
Encore un, enfin une auteure oubliée Marie Scheikevitch.
Si les néo-féministes qui ne savent que hurler au patriarcat prenaient la peine de lire les femmes des siècles passés qu’aucun homme n’empêcha de publier, peut-être, je dis bien peut-être écriraient-elles des articles ou des livres dignes de ce nom. Voici donc Marie Scheikevitch, qui à l’encontre des préjugés de nos furies féministes, reçut une excellente éducation, aimait et admirait son père qui ne la violait pas, lui fit connaître Tolstoï, Caran d’Ache et tant d’autres personnalités, en revanche sa mère n’était pas à la hauteur du besoin d’amour de sa fille.
Née à Moscou en 1882, elle reçut une éducation très soignée. Curieuse, très cultivée, elle profita de la passion de son père, avocat réputé, grand collectionneur d’art, ami des peintres et des musiciens qui emmena vivre sa famille à Paris en 1896.
A dix-neuf ans, elle tomba amoureuse du fils du célèbre peintre Carolus- Duran, son père donna son accord pour leur mariage, il désirait le bonheur de sa fille. Quelques jours avant la cérémonie, après des indiscrétions, il avertit sa fille que son futur mari avait déjà dépensé sa dot pour offrir un collier à sa maîtresse, il lui proposait donc de tout annuler, elle refusa, son père conciliant accepta la décision de sa fille mais la prévint : « Alors ne vient jamais te plaindre. »
Elle pensait pouvoir changer ce jeune compositeur mondain en un charmant mari, elle subit pendant six ans sa goujaterie (ne lui avait-il pas dit dans la voiture qui les emmenait en voyage de noce que les lettres d’amour qu’il lui avait envoyées pendant leurs fiançailles, avaient été écrites par sa mère), sa grossièreté, ses histoires de maîtresses, il finit par la pousser au suicide, on la sauva, elle divorça et eut son entrée dans tous les salons dans lesquelles elle rencontra la plupart des personnalités du monde politique, journalistique, artistique, littéraire.
Jamais elle ne tomba dans la haine de l’homme, jamais elle ne perdit son temps à geindre sur son malheur, jamais elle ne fit passer sa rancœur avant la vie. En revanche, elle a laissé un livre extraordinaire de souvenirs sur ceux et celles qui ont marqué son existence et à aucun moment elle ne se complaît à détailler cette union malheureuse : elle n’en parla qu’en 1960 lors d’une interview, et avec beaucoup de pudeur. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-nuits-de-france-culture/entretiens-avec-marie-scheikevitch-1-4-portraits-et-souvenirs-partie-1-12-2-12-anatole-france-et-armand-caillavet-3-12-jules-lemaitre-1ere-diffusion-17-24-et-31-07-1960-7009784
Ses témoignages portent sur Anatole France, Jules Lemaître, Anna de Noailles, d’Annunzio, Cocteau …et Marcel Proust qu’elle avait rencontré dans un salon en 1905, mais il lui fallut attendre 1911 pour que par l’intermédiaire de Reynaldo Hahn, il vint chez elle : « Cette entrevue, que je n’avais point sollicitée, mais que je désirais depuis longtemps, ne se fit pas attendre : Proust vint me voir. Cependant, soit par discrétion, soit pour se rendre compte dans cette première visite, si j’étais ou non digne d’apprendre quelque chose de ce qui était déjà le plus grand intérêt de sa vie, chaque fois que la conversation approchait du sujet de son livre, par une manœuvre habile il évitait d’en parler. J’étais un peu embarrassée par les compliments dont ses phrases étaient sans cesse imprégnées ; il m’en accablait d’une manière continue. Je les trouvais tellement au-dessus de mes mérites que, pour donner, moi aussi, un autre tour à notre entretien, je le dirigeai sur la littérature russe. Proust immédiatement dressa l’oreille. Je lui dis combien rarement je retrouvais l’atmosphère particulière de nos écrivains dans les traductions que j’avais feuilletées, combien j’étais choquée des coupures qu’on y pratiquait arbitrairement, comme, par exemple, la suppression de toute la fin de Guerre et Paix, enfin combien on se montrait encore mal informé d’une littérature aussi riche que la nôtre. Je citai Tourguénieff, Tolstoï, Dostoïevsky ; lorsque je nommai Gontcharoff, je m’aperçus que Proust ne connaissait pas ce dernier écrivain. Je pris plaisir à lui présenter Oblomoff, le héros du roman qui porte ce nom et qui est devenu le prototype du Russe nonchalant. Je résumai aussi le sujet d’Obriff (le Précipice), autre roman célèbre de Gontcharoff, qui a pour héroïne Véra, figure féminine aussi marquante que la Natacha de Guerre et Paix ou que la jeune fille de Premier amour de Tourguénieff. L’attention de Proust, aiguillonnée, me forçait à préciser les contours que je traçais de ces personnages et je me rendais compte de l’exigence de sa volonté de compréhension et du désir qu’il avait de voir jusqu’à quel point sa sensibilité s’apparentait à la sensibilité russe. Il me dit son culte pour Dostoïevsky, mais il développa surtout