Juste envie de partager ce beau texte de Mme Alphonse Daudet, Julia. Les petites-filles et les grands-mères, qui ne sont pas tombées dans les griffes de la mode anti-sentiments filiaux, s’y reconnaîtront. C’est un chapitre de son livre Enfants et Mères…, écrit en 1889.
GRAND ‘ MÈRE
Je me vois un matin d’orage, toute petite, dans la chambre de ma grand’mère en son château de Vig ….. où nous passions tous les étés ; la pluie et la rafale mettaient un voile aux fenêtres, et je me sentais inquiète, ayant commencé l’Histoire sainte et connaissant le Déluge.
– Grand’mère, est-ce la fin du monde ?
J’essayais de me rassurer à son sourire, au calme ambiant autour de moi : tranquille chambre à deux lits jumeaux de vieillards ; pendule Louis XVI blanche portant une urne enguirlandée, venue de province avec le doux passé des choses dans son aiguille lente ; petites tables ou commodes anciennes, remplies d’objets du même temps : des médailles commémoratives surmontées de couronnes ou de bonnets phrygiens, Mort de Louis XVI, Naissance du duc de Normandie, des sachets sans parfums, des colliers défilés, des monnaies du Consulat et de l’Empire …
– Oh ! laisse-moi ranger tes tiroirs …
J’y remuais de la vieille France sans m’en douter, mais avec un sentiment de respect curieux, et ma grand’mère s’animait à des rappels de jeunesse. Elle avait vu ceci, non cela ; son père le lui avait raconté. Elle avait porté, comme sur cette miniature, ces bonnets de gaze légère, ces manches ballonnées, ce décolletage agrafé d’un portrait.
– Alors le monde n’a jamais eu de commencement et il n’aura jamais de fin ?
Il me semblait pourtant, mêlant les souvenirs de ma leçon à ceux de ma chère grand’mère, qu’elle en connaissait de ce monde un long épisode, puisque, chose invraisemblable, elle avait été petite et enfant comme moi, et qu’elle avait eu un père et une mère, jeunes comme les miens à cette époque.
Si vieille me paraissait-elle, des lunettes sur ses yeux noirs rieurs et des mains qui tremblaient un peu et ne pouvaient plus enfiler les aiguilles surtout par les nuées sombres pesant sur les toits ce matin-là. Je lui rendais ce petit service et restais auprès d’elle, assise à ses pieds, tapie dans le recueillement comblé d’heures où vivent les vieillards, mais sans pouvoir arrêter les questions agitant ma petite tête en travail.
– Mais qu’est-ce qui a fait le bon Dieu ?
– Le bon Dieu s’est fait lui-même, ma chérie.
Et d’un air grave, car elle allait régulièrement à la messe, et son gros livre de prières, en caractères proportionnés à sa vue, reposait solidement à demeure sur sa table : Vois-tu, mon enfant, il ne faut pas autant chercher, c’est impie.
Ainsi donc, au bout de mes demandes, se dressait un mur d’arrêt et, passé Noé, le Déluge, la tour de Babel, le Paradis terrestre, plus rien, rien.
Alors pourquoi mon Histoire sainte avait-elle un commencement, puisque le monde ni Dieu n’en avaient pas ? Les feuilles tourbillonnaient devant moi sur les pièces d’eau, l’orage criblait l’ardoise des pavillons et de la ferme … Je rêvais de l’Arche en route, seule, et toute perdue par les espaces noyés, jusqu’au moment où la pluie tintant plus lente dans le ciel éclairci, les pigeons, un à un , s’aventuraient dehors, comme la colombe de l’Arche, avec un lustre nouveau sur leurs plumes à reflets, et rassurée, heureuse :
– Grand’mère ! l’arc-en-ciel ! Du coteau d’Athis, il passait la Seine comme un pont, finissait sur les champs, dans les blés couchés par l’orage ; c’était la réconciliation, la promesse. Dieu donnait et sauvait, me disait ma grand-mère, parce qu’il était bon.
Et, tout à coup, je me résignais à croire cela, à ne rien demander de plus, puisque grand’mère à son âge, et qui avait vu tant de choses, s’en contentait .
