Je ne connais pas leurs prénoms, je ne me soucie pas de leurs noms, elles sont sur toutes les ondes, elles se trémoussent à s’en déboîter les articulations, elles sont les idoles de nos adolescents, elles se dénudent pour mieux troubler leur sexualité frémissante. Allons tout cela est risible, encore une fois notre monde se croit subversif, libéré et novateur, nous aurions donc inventé ces produits humains de consommation et de fantasmes ! Quelle présomption ! Ces stars de pacotille ne sont que les descendantes des gommeuses, ces chanteuses des cafés concert qui firent les beaux jours de la Troisième République.

et ces plantureuses beautés n’étaient certes pas réservées aux adolescents, loin de là (eux attendaient de pouvoir aller jeter leur gourme dans le premier bordel venu) ! C’étaient plutôt les pères en mal d’encanaillement qui s’intéressaient à ces belles, elles n’étaient pas trop farouches et elles ne s’en cachaient pas, il faut bien vivre ! Eugénie Buffet, qui débuta à la Cigale en 1890, dans un costume de pierreuse, ne cachait pas que crevant de faim, elle s’était laissée séduire avant d’entamer sa carrière de chanteuse, qui fut parsemée d’aventures :

« Je venais d’avoir vingt ans.. C’était en automne, au mois de novembre 1886. Vingt ans… et je mourais de faim ! Vingt ans. En passant devant les glaces ternes des boutiques pauvres, je regardais ma silhouette frileuse, mon visage émacié, mon cou presque décharné, mes yeux rougis de pauvresse qui a déjà trop pleuré. Je me mis à fuir, effrayée comme devant une image d’épouvante. Je courus pendant longtemps, et, pendant que je courais, butant sur le pavé, les cheveux dénoués, la poitrine haletante, les yeux hagards, je me répétais : « Je viens d’avoir vingt ans ! vingt ans ! » Et ces mots sonnaient comme un glas à mes oreilles ! (….) Je ne sais plus… mais ce que je sais, c’est que quelques heures après, un homme était à mon chevet. C’était le Comte Guillaume d’Oilliamson. Le Comte m’avait déjà fait savoir qu’il désirait faire ma connaissance. Il avait appris ma misère. Il m’aimait. Il voulait m’emmener à Paris, faire de moi sa maîtresse. J’en avais assez de souffrir et de me traîner, en loques, de cafés en cafés, de mendier de table en table, d’être coudoyée, frôlée, désirée et méprisée. Mieux valait encore la grande vie, avec les dames huppées que fréquentait le Comte, dans les restaurants de nuit, au milieu des clartés étincelantes, des orchestres langoureux et des toilettes bariolées, mieux valait la haute noce parmi les hommes en habit, que la détresse grelottante dans les bas quartiers de Marseille ! Je me laissai tenter par mon soupirant. Je fis avec lui mon entrée dans Paris ! Donc, le Comte, après un court séjour à l’hôtel Continental, m’installa en meublé rue Richepanse, me fit donner des leçons de maintien, me chaperonna, m’introduisit chez les grands couturiers et les grands bottiers, les modistes et les manucures, me fit une beauté conforme à l’esthétique à la mode, me conduisit dans le monde et les grands restaurants, m’accompagna sur les champs de course et dans les coulisses des théâtres, me combla de bijoux, de cadeaux, me prodigua une passion classique à laquelle je répondis par la classique cruauté d’une femme adulée, gâtée, qui se sait jeune et belle, et qu’étourdit et qu’écœure en même temps tout ce luxe factice et tout ce fade encens. Je fus bientôt lancée et à la hauteur de toutes celles, qui, quelques mois avant, riaient de mes guenilles et de ma gaucherie. « 

Eugénie Buffet 1866-1934 surnommée La Cigale Nationale

Quoi qu’il en soit il aurait été impensable de réserver ces affriolantes chanteuses à des adolescents : c’est bien une idée de notre XXIè siècle ! Et ces championnes du déhanchement lascif n’ont pas le courage de dire et encore moins d’écrire qu’elles ont débuté comme ces chanteuses : sur un canapé !

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

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