En 1894, Edouard Drumont écrivait dans Testament d’un antisémite : « Il faut ajouter, cependant, que cette dépression intellectuelle, que les Français avouent eux-mêmes, ne se traduit pas chez eux par le Pessimisme. Le Pessimisme est particulier aux natures supérieures. Dès qu’on touche aux profondeurs de l’être, qu’on se penche sur l’énigme du monde, qu’on s’unit de cœur à la souffrance de ceux qui nous entourent, il est impossible de ne pas éprouver une impression d’anxiété et d’amertume devant l’impénétrabilité de cet impassible univers, qui s’obstine à ne pas répondre à nos interrogations, à ne rien nous révéler de ses secrets … Les frivoles rient jusqu’à la mort ; les esprits moins légers, ceux qui réfléchissent sur les spectacles que la vie déroule devant eux et qui s’irritent de ce qu’elle leur cache, ne peuvent se défendre de la tristesse qui se dégage de tout … Cor sapientium ubi tristitia … Les Français modernes n’ont rien de tout cela. Les troublantes théories de Schopenhauer (1) comme les belles désespérances de Tolstoï, vastes et désolées comme des steppes, les laissent parfaitement indifférents. Intellectuellement, c’est trop fort pour eux, trop étendu d’horizon, trop intense de pensée ; cela les obligerait à trop de méditation. La conception que les Francais contemporains ont de la vie n’a d’analogue dans aucun temps, elle est tout à fait particulière à notre époque. Notons tout d’abord que si la vie moderne s’est compliquée au point de vue des faux besoins et des raffinements du bien-être, elle s’est singulièrement simplifiée au point de vue moral ; comme une espèce de Peau de chagrin, elle se rétrécit tous les jours sous ce rapport.

( 1 ) Voir sur Schopenhauer et le Pessimisme un très remarquable article de M. Ferdinand Brunetière dans la Revue des Deux Mondes du 1er novembre 1890 . A lire aussi , à un autre point de vue , une curieuse étude du docteur Delon : Pessimisme et Socialisme . ( Revue socialiste , no- vembre et décembre 1890. )

Si elle avait toujours le ciel comme finalité et comme but, la vie jadis était, même au point de vue terrestre, chose importante et sérieuse ; elle se rattachait par des racines solides à des traditions de familles habitant depuis des siècles sur un même coin de terre, elle se pro- longeait par-delà le tombeau par le désir qu’avaient les plus pauvres de laisser d’eux un bon souvenir, de léguer aux leurs de beaux exemples à suivre, un héritage d’honneur à garder à leur tour.

Tout cela a été élagué peu à peu, et l’on a mis ce qui restait en viager. Pour les privilégiés, pour les fils d’enrichis, la vie est une occasion de faire la fête ; pour les déshérités du sort, pour les forçats du travail, elle est un douloureux et monotone trimage, afin d’arriver à manger à peu près régulièrement et à mourir à l’hôpital. Pour les représentants des classes moyennes, pour ceux qui donnent l’idée la plus juste du pays, pour les bien doués, les bien portants, les bien armés, c’est une bagarre dans laquelle on est tombé on ne sait comment, et au milieu de laquelle il faut tâcher de se débrouiller et de se faire jour à coups de poing.

Il y a évidemment des touches cassées dans le clavier humain, des notes qui ne rendent plus. On ignore également la Gaieté franche des ancêtres et la tendre, la poétique Mélancolie. On ne sait plus ce que c’est que le Bonheur, ce présent des Dieux à quelques privilégiés, ce Bonheur qui avait un caractère presque sacré et dont Bonald disait : « Je salue le Bonheur parce qu’il est rare. » On peut dire même, qu’à part peut-être chez quelques mères qui ont perdu leurs enfants, on ne connaît plus la Douleur, j’entends la Douleur religieuse et grave d’autrefois. C’est fini et des enthousiasmes ardents et des généreuses angoisses d’un cœur déchiré parle Doute. Il existe seulement des satisfactions et des embêtements, des chances et des guignons qui dépendent presque tous de circonstances matérielles. Tout cela rentre plus dans l’ordre des accidents, des faits divers, des catastrophes, que dans l’ordre des sentiments, et l’âme n’en est affectée que très indirectement par les dérangements et les troubles que l’être physique en éprouve dans les habitudes et le train ordinaire de sa vie. L’homme du Passé, en un mot, avait de nobles motifs pour vivre ; l’homme d’aujourd’hui a seulement quelques prétextes plausibles pour ne pas se tuer et accomplir jusqu’au bout sa corvée. Cette corvée, le Français contemporain la subit avec un certain entrain, qui est un don qui lui reste de sa race ; il tâche de gagner le plus possible pour nocer davantage, pour se procurer plus de jouissances matérielles, pour faire honneur à ses affaires. Le régime moderne a créé, on peut le dire, un type d’être spécial que l’on serait tenté d’appeler le contribuable ; car, en réalité, si on demandait à beaucoup d’hommes de ce temps pourquoi ils sont sur la terre, ils seraient bien embarrassés de répondre et finiraient par vous dire : – Ma foi, pour faire notre service militaire, pour acquitter nos contributions et pour payer notre terme. Le gendarme, le percepteur, le propriétaire sont, pour la plupart, la forme visible du Devoir et, dès qu’on est en règle avec eux, on a l’esprit en paix. Aussi, remarquez-le, ces contributions le Français les paye avec une certaine joie ; il ne se sert pas du tout de ses droits de citoyen pour obtenir la diminution des impôts. Il en est de même du propriétaire : le Français est heureux quand il a rempli ses devoirs envers lui. Chez ce peuple, qu’on prétend livré à toutes les théories subversives, il n’y a pas d’exemple d’assassinat d’un propriétaire. Les insurgés de la Commune, maîtres absolus de Paris, ont tué de vénérables ecclésiastiques qui ne leur avaient fait aucun mal ; ils n’ont tué ni un des propriétaires implacables qui avaient augmenté sans pitié le loyer des pauvres ménages, ni un des huissiers qui avaient saisi jusqu’à la cendre des foyers. Les Français sont admirablement dressés à toute cette organisation fiscale ; ils sont comme les meharis qui s’agenouillent pour qu’on puisse les charger plus facilement, ou comme les chevaux de renfort d’omnibus qui, leur besogne faite, vont tout seuls rejoindre leur place au bas de la montée et attendent là qu’on les attelle de nouveau. […]

