12/ Je tombe sur un vieil article dithyrambique, dans Libération (journal de gauche d’après les rumeurs), sur une certaine Pauline Harmange, une essayiste auto-proclamée. Féministe comme il se doit dans notre société conformiste, elle assume sa misandrie dans un livre au nom évocateur Moi, les hommes, je les déteste, titre on ne peut plus racoleur dans un monde où l’individualisme prend la place des vertus théologales. Cet ouvrage est né, selon Wikipédia d' »un article sur son blog sur son épuisement face aux exigences de la société patriarcale vis-à-vis des femmes » et il est aujourd’hui traduit dans 17 langues !

Cette vision de l’homme, de la femme, de leurs relations me laisse sans voix. Mais quand finira-t-on de lobotomiser toute une jeunesse pour en faire une bombe à retardement ou de la chair à canon ? Quand comprendront-ils qu’ils sont manipulés avec une facilité effrayante par les communicants, les consultants, les conseillers des politiciens ?

Combien de fois, ai-je poussé mes élèves à se réveiller en leur faisant découvrir des textes des siècles passés qui démantelaient tous les mensonges d’état, toutes les propagandes des politiques diverses et variées, tout le conformisme programmé par une société capitaliste dont l’unique désir est de régner sur des esclaves sans culture, sans esprit critique, sans envie de révolte, dont l’unique jouissance réside dans une jeunesse qui se cherche dans l’acronyme LGBTQ+. A mort le couple ! A mort la famille ! A mort l’amour ! No kids !

Tous leurs discours féministes sur le patriarcat, sur les femmes opprimées des siècles passées et particulièrement des malheureuses au XIXe siècle, devraient être revus et corrigés. L’affreux patriarcat est loin de ce que l’on nous martèle à longueur d’écrits, d’interviews, de manifestations… Femmes et hommes déconstruits sont catégoriques, généralistes, péremptoires : les femmes depuis des siècles sont invisibilisées, maintenues en esclavage par des hommes qui sont tous des violeurs, toutes les femmes ont été violées au moins une fois dans leur vie, les trottoirs sont fait pour les hommes, seules les femmes portent sur leurs épaules le poids de la famille …, incomprises, conspuées, méprisées, elles doivent prendre le pouvoir pour une société heureuse et équilibrée.

Peut-être suis-je trop âgée pour comprendre ces discours, peut-être suis-je trop influencée par la littérature et l’histoire, mais dans tous les siècles je constate la présence féminine dans d’importants domaines : combien de femmes écrivains, de femmes politiques dont certaines comme Catherine de Médicis ou Elizabeth I ont laissé des souvenirs de femmes volontaires et criminelles, d’artisanes (au XIIIe siècle), de chercheuses …

Dans Le collier des jours, Judith Gautier, la fille de Théophile, se souvient de son enfance, de sa jeunesse, de son père et de tous ceux qui ont su voir en elle, la jeune fille, puis la jeune femme, brillante qu’elle était, et celles qui pensent que les hommes sont les maîtres absolus reviseront peut-être leur jugement sur le patriarcat qui fleurit surtout dans la classe sociale qui fit la Révolution Française au nom de l’égalité, la liberté etc… la bourgeoisie étriquée, envieuse, parvenue, capitaliste.

Théophile Gautier, Ernesta Grisi, Judith (l’aînée), Estelle

 » Ma mère, qui était Milanaise, faisait alors partie de l’illustre troupe des Italiens, avec sa cousine germaine, Giulia Grisi, avec Mario, Lablache, et tant d’autres glorieux artistes. Elle ne pouvait donc s’embarrasser d’un enfant, et je fus mise en nourrice, dans la banlieue de Paris. […] Ce n’était plus rue Rougemont, que mes parents habitaient, mais rue de la Grange-Batelière, un appartement plus vaste, au cinquième encore, avec une belle terrasse, qui prenait de l’air par-dessus les bâtiments de l’Hôtel Drouot.

Judith Gautier 1845-1917

Aussitôt arrivée, ce qui me séduisit le plus, ce fut le moelleux des fauteuils. Ceux du salon étaient cependant des meubles Louis XIV, assez rigides, entre leurs moulures dorées, mais ils repoussaient bien loin, dans le dédain et l’oubli, les bancs étroits et secs du couvent. J’allai m’asseoir, successivement, sur tous les sièges, en caressant du bout des doigts les fleurs satinées du damas pourpre.

Mon père rentra, très impatient de me voir.

— Elle est là ? demanda-t-il dès la porte.

Il vint s’asseoir dans le salon et me prit entre ses genoux.

— Je suis joliment content que cette affaire soit close, dit-il. Et toi, es-tu contente d’être ici ?

— Je ne sais pas encore.

— C’est vrai, tu ne nous connais guère et nous avons beaucoup à nous faire pardonner…

— Je te connais, lui dis-je, tu es un monsieur qui fait des histoires et des fables.

— Des fables !…

— J’en sais, veux-tu que j’en récite une ?

