La pomme de terre ! Sans être Belge ou Nordiste, l’on aime la pomme de terre sous toutes ses formes. Même le vieux Voltaire s’était laissé attendrir par la pomme de terre par économie ? Par ironie ? Par bonté d’âme ? Par charité ? Par avarice ? Pour être admiré ? Avec lui, on ne sait jamais !

Ce pain ne devait pas être fameux, d’après mon propre goût, mais il déclencha, chez Barthélémy Imbert (1747-1790) un romancier et poète, l’envie de chanter la gloire de M. de Voltaire :

« Quoi ! malgré l’orgueil du génie,
Voltaire quitte sans regrets
Le trône pompeux d’Uranie,
Et vient épier les secrets
De la modeste économie !
Digne rivale de Cérès,
Son industrie, à moins de frais
Veut alimenter sa patrie !
Ce fruit qui, racine en naissant,
Vit pomme informe & farineuse,
Cachant toujours, triste & honteuse,
Son teint d’un rouge pâlissant
Et sa surface raboteuse,
Mêlé désormais au froment,
Par lui s’adoucit & s’épure,
Jadis grossière nourriture ,
Aujourd’hui léger aliment. »

« II est donc vrai sage Voltaire
Non content d'éclairer la terre,
Tu prétends encore la nourrir !
Ta bienfaisance salutaire
S’étend même sur l’avenir,
Et le pauvre est ton légataire.
Tu chantas Bellone & l’Amour :
Tes doigts maniaient, dès l'enfance,
Lyre & trompette tour-à-tour :
Que j’aime à les voir en ce jour-,
Pétrir le pain de l’indigence ! »

« Suis tes projets consolateurs :
Quand l’homme a passé l’onde noire,
Ses talents vivent dans l’histoire :
Sa vertu vit dans tous les cœurs.
Que toujours ton âme t’inspire !
Ta muse embellit nos climats;
Orphée eût envié ta lyre :
Mais le défenseur des Calas
Surpasse l’auteur de Zaïre. »

Mais rendons à César ce qui est à César, le premier écrit sur la pomme de terre se trouve dans les Chroniques du Pérou écrit par le conquistador Pedro Cieza de Leon en 1553. En 1596, Gaspard Bauhin, un naturaliste suisse, s’intéresse à la culture de la pomme de terre qu’il nomme Solanum tuberosum. Enfin en 1600, Au Chapitre X du VIe Livre du Théâtre d’Agriculture, on peut lire cet article qui est intitulé Cartoufle, et dont voici la teneur même d’après l’ouvrage d’Olivier de Serres : « C’est arbuste, dict Cartoufle, porte fruict de mesme nom, semblable à truffes, et par d’aucuns ainsi appellé. Il est venu de Suisse, en Dauphiné, despuis peu de temps en çà. La plante n’en dure qu’une année, dont en faut venir au refaire chacune saison. Par semence, l’on s’en engeance, c’est-à-dire, par le fruict mesme, le mettant en terre au commencement du printemps, après les grandes froidures, la lune estant en decours, quatre doigts profond, désire bonne terre, bien fumée, plus légère que poisante : l’aer modéré. Veut estre semé au large, comme de trois en trois, ou de quatre en quatre pieds de distance l’un de l’autre, pour donner place à ses branches de s’accroistre, et de les provigner. De chacun cartoufle sort un tige, faisant plusieurs branches, s’eslevans jusqu’à cinq ou six pieds, si elles n’en sont retenues par provigner. Mais pour le bien du fruict, l’on provigne le tige avec toutes ses branches, dès qu’elles ont attaint la hauteur d’un couple de pieds ; d’icelles en faissant ressortir à l’aer, quelques doigts, pour là continuer leur ject ; et icelui reprovigner, à toutes les fois qu’il s’en rend capable, continuant cela jusques au mois d’Aoust : auquel temps les jettons cessent de croistre en florissant, faisans des fleurs blanches, toutes-fois, de nulle valeur. Le fruict naist quand-et les jettons à la fourcheure des nœuds, ainsi que glands de chesne. Il s’engrossit et meurit dans terre, d’où l’on le retire en ressortant les branches provignées, sur la fin du mois de Septembre, lors estant parvenu en parfaicte maturité. L’on le conserve tout l’hyver parmi du sablon deslié en cave tempérée ; moyennant que ce soit hors du pouvoir des rats, car ils sont si friands de telle viande, qu’y pouvans attaindre, la mangent toute dans peu de temps. Aucuns ne prennent la peine de provigner ceste plante, ains la laissent croistre et fructifier à volonté, cueillans le fruict en sa saison : mais le fruict ne se prépare si bien à l’aer, que dans terre, en cela se conformant aux vraies truffes, auxquelles les cartoufles ressemblent en figure ; non si bien en couleur, qu’elles ont plus claire que les truffes : l’escorce non rabouteuse, ains lice et desliée. Voilà en quoi tels fruicts diffèrent l’un de l’autre. Quant au goust, le cuisinier les appareille de telle sorte, que peu de diversité y recognoist-on de l’un à l’autre. » (extrait du livre de Ernest Roze Histoire de la pomme de terre traitée aux points de vue historique, biologique, pathologique, cultural et utilitaire 1896)

