fut antidreyfusard, position qu’il assumait clairement et dont il s’explique très clairement dans Souvenirs d’avant le déluge 1870-1914. C’est d’ailleurs très intéressant de lire une autre version que celle que la République nous apprend dès notre plus jeune âge.
Maurice Talmeyr fut un catholique fervent et Jean Guiraud, le militant catholique qui fut son ami, lui rend dans le journal La Croix en octobre1931, un bel hommage : « Il pénétra aussi dans le monde de l’apostolat et de la charité. Avant le P. Lhande et en termes aussi émouvants que les siens, il décrivit l’évangélisation de la ceinture rouge à Clichy, par l’abbé Thorel et l’abbé Fontaine, les vaillants pionniers de la paroisse créée par eux, de Notre-Dame-Auxiliatrice.
Il alla voir, rue Denfert-Rochereau « dans la maison où Chateaubriand était venu écrire ses Mémoires et planter ses cèdres », les Sœurs aveugles de Saint-Paul et il y recueillit les récits les plus émouvants. Il alla entretenir dans sa roulotte l’institutrice bénévole des forains et des saltimbanques, « la bonne Mlle Bonnefoy et sur sa péniche, l’abbé Passenaud, fondateur de l’œuvre des Petits Mariniers destinée à entretenir la vie spirituelle de ceux qui vivent perpétuellement sur les eaux. Séduit par la belle figure du P. Marie-Antoine, le saint de Toulouse, il la décrivit avec émotion, et il réunit les études que ses visites et des lectures lui avaient inspirées dans un livre qui fait du bien aux âmes, la Nouvelle Légende dorée.
La grande guerre devait lui fournir la matière d’une autre Légende dorée, celle de l’héroïsme allant jusqu’à l’entier sacrifice de soi-même patrie. Dans ce volume, il nous présente des héros d’origine différente, le comte de Pelleport, le général de Grandmaison, un employé de commerce, un garçon de ferme, un prêtre soldat, l’abbé Portas, de Périgueux un poète, le Dauphinois, Jean-Marc Bernard, une religieuse, la Soeur Ignace, de la Congrégation du Divin-Sauveur, à Moosch en Alsace un artiste, Maxime Real del Sarte, bravant la mort en servant la France jusqu’à l’héroïsme, mutilés pour elle mourant pour elle ; et il les réunit dans un volume qui est la glorification de l’héroïsme militaire : Portraits de la belle France. […]
Ce Parisien d’adoption, beaucoup plus Parisien que beaucoup de « nés-natifs de Paris, s’était retiré en province, mais il avait parfois la nostalgie de la grande ville, où il avait passé la plus grande partie de sa vie, la décrivant avec amour sous ses aspects les plus divers. Il y venait parfois y retrouvant des amis fidèles, M. Armand Lads, Jules Delahaye et d’autres encore. C’est au cours de l’un de ces séjours que, surpris par une grave maladie, il reçut le prêtre qu’avait appelé à son chevet son hôte, un protestant bon Samaritain de ce catholique ce qui nous donne la ferme confiance qu’il s’est éteint dans l’amour de Celui dont il avait avec tant d’émotion glorifié les apôtres et les saintes dans sa Nouvelle Légende dorée, et dont il ne craignait pas de se dire le serviteur puisqu’il fut, au couchant de sa carrière, l’un des collaborateurs les plus goûtés de la Croix. »

(Certains livres de Maurice Talmeyr sont disponibles sur Gallica BNF)

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