les raisons qu’il avait de goûter la musique russe, n’ignorant pas l’influence qu’elle avait exercée sur la musique moderne française. C’était l’époque où, sous l’impulsion de Serge de Diaguileff, les Ballets russes s’imposaient comme le grand événement de la saison printanière. Nous convînmes d’aller ensemble à ces représentations. Curieuse impression que celle de cette première visite, où, sans nous être dit quoique ce fût de notre vie personnelle, nous avions le sentiment (Marcel me l’affirma depuis), de nous comprendre et de nous connaître parfaitement. Au moment de son départ, je me risquai à lui dire que j’avais lu tout ce qu’il avait publié jusqu’à ce jour. Il me regarda avec méfiance, se rassit et, insidieusement, me posa des « colles ». Je compris qu’il me faisait passer un examen déguisé. Je le passai heureusement puisque c’est avec un bon sourire et la promesse de revenir bientôt qu’il me suivit jusqu’à l’antichambre. Toutefois, sur le seuil de ma porte, il reprit l’attitude cérémonieuse qui à son arrivée m’avait un peu paralysée. Les élans et les reculs de Marcel, cette espèce de douche écossaise à laquelle il soumettait même ses amis, rendaient son commerce très différent de tous les autres : sensibilité, imagination, peut-être désir de préserver sa liberté ? Le lendemain je reçus de lui des roses merveilleuses. »

Leur amitié s’acheva avec la mort de Marcel Proust en 1922. : « Trop bouleversée par la disparition de Marcel, je laissai passer quelques mois avant de pouvoir entendre le récit de ses derniers moments, puis, un jour, j’allai voir Céleste qui avait entouré son maître jusqu’à sa fin des soins les plus dévoués. […] A la fin de septembre, M. Proust, me dit-elle, se sentit plus fatigué que d’habitude. Après une sortie, vers la première semaine d’octobre, il prit froid. Il rentra avec un fort mal de gorge. Le lendemain, il était enrhumé et une crise d’asthme s’ensuivit. Il s’inquiéta de se voir si souffrant, à cause de la correction de son livre Albertine disparue. Au lieu de se soigner, il crut bon de redoubler d’ardeur au travail, craignant que son état de santé ne l’empêchât de continuer la correction de ses épreuves. Quelques jours de souffrance passèrent, où il s’absorba dans son labeur. La fièvre commençait à monter. Céleste insistait pour qu’il appelât le docteur Bize, son médecin habituel. Trois jours plus tard, quand il vint sur son appel, le docteur déclara (c’était vers le 15 octobre) que Marcel Proust n’avait encore rien de grave mais qu’ayant pris froid, il devait arrêter tout travail et se soigner. A cette condition, il promettait la guérison dans huit ou dix jours. Il devait aussi consentir à s’alimenter, question essentielle. Marcel objecta que la nourriture ferait augmenter sa fièvre et l’empêcherait de continuer ses corrections. Son œuvre n’était-elle pas sa seule raison d’être ? […] Il demanda à Céleste une fumigation et essaya de se remettre à la besogne, en lui défendant cependant de rallumer le feu… « Céleste…la mort me poursuit, disait-il… je n’aurai pas le temps de renvoyer mes épreuves, et Gallimard les attend… » Ce jour-là, il était si faible qu’il fut dans l’impossibilité de continuer son travail, car, en plus de son malaise général, une crise d’éternuements le secoua. […]. Le lendemain elle supplia son maître de lui permettre de rappeler le docteur Bize. Ce dernier vint et demanda de nouveau au malade de se laisser soigner. Marcel refusait toujours, disant que cela serait une perte de temps, puis il ajouta qu’il promettait au docteur de se presser et, qu’une fois ses corrections terminées, il consentirait à s’occuper de sa santé. Il avait cessé de prendre toute nourriture pour n’absorber qu’un peu de bière glacée qu’il envoyait chercher à l’hôtel Ritz, et qu’Albaret devait lui apporter en carafe dans un seau rempli de glace. Il ordonna de supprimer le feu dans sa chambre, prétendant que la chaleur l’incommodait. Le docteur insistait pour qu’il se fît poser des ventouses, prît des boissons chaudes et, surtout acceptât une alimentation légère. Il dit à Marcel que son travail lui faisait dépenser plus de forces que le labeur d’un terrassier. Marcel, bien qu’il se sentît de plus en plus faible, protestait. Entre l’abandon de son travail et les soins à prendre, il n’hésitait pas : il n’avait vécu que pour son œuvre. Cependant il étouffait, il appelait Céleste à chaque instant :« Céleste, je vais mourir, lui disait-il, pourvu que j’aie le temps de finir !