On ne présente plus ce cher Antoine Parmentier, ce pharmacien militaire, qui découvrit les bienfaits nutritifs de la pomme de terre, quand il était prisonnier en Prusse. En France, on se méfiait de la patate, on l’accusait même de provoquer la lèpre, la peste, les écrouelles … bref l’imagination est très fertile devant l’inconnu. Alors notre brave Parmentier engagea le combat pour promouvoir ce tubercule et il réussit. Il laissa plusieurs mémoires sur les vertus nutritionnelles de ce solanacée, sollicita les uns, persuada les autres de se nourrir de cette pomme de terre au lieu de la donner aux bestiaux. En 1779, il publia Manière de faire le pain de pommes de terre sans mélange de farine : « Dans mes premières tentatives, encouragées par le ſuffrage de l’académie de Beſançon, j’avois reconnu que parmi les végétaux qui couvrent la ſurface du globe, il n’y en avoit point de plus propre à remplacer les grains que la pomme de terre ; aussi, dès 1771, lorsque je m’occupois de l’analyſe de ces racines, avois-je déjà pour objet principal leur converſion en pain. J’avouerai méme que c’étoit à la réuſſite de cette expérience que j’attachois toute mon ambition, perſuadé qu’elles offriraient, ſous cette forme, une reſſource de plus dans les tems de diſette, & que, dans tous les cas, elles deviendraient, pour les habitans des cantons qui en font la baſe de leur nourriture, un aliment plus commode & plus ſubſtantiel. En effet, les pommes de terre renfermant au moins les deux tiers de leur poids d’eau, on eſt obligé de les cuire à meſure qu’on en a beſoin ; il faut en manger beaucoup & ſouvent pour être nourri, encore leur uſage n’exclut-il pas toujours celui d’un pain quelconque, compoſé de sarraſin ou d’orge, & ne convient pas dans les circonſtances où les farineux font proſcrits. Ce sont ces inconvéniens, & d’autres, dont il ſera queſtion dans un mémoire détaillé, que je me propoſe de publier, à ce ſujet, qui me déterminèrent à faire des eſſais pour développer dans la pomme de terre la faculté fermentative, afin d’en obtenir du pain & une boiſſon comparable à la bière. Le ſuccès alors me parut impoſſible, & je n’héſitai point de le déclarer par la voie des journaux : mes raiſons étoient qu’on ne trouve dans la pomme de terre ni matière ſucrée, ni matière viſqueuse, deux ſubſtances regardées juſques-là comme une condition ſans laquelle il ne peut exiſter de fermentation, & conſéquemment de panification. »

Malgré les échecs, les railleries, la suspicion de ces contemporains il continua sans baisser les bras (il faut dire que Louis XVI le soutenait : « La France vous remerciera un jour d’avoir trouvé le pain des pauvres. ») et en 1787 était édité : Mémoire sur la culture des Pommes de terre à la plaine des Sablons et de Grenelle. Enfin en 1795, la Convention Nationale lui décerne la médaille d’or « pour avoir propagé et éclairé la culture de la pomme de terre »

Antoine Parmentier 1737-1813

En 1845, le mildiou frappe ce qui donne l’idée à Dumanoir, un vaudevilliste, et au prolifique Clairville, un comédien, chansonnier et aussi vaudevilliste, de se servir de cette maladie de la pomme de terre pour pointer du doigt « la création d’un bureau central de publicité à Paris et de la promotion exceptionnellement vigoureuse d’un nouveau journal, L’Époque. » pour créer le 20 décembre 1845, une revue en 3 actes : Les Pommes de terre malades. Ce fut un succès ainsi que l’écrit Le Charivari le 22 décembre 1845 :

Et Théophile Gautier, le 29 décembre 1845, dans La Presse, assure le succès de cette revue :