Il en est de même, d’ailleurs, pour tout ce qui touche au domaine moral. Je n’ai pas l’intention de déclamer contre la corruption des mœurs, ce qui serait parfaitement inutile ; je veux noter simplement à quel degré sur ce point encore les opinions se sont modifiées en quelques années. Ceux qui appartiennent à ma génération seront incontestablement frappés de l’exactitude de ce constat. Il y a vingt ans, les mots : un failli, un voleur, un condamné pour escroquerie, étaient des mots-épouvantails ; une condamnation pour vol était la mort sociale pour un homme. Aujourd’hui, ces termes n’ont plus qu’une importance très secondaire. Sans doute, on s’écarte encore du voleur classique, couvert de haillons, armé d’un gros bâton, mais ce n’est pas parce qu’il est voleur, c’est parce qu’il est mal mis. Les voleurs habillés comme tout le monde sont les bienvenus partout. […] Hippolyte Mary-Raynaud a été nommé à une belle majorité par les rustiques populations du Cantal, auxquelles on n’avait pas caché ses antécédents ; il a traité un emprunt municipal avec le maire de Mâcon ; son nom figure dans des scrutins au Journal officiel et il aurait été probablement validé s’il avait pu tenir plus longtemps. Il était chargé de la partie financière dans le journal monarchiste par excellence, dans l’organe autorisé de ce prétendant qui prétend, tout au moins, être un honnête homme et, avec l’expérience que pou- vaient lui donner ses trois ans de prison, il engageait les duchesses et les marquises à placer à la Banque d’État les fonds qui n’auraient pas été dévorés par le Boulangisme.

Personne ne trouvait cela étonnant et l’on se fût étonné au contraire qu’on fit mauvais accueil à un gentleman comme Mary Raynaud qui, s’il n’était pas absolument honnête, était fort civil en ses manières. Un monsieur qui, à Paris, dans un lieu public, refuserait de s’asseoir à côté d’un homme flétri par les tribunaux, passerait pour un excentrique, un faiseur d’épate … Tout est singulier, d’ailleurs, en ce temps. Jadis, ceux qui avaient eu des relations plus ou moins diffi- ciles avec la Justice cherchaient à se faire oublier ; aujourd’hui ce sont ceux-là, au contraire, qui courent après toutes les occasions pour se mettre en avant, à qui tout prétexte est bon pour attirer l’attention sur eux. »

J’entends déjà les bien-pensants hurler au scandale ! Chroniques d’un siècle est un site antisémite, je suis une fasciste, peut-être même un Nazi revenu du IIIe Reich … et oui le conformisme aujourd’hui consiste à penser selon les normes de l’Etat, selon les normes de cette Ve République décadente et finissante. Donc selon les normes étatiques, je n’ai pas le droit de citer, de m’intéresser, de lire, d’analyser Edouard Drumont, l’hydre de Lerne de nos politiques et pseudo-intellectuels médiatiques dont l’inculture et même parfois l’ignorance crasse me sidèrent.

Quoi qu’il en soit, il est très intéressant de voir que la destruction de la société remonte à la IIIe République laïque et franc-maçonne (Liberté-Egalité-Fraternité est la devise de la franc-maçonnerie) et ce que nous vivons aujourd’hui, nos aïeuls l’ont aussi vécu. Antisémite, Drumont l’était et ne s’en est jamais caché, en revanche, il était contre la colonisation, et contre le Décret Crémieux qui donnait la citoyenneté aux Juifs d’Algérie pendant que les Musulmans restaient dans l’indigénat ! Cela apparemment ne choque pas grand monde que les Algériens musulmans aient pu rester dans ce statut humiliant pendant que les 30 000 Juifs devenaient Français, obtenaient le même droit que les Français et en profitaient pour dominer, humilier ( je rappelle les émeutes de 1934 à Constantine déclenchées par le fait qu’un tailleur juif était allé uriné et craché dans une mosquée), spolier les Algériens musulmans.

Il est tellement facile d’éradiquer un auteur sous prétexte d’antisémitisme et d’ainsi passer sous silence son témoignage sur la politique, la société, la mentalité d’une époque. Or le témoignage de Drumont, n’en déplaise aux conformistes de tous poils, est une source infinie pour la compréhension de cette IIIe République et donc pour notre XXIe siècle.

Edouard Drumont 1844-1917

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