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Edouard Ourliac 1813-1848 :
Contenu …

Encore un auteur oublié, encore un auteur qu’aucun éditeur ne republiera ! Peut-être était-il trop catholique ? Peut-être était-il trop espiègle ? Peut-être … Peut-être…
Plutôt que de tenter d’écrire quelques lignes sur lui, je préfère laisser la parole à Charles Monselet qui écrivait, en 1866, dans Portraits après décès :
« Édouard Ourliac naquit le 3i juillet 1813, dans une ville du Midi, à Carcassonne, croyons-nous. Ses parents, demi-artisans, demi-bourgeois, firent des sacrifices pour son éducation, & l’envoyèrent d’abord chez les Lazariftes de Morit-Didier. Ce commencement d’éducation religieuse demeura toujours l’impression dominante de son enfance; & quoique plus tard il ait accepté toutes les railleries philosophiques & trempé dans presque toutes les folies du monde, c’eft en grande partie à la puissance de cette impression qu’on doit attribuer son retour à l’autorité ecclésiaftique. Il refta chez les Lazariftes jusqu’à sa première communion, époque à laquelle son père & sa mère vinrent habiter Paris.
Là, on l’envoya au collége Louis-le-Grand, rue Saint-Jacques, où il se fit remarquer par son aptitude pour les lettres. Nous tenons de ses condisciples de merveilleux récits sur sa facilité à composer, principalement des vers français. […] Le poëte Ourliac ne refta pas longtemps au collége; il entra dans l’adminiftration ,des hospices. J’ignore si ce fut un bon employé, mais j’en doute, à cause des relations littéraires qu’il noua immédiatement. […] Le premier de ces romans était L’Archevêque et la Protestante et le second Jeanne la Noire; ils furent publiés à un an de diftance, en 1832 & en 1833. Nous venons de les relire sans trop d’ennui; il eft certain que cela ne vaut pas grand’chose, mais il y a des promesses, une gaieté un peu grosse qui dérive de Scarron & un penchant déjà très-accusé pour les scènes d’hôtellerie.
Dans Jeanne la Noire surtout, Ourliac avoue nettement ses préférences; elles ne portent ni sur Shakespeare ni sur Dante, non
plus que sur lord Byron, par qui cependant les esprits étaient fort remués; ses auteurs préférés, & il en parle le front haut, c’est Le Sage, c’eft Walter Scott, c’eft madame Cotin elle-même, « qui, dit-il, avec une seule passion du coeur, développée & admirablement décrite, a fait des chefs-d’oeuvre. » […] Édouard Ourliac indiquait franchement ainsi son point de départ. Je sais bien que l’exécution ne répondit pas d’abord à la promesse; mais n’importe, il y a un acte de bonne volonté dont il faut lui tenir compte, en considérant qu’il n’avait pas vingt ans lorsqu’il écrivait ces deux ouvrages, aujourd’hui complétement oubliés, & dont il était le premier à rougir plus tard. Sa jeunesse fut gaie, ou du moins elle revêtit toutes les apparences de la gaieté. […]
En ce temps-là, un petit journal florissait à l’ombre du souvenir de Beaumarchais c’était le Figaro, qui a passé aux mains d’un grand nombre d’hommes d’esprit, & qui, en politique, a successivement brillé de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Ourliac trouva place dans ce petit journal il y connut Balzac, qui se faisait alors la main; Alphonse Karr, qui appelait à l’aide de son talent toutes les originalités pratiques ; Paul de Kock, Alexandre Dumas, Scribe, mélange, confusion, bruit, renommée. […] i1 fut lui pour la première fois, c’eft-à-dire que sa verve de la rue passa entière dans le journal. Ce travail de chaque jour acheva de le rompre tout à fait au métier littéraire. […]
C’était un petit homme; il avait le teint un peu bilieux ; le sang-froid & le petillement se succédaient sans transition sur sa physionomie, inconteftablement marquée du sceau de l’intelligence. A le voir, à l’écouter surtout, on auraitdit un neveu de Voltaire. C’était bien là le journalifte endiablé, l’homme du coup de griffe ; c’était bien là l’esprit parisien dans sa personnification la plus téméraire, tantôt habillant l’insolence d’un vêtement de gravité, tantôt faisant traîner à la raison toutes les fanfreluches & toutes les casseroles de la Courtille. M. Arsène Houssaye a dit vrai Ourliac avait beaucoup de camarades & peu d’amis. La faute en était à son caractère trop exclusivement & surtout trop brillamment tourné vers la goguenardise. Il était le feu, l’entrain d’un repas d’hommes de lettres ; il en était aussi l’inquiétude. […] Son coeur était sain &. bon. S’il n’a pas contracté d’amitiés dans les lettres, il a rencontré dans la vie privée & partagé de douces affections. »
Gouailleur, railleur, il aimait la parodie et la satire. Beaucoup lui reprochèrent son style, Monselet, à ce propos, parle de « folie organisée en rhétorique et rencontrant, à travers ses écarts, d’incroyables bonnes fortunes de pensée et de forme. »
Auteur prolifique, sa courte vie est une longue transformation d’abord de son écriture mais aussi de sa vie personnelle et spirituelle .