La trame en est simple : le roi Pomme de Terre Ier est malade : « Partout où il regarde, il voit des affiches. Il entend le cri des colporteurs dans ses rêves ; ses pantoufles et son mouchoir se transforment en numéros de L’Époque. Souffrant de l’omniprésence de cette publicité, le Roi Pomme de terre s’enthousiasme à l’offre d’un journal compétiteur de L’Époque, Le Soleil, qui propose de le guérir tout en l’éclairant. Pour ce faire, Le Soleil amène le Roi Pomme de terre à Paris, où il propose de « faire passer sous [ses] yeux tout ce que la Société générale des annonces couvre d’or et de gloire, à trente centimes la ligne ». Les monuments et la vie culturelle de Paris ne sont proposés comme distractions que s’ils achètent leur publicité à la SGA. Le personnage qui représente le journal Le Soleil appelle sa solution un traitement homéopathique – il faut un journal pour guérir une maladie qui a pour cause un journal, et il faut une stratégie de publicité pour contrer les effets de la promotion effrénée pratiquée par L’Époque. Malgré les efforts du Soleil, la récurrence obsessionnelle des publicités pour son compétiteur est insurmontable. Quand le Roi Pomme de terre demande à un domestique de dessiner le tableau charmant d’un mur recouvert par une jolie variété d’affiches, celles-ci se transforment toutes en affiches pour L’Époque. Plus tard le roi est déçu d’apprendre que la belle laitière qu’il essaie de séduire est également vendeuse de L’Époque. » (extrait de la thèse de Cary Hollinshead-Strick : Mettre en scène la publicité : la presse au théâtre et dans le feuilleton 2008 )

La patate intéressa même ce fou littéraire de Paulin Gagne, un personnage excentrique et sympathique dont Le Trombinoscope de Touchatout fit le portrait en 1873.

Dans le 38ème acte de son Unitéide, ou la Femme-Messie, poème universel en 12 chants et en 60 actes, avec chœurs, précédé d’un prologue et suivi d’un épilogue par Mme Gagne (Élise Moreau de Rus) apparaît la Pataticulture qui chante l’avènement de la pomme de terre ! Un extrait pour égayer votre journée :

Paulin Gagne 1808-1876

Evidemment le génial Alphonse Allais n’a pu résister à l’attrait de la pomme de terre et dans le Captain Cap au chapitre XXIX l’on trouve : « […] Vous y constaterez, non sans une bien légitime stupeur, que la pomme de terre n’est pas ce qu’un vain peuple pense. La pomme de terre serait, si j’ose m’exprimer ainsi, le fruit d’une maladie, d’une maladie quasi-honteuse même, puisque produite par un ignoble champignon que M. Noël Bernard, l’auteur de cette découverte n’hésite pas à pavoiser du nom de fusarium. Semez de la pomme de terre dans un sol privé de fusarium, assure M. Noël Bernard, et vous ne verrez point se produire de tubercules, cependant que les pieds de votre végétal fleuriront et fructifieront au mieux du monde. Ces pieds de pommes de terre sans pommes de terre représentent donc l’état normal de la plante. … Je n’ai pas l’honneur de connaître M. Noël Bernard, mais je vois d’ici l’air de révoltante satisfaction avec lequel il avance sa scientifique peut-être, mais à coup sûr, monstrueuse assertion. Pour un peu, il fonderait la ligue contre le fusarium. Mais ce n’est rien encore. La gloire si noble de Parmentier, si pure, ne devait point trouver grâce devant un être tel que ce Bernard. Parmentier, au dire de notre naturaliste, n’a jamais introduit la pomme de terre en France. Ce fut, paraît-il, un nommé Clusius qui se chargea bien avant lui de ce soin. Mais comme ce Clusius, agronome soigneux, prenait cure de ne semer ses pommes de terre qu’en terrains dénués de fusarium, n’apparaissait nul tubercule… Parmentier, lui, n’y regarda pas de si près. De là son incontestable notoriété. Mais M. Noël Bernard veillait. Trop de zèle attristant Bernard*! Je comprends et j’approuve de toutes mes forces qu’on lutte contre la tuberculose, mais il y a tubercules et tubercules. La pomme de terre, d’ailleurs, même en robe de chambre, est assez grande fille pour se défendre toute seule contre vos grotesques imputations. Et n’est-ce point, parlant de la pomme frite, radieusement puissante en sa frêle apparence, que Victor Hugo émit jadis : « Dans tubercule, il y a Hercule ! » »

*Je ne l’ai pas fait exprès, celui-là.

Alphonse Allais 1854-1905

Et la patate, on la retrouve même dans un chant militaire des St Cyriens : Les Officiers que vous pouvez écouter en cliquant sur le lien, si le cœur vous en dit ! Attention ce n’est pas un chef d’œuvre.

En 1962 deux œuvres parurent : un roman de  Jacques Vaucherot, Les Patates que Claude Autan-Lara adaptera pour le cinéma :

et une poésie de Francis Ponge : La Pomme de terre

Vous pouvez vous amuser à chercher des textes, des chansons … en lien avec la pomme de terre car mon choix reste un choix succinct. Je vous invite à les partager dans les commentaires.

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

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