On l’a tous compris, l’avenir de notre jeunesse c’est l’uberisation, la flexibilité, la mobilité, il faut être corvéable à merci pour un salaire de misère….  bref cela fleure bon son XIXème siècle ! Si ce n’est que certaines  activités, que l’on appelait  à cette époque les « petits métiers »,  pouvaient rapporter de vrais salaires et parfois même mener à une belle aisance.

Ainsi les éleveuses de fourmis. Pourquoi élever des fourmis me direz-vous ? Et bien pour vendre les œufs avec lesquels on nourrissait les faisans : c’était plus naturel que les granulés qu’on leur distribue aujourd’hui ! Une de ces éleveuses, une certaine Mademoiselle Blanche vendait sa production aux départements très boisés et elle donnait à ses employés, car elle avait des salariés, 2 frs par jour (salaire journalier d’un mineur), c’est-à-dire un bon salaire. Quant à elle, la fortune l’attendait au coin de ses sacs d’œufs de fourmis. Dans l’amusant, il y avait aussi les marchands de vers et les fabricants d’asticots. Dans l’élevage de vers le nom du père Ver-de-terre est lié à la célébrité : il vendait chaque été entre 30 et 40 millions de vers, sur Paris et la province. L’élevage était simple : un terrain à Montmartre, au milieu un énorme trou rempli de fumier et de terre grasse et des vers s’ébattant par milliers. A cela s’ajoutaient des employés qui lui en apportaient quotidiennement, le bonhomme les payait 5 à 6 sous la livre pour les revendre  entre 1 et 2 frs.  En ce qui concerne le marchand d’asticots, pas même besoin d’un terrain : un grenier, un pigeonnier suffisaient à son bonheur qui consistait à laisser macérer quelques charognes de chiens et de chats fournies par les chiffonniers.  Un certain Mr Salin, qui connaissait les pêcheurs à la ligne de Paris (plus de 2000 en cette première moitié du 19e siècle) se faisait des journée de 10 frs voire 15 frs, en leur vendant ces bestioles dans des boites de fer blanc, appelées calottées : 40 sous la boite soit 2 frs les 150 gr ! Et lorsque la période de pêche était à l’arrêt, il vendait des asticots rouges, nés dans un mélange de son, « de farine et de vieux morceaux de bouchons » bien au chaud dans un bas de laine. Qu’en faisait-il ? Il les vendait aux  possesseurs de rossignols. Seule exigence pour pratiquer ce genre d’élevage : être anosmique !

Il existait aussi  les écosseuses de petits pois et les cuiseuses d’artichauts. : « Pour gagner de l’argent à ce métier, il faut pratiquer en grand ; car, quoique la cuisson des artichauts paraisse de la plus grande simplicité, elle exige néanmoins de grands frais, proportionnellement au prix de vente. Avant d’être placés dans les chaudières, les artichauts doivent être lavés. Ce soin incombe à des femmes qui gagnent trois francs par jour. D’autres, coupent les queues. Ce travail terminé, les artichauts passent entre les mains des cuiseurs qui reçoivent quatre francs cinquante à cinq francs. Ceux-ci en font le triage et les placent par grandeurs et par piles dans les chaudières. Chaque couche différente est séparée par une toile. Ce travail, on le voit, demande du soin et du temps, et il ne suffit pas, comme on le croit généralement, de jeter pêle-mêle les artichauts dans l’eau bouillante. Les grands cuiseurs occupent généralement trois laveuses, deux coupeuses et cinq ou six garçons. La cuisson se fait la nuit. Elle est entièrement terminée vers six ou sept heures du matin. Dès cinq heures les fruitiers, les traîneurs, les marchands ambulants en enlèvent des quantités pour leur provision de la journée. Le prix varie de dix à trente centimes. La plupart des artichauts que l’on voit dans les fruiteries, maintenus chauds dans de grands paniers, au moyen d’eau bouillante, proviennent de la Halle. » écrit Georges Grison* en 1882, ajoutant que l’une des cuiseuses des Halles se faisait une moyenne de 25 000 francs de chiffre d’affaires en ne travaillant que 4 mois dans l’année. Certaines ne se contentaient pas de cuire les seuls artichauts, les mois d’automne et d’hiver devenaient rentables avec la cuisson d’autres légumes, des pommes et des poires qu’elles vendaient aux fruitières et aux marchandes des Halles. Enfin à Pâques, elles vendaient des œufs rouges aux petits marchands ambulants.

Et puis il y avait tous ces petits métiers qui enrichissaient moins mais qui permettaient de vivre à la différence de la mode uber . Le preneur de rat : un rat se vendait de 25 à 50 centimes, les prises se situaient entre 15 et 20 rats par nuit ! Pourquoi les chasser ? Pour leur peau qui permettait de faire des gants et aussi pour leur chair que certaines gargotes ne se privaient pas de servir ! La marchande de café, le vendeur de café ambulant. La marchande de soupe :  et tant d’autres  plus ou moins lucratifs  mais qui ne dépendaient pas d’une plateforme téléphonique et d’actionnaires cupides.

En revanche comme pour les uberistes, pas de droits sociaux, pas de sécurité sociale, aucune protection sociale, pas de retraite … enfin toutes ces bagatelles acquises au prix du sang.

  • Georges Grison : 1841-1928. Journaliste au Figaro, au Gil Blas … qui a laissé de nombreux ouvrages documentaires sur Paris et la société de la seconde moitié du XIXe siècle en plus de pièces de théâtre et de romans sentimentaux.

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

2 réflexions sur “Ubérisation

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