Monselet voyait en lui le « plus habile écrivain de nouvelles » et comme « le précurseur de l’école de la réalité »
En 1842, âgé de 29 ans, il se marie fatigué par la vie précaire d’un jeune écrivain et pendant deux ans son travail fut fécond, son talent s’en trouva renforcé. Mais son mariage ne fut pas heureux, et malade des bronches, il se tourna vers la religion. Les trois dernières années de sa vie sont une suite de déménagements à la recherche d’un climat favorable ; Tours, Le Mans, Pise. rien n’y fit et condamné, il revint vivre à Paris auprès de son père afin de le ramener à la religion. Ne trouvant plus la force d’écrire, il accepta un poste dans les bureaux de la Marine pour subvenir à leurs besoins, mais « dans ce bureau de la marine, Édouard Ourliac restait quelquefois des heures entières sans pouvoir lever le bras. » écrit Monselet aussi après avoir accompagné son père dans son cheminement et l’avoir converti pour qu’il meurt en bon catholique, il se réfugia chez les Frères de Saint Jean de Dieu pour y mourir le jour de son anniversaire le 31 juillet 1848.
J’ai choisi de partager deux anecdotes, recueillies par Louis Loire dans son ouvrage Anecdotes de la vie littéraire publié en 1876, précédées par un court portrait : « Ce charmant esprit aimait les farces, les mystifications, il amusait tout le monde de ses vives reparties, de ses ripostes en langage coloré; on cite de lui une foule d’excentricités et de drôleries. »
Après la révolution de Juillet, il avait imaginé de se rendre chaque jour sous les fenêtres du Palais-Royal, un drapeau tricolore à la main, et suivi d’une bande de gamins qu’il recrutait sur son passage; là, il appelait à grands cris le roi Louis-Philippe, et lorsque celui-ci paraissait sur le balcon, Ourliac criait :
– La Marseillaise !
Le roi, que de récentes. ovations avaient rendu l’esclave de ses moindres sujets, accédait avec un gracieux sourire à l’invitation du jeune porte-drapeau et, la main sur son coeur, les yeux aux ciel, il répétait le chant de son adolescence, dont Ourliac et les siens entonnaient le refrain en choeur.
Mais à la fin, le roi-citoyen s’aperçut que cet enthousiasme d’Edouard,Ourliac était tout simplement une scie, et il consigna à la porte du palais le chef et sa cohorte.
Edouard Ourliac, consulté par un de ses amis sur le titre qu’il’convenait de donner à un roman que ce dernier voulait publier, eut avec lui ce dialogue :
Est-ce que dans ton histoire il y a du tambour ?
Non.
Et de la trompette ?
Pas davantage.
C’est parfait. Alors appelle-la : sans tambour, ni trompette.
Après les exploits d’Ourliac, un petit extrait d’un de ses Contes sceptiques et philosophiques, L’Epicurien :
« Notre ami Fanfan était le fils de M. Jérôme , un bourgeois enrichi de la province du Périgord, M. Jérôme, ayant fait heureureusement sa fortune dans le commerce des draps, pensa qu’il serait dommage que son fils en pût faire autant. Il résolut, dès le jour de sa naissance, que Fanfan serait médecin. Il l’éleva hors de sa boutique, et lui donna des maîtres de latin, de grec, de mathématiques, d’histoire, de théologie, de danse, de violon et d’escrime. Les voisins bavardèrent ; Jérôme les laissa dire, et le tendre père y gagna ceci, que son fils, qui en savait moins que lui, l’appelait de temps à autre imbécile. Au bout de dix ans, l’enfant lisait couramment et parlait assez mal sa langue ; mais s’il ne savait pas fort bien ce qu’on lui avait appris, il possédait à merveille tout ce qu’on s’était efforcé de lui cacher. On lui avait donné un gouverneur pour le surveiller ; mais il le décidait aisément à lui faire la courte échelle pour dévaster les vergers voisins, aussi bien qu’à lui acheter de mauvais livres en ville. Ce gouverneur, qui n’était qu’un jeune homme plus àgé de six à sept ans, fut charmé de trouver à qui parler de gravelures. L’élève atteignit le maître dans peu. M. Jérôme avait répandu ses bienfaits sur toute sa famille. Il avait recueilli son frère cadet, nommé Benoît, ruiné par des entreprises, et les enfants d’un second frère mort à l’armée. C’étaient une fille, nommée Pélagie, qu’il éleva dans la maison, et un garçon qui entra au couvent sous le nom de frère Cyprien. Fanfan, déjà grand et l’esprit convenablement frotté de philosophie, se mit à songer mûrement aux moyens de déshonorer sa cousine. M. Jérôme était pourtant dévot et l’avait élevé dans la religion ; frère Cyprien lui avait vanté le service de Dieu ; mais depuis cinquante ans de beaux-esprits avançaient que Dieu n’existait pas. Fanfan s’avisa, chose rare et simple pourtant, que les uns ou les autres pouvaient avoir raison. Cette alternative, quand on y songe , n’a rien de rassurant, et Fanfan y songeait souvent. Il tomba dans la mélancolie. » (https://play.google.com/books/reader?id=5fZKAAAAIAAJ&pg=GBS.PP8&hl=fr)