… Céleste, c’est horrible de penser que les médecins, pour prolonger la vie d’un malade, quelquefois de quelques heures et quelquefois de quelques instants, s’acharnent à le martyriser, lui faisant des injections de sérum, des piqûres, etc… Ils savent très bien que cela ne le guérira pas… c’est horrible ! Je vous supplie, si cela se produisait pour moi, de les en empêcher. » Il était nerveux, mais très doux. Sans cesse il appelait Céleste. Son médecin, inquiet de l’obstination du patient à refuser tout soin, alla prévenir le professeur Proust du danger que courait Marcel. Le soir même le professeur supplia Marcel de se soigner et lui proposa de le faire entrer dans une maison de santé où lui seraient assurés le confort et les soins nécessaires à son état. Ces tendres conseils irritèrent le malade. Il demanda à son frère de le laisser en repos, répétant qu’il n’accepterait jamais de quitter sa chambre. Le professeur objecta qu’il pourrait au moins avoir une infirmière ? Cette proposition provoqua une violente crise de colère chez Marcel : « Céleste me soigne mieux que personne et je ne veux qu’elle auprès de moi ! » Après le départ des médecins, il sonna Céleste : « Céleste, il faut me promettre de ne plus laisser entrer personne, ni médecin, ni infirmière, ni famille. Il faut, Céleste, écarter tous ceux qui veulent m’empêcher de travailler. Je vous prie de ne pas me quitter une seconde et, même si je deviens plus malade, de rester à mes côtés. Faites ce que je vous dis et ne me tourmentez plus. » […] Le courage du malade était sublime ; il se remit à la correction de ses épreuves et joignit quelques notes à son texte. Vers trois heures du matin, épuisé, suffoquant, il fit approcher Céleste et lui dicta quelques notes supplémentaires sur la mort de Bergotte. Il éprouvait une joie infinie de pouvoir encore dicter. « Céleste, je crois que c’est très bien ce que je viens de vous faire écrire. N’oubliez surtout pas de le mettre en place. Je compte sur vous. Ne manquez pas d’ajouter ceci à mon manuscrit, là où cette partie doit s’insérer… Je m’arrête, je n’en puis plus. » Le lendemain, les docteurs jugèrent que c’est à ce moment-là qu’avait dû percer l’abcès qui s’était formé au poumon. Vers six heures, Marcel voulut prendre une tasse de lait, ajoutant avec un faible sourire : « Toujours pour vous faire plaisir… mais laissez-moi, je désire être seul. » Céleste qui le voyait souffrir de plus en plus, voulut revenir tout doucement auprès de lui, et cette attention mécontenta le malade : « Pourquoi ne pas me laisser seul ? » fit-il. Céleste repartit, mais aussitôt, et à tous les instants qui suivirent, elle fut rappelée par la sonnette. Vers dix heures, le lendemain, Marcel réclama un peu de cette bière fraîche qu’il envoyait chercher au Ritz. Albaret partit aussitôt, et Marcel murmura à Céleste qu’il en serait de la bière comme du reste, que tout arriverait trop tard. […] Brusquement, Marcel étendit un bras hors du lit, il lui semblait voir dans sa chambre une hideuse grosse femme. « Céleste, Céleste, elle est très grosse et très noire ; elle est tout en noir ! J’en ai peur. » Céleste, pensant qu’il avait un peu de faiblesse et de délire, crut le rassurer en lui promettant de chasser l’apparition. Mais très vite Marcel le lui défendit : « Ne touchez pas à elle, Céleste ; elle est implacable, et elle devient de plus en plus horrible… » Le professeur Proust, prévenu à son hôpital, accourut en tout hâte ; le docteur Bize arriva également. Céleste, désespérée d’enfreindre les ordres de Marcel, assistait à l’arrivée du cortège des médicaments, des ballons d’oxygène, des seringues pour les piqûres. A ses oreilles bourdonnaient ces paroles : « Pour prolonger un malade, les médecins le tourmentent par des piqûres, des ventouses… » Les yeux du malade eurent une expression d’irritation lorsque le docteur Bize pénétra dans la chambre. Marcel, qui se montrait habituellement d’une si exquise politesse, ne lui dit pas bonjour et, pour bien marquer son mécontentement, se tourna vers Albaret qui arrivait à sa suite avec la bière commandée : « Merci, mon cher Odilon, lui dit-il, d’être allé me chercher cette bière. » Le docteur se penchait vers le malade pour lui faire une piqûre, Céleste l’aidait à écarter les draps, elle entendit : « Ah ! Céleste, pourquoi ? » et sentit la main de Marcel s’appuyer sur son bras, le pincer, pour protester encore. Maintenant on s’empressait autour de lui. Tout fut tenté ; il était trop tard, hélas ! les ventouses ne prenaient plus. Avec des précautions infinies le professeur Proust souleva Marcel sur ses oreillers. « Je te remue beaucoup, mon cher petit, je te fais souffrir » et dans un souffle, Marcel prononça ces dernières paroles : « Oh ! oui, mon cher Robert ! » Il s’éteignit, vers quatre heures, doucement, sans un mouvement, les yeux grands ouverts. »

Le témoignage tendre et sincère de Marie Scheikevitch rend Proust lumineux, humain et abordable. Cet auteur que les spécialistes s’évertuent à rendre froid, hautain et inabordable apparaît sous la plume de Marie Scheikevitch l’homme qu’il était, que l’on a envie de connaître et de lire.

(Disponible sur Kindle)

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