— Voyons ?…

Très sûre de ma mémoire, sans embarras, je me suis mis à réciter d’une petite voix monotone :

LE CHANT DU GRILLON


Souffle, bise ! tombe à flots, pluie
Dans mon palais tout noir de suie
Je ris de la pluie et du vent :
En attendant que l’hiver fuie,
Je reste au coin du feu, rêvant.

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

La bouilloire rit et babille ;
La flamme aux pieds d’argent sautille,
Et, accompagnant ma chanson,
La bûche de duvet s’habille ;
La sève bout dans le tison.

. . . . . . . . . . . . .

Pendant la nuit et la journée,
Je chante sous la cheminée ;
Dans mon langage de grillon
J’ai, des rebuts de son ainée,
Souvent consolé Cendrillon.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

— C’est mon pauvre cher père qui t’a appris cela, dit-il avec une tristesse dans les yeux. On dirait que tu mets une certaine malice à parler justement de Cendrillon… Eh bien, c’est moi qui te le promets, désormais, cher petit grillon, tu te chaufferas toujours les pattes à mon foyer.

Au dîner, je sus enfin pourquoi l’on m’avait retirée si brusquement du couvent. Mon père me l’expliqua tout simplement.

— Moi, je n’ai jamais été pour le couvent, dit-il, et voilà longtemps que cette affaire-là m’embêtait… Ta grand’mère et ta tante Carlotte s’imaginèrent de s’occuper de toi, de ton éducation, de ton avenir, toutes choses parfaitement inutiles, puisque je suis là. Mais ta mère ne voulait pas les contrarier, trouvait que cette intervention pouvait t’être très utile et j’eus la faiblesse de te reprendre à mon père et à mes sœurs, que cela peinait beaucoup, pour te laisser fourrer dans cette boîte grillée. Mais il paraît que cela ne suffisait pas : notre société est pernicieuse, notre contact dépravant et, pour qu’on parvienne à faire de toi une personne tout à fait édifiante, une vraie sainte, nous devions, ta mère et moi, renoncer à toi, nous engager à ne jamais te revoir, à te considérer comme orpheline. — Ça, c’est une idée de la mère Grisi, qui en a beaucoup de cette force. — Tu penses comment fut accueillie cette ingénieuse proposition ? Je me suis mis en fureur et j’ai envoyé promener ces aimables personnes, comme j’avais, d’ailleurs, envie de le faire depuis longtemps. Ta mère, par extraordinaire, m’a approuvé, et Monstre Vert n’est pas fâché d’avoir quelqu’un avec qui jouer. […]  ma mère n’avait pas cessé de considérer la danse comme ce qu’il y avait de plus beau au monde, comme la seule carrière capable de conduire, par bonds rapides, à la fortune, et elle mûrissait, secrètement, un plan admirable : c’était de faire de nous des danseuses !

Mon père était hostile à ce projet ; mais, comme il détestait les discussions, il n’osait pas le dire franchement, répondait évasivement, gagnant du temps. On revenait à la charge : il ne fallait pas attendre, c’était dans la première jeunesse que les membres s’assouplissaient ; Carlotta était à peine plus âgée que nous quand elle avait débuté à la Scala de Milan ; ce nom illustre nous ouvrirait toutes les portes… Comment résister à tant de bonnes raisons ?… Mon père finit par céder, ou plutôt par en avoir l’air.

Estelle et Judith

Un matin, il nous fit venir, ma sœur et moi, dans sa chambre. Il était à demi-agenouillé dans un fauteuil, du haut duquel il nous considéra quelques instants à travers son monocle.

— Ouragan, dite Chabraque, et vous Monstre-Vert, dit-il, écoutez-moi attentivement et tâchez de me comprendre : Vous allez entrer au Conservatoire de danse. Ne craignez rien, cette institution n’a que des analogies lointaines avec le couvent. Marianne vous y conduira, plusieurs fois par semaine, et vous ramènera. Là, on vous enseignera la chorégraphie, selon les bons principes. C’est votre mère qui le veut, dans l’espoir que vous éclipserez un jour la gloire de votre tante Carlotta. Puisque vous êtes là, à ne rien faire, et que vous avez besoin d’exercice, cela vous occupera, en vous dégourdissant les jambes. C’est une gymnastique excellente qui vous donnera de la grâce et vous apprendra à marcher ; c’est, pour cette raison que j’ai cédé. Mais — je vous parle comme à des personnes raisonnables — mettez-vous bien ceci dans la tête, et gardez-le pour vous : je suis parfaitement décidé à ne pas faire de vous des danseuses… Sur ce, embrassez votre papa et allez essayer vos chaussons de danse.

Des chaussons de danse ! Des corsages décolletés et sans manches ! Des envolements de petites jupes en mousseline !… Comme c’était amusant ! Nous sautions de joie et nous improvisions des entrechats fantaisistes, en essayant tout cela. »

Carlotta Grisi (1819-1899) et sa sœur Ernesta (1816-185), la mère de Judith

A méditer, non ?


Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

Une réflexion sur “Souvenirs et impressions épars

Laisser un commentaire