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videmment personne ne se souvient du critique et romancier Robert de Bonnières (1850-1905) :

A 20 ans il s’engage pour combattre la Prusse, il assistera à la défaite de 1870 et revient s’installer à Paris. Malgré les sollicitations familiales pour devenir diplomate, il préfère se consacrer à la littérature. A la fin des années 1870, il entreprend un voyage en Inde avec son épouse, il en fera un livre qu’admirait Octave Mirbeau :
» M. Robert de Bonnières vient de publier Le Baiser de Maïna, un livre qui contient d’étranges et de grandes beautés, et c’est à peine si l’on en a parle, hormis l’éditeur, bien entendu. Je n’ai pas appris que la critique s’en soit sérieusement émue. Il est vrai que, lorsque paraît un beau livre, la critique est, comme par hasard, occupée ailleurs, ou bien elle chôme. Cela n’a, pour elle, aucun intérêt. Certains noms ne lui disent rien, car elle sait qu’il ne faut pas s’attendre avec eux à des calembredaines de gaieté ou à des drôleries de sentiment dont elle a coutume de se réjouir, et qui sont les seuls efforts littéraires qui importent. Le Baiser de Maïna a-t-il beaucoup d’éditions ? J’espère que non, les livres d’art pur étant fatalement condamnés d’avance et voués à l’indifférence du public. On pourrait retourner ainsi le proverbe connu : « Dis-moi ce que tu tires, et je te dirai ce que tu es. »
Le Baiser de Maïna est un roman que M. Robert de Bonnières a rapporté de son récent voyage dans les Indes. Il est daté de Bénarès, la ville sainte, et c’est là que son action, très simple, se déroule. Il eût été facile à l’auteur d’entreprendre un ouvrage dans lequel il aurait étalé une érudition prodigieuse, compilé des textes brahmaniques, discuté sur la caste à perte de vue, vanté le réveil philosophique de l’Inde, proposé des systèmes nouveaux de pénétration coloniale, M. de Bonnières s’est bien gardé de ces choses qui lui eussent attiré le respect des économistes, l’amitié de M. Schœlcher et peut-être, qui sait ? les palmes d’officier de l’instruction publique. Il s’est gardé aussi de nous raconter des chasses au tigre, comme fit Méry, si extraordinaires, et d’une naïveté si mélodramatique, que tous les Parisiens, charmés, s’écrièrent que rien n’était plus ressemblant que l’Inde de ce Marseillais de Méry. Méry avait en effet décrit des tigres bleus, des tigres noirs, des tigres verts, tout un prisme de tigres, et c’est à quoi se réduisait cette Inde fameuse, si vantée sur la Canebière du boulevard. Dans Le Baiser de Maïna, il n’y a qu’une seule chasse au tigre. Or admirez qu’on n’y voit pas le moindre tigre, ainsi qu’il convient, je pense. Mais M. de Bonnières, qui n’est pas de Marseille, et qui a visité l’Inde dans l’Inde, s’est contenté d’appliquer à l’Inde et aux Hindous la méthode du roman moderne. Il s’est borné à peindre, en observateur, des mœurs très particulières qu’il a pris lui-même la peine d’étudier, et à rendre, en artiste, des sensations violentes et rares qui devaient naturellement évoquer, dans un esprit élevé, vibrant comme l’est le sien, des paysages et des civilisations inconnues de lui. On peut dire aussi : inconnues de nous, car je me défie immensément des récits d’officiers, d’ingénieurs, d’envoyés consulaires, et j’imagine que ces honorables fonctionnaires n’ont jamais donné à personne l’impression esthétique d’un pays. On ne raconte pas un livre comme Le Baiser de Maïna – non pas que l’action en soit compliquée, ni enchevêtrée : bien au contraire –, mais parce que toute la puissance de l’œuvre et tout son charme si personnel résident dans les détails, dans la peinture des choses, dans la nouveauté psychologique des caractères, dans une poésie de volupté suggestive qui émane de chaque feuillet, grisante et douce, et aussi dans le langage symbolique – véritable joie de lettrés – dont s’est très heureusement et habilement servi M. Robert de Bonnières. Je risquerais, voulant l’analyser, d’en diminuer l’intérêt. »
Le Gaulois 5 avril 1886
Robert de Bonnières et sa femme sont un couple mondain, leur salon est couru et leur amis appartiennent au monde de la culture et des arts de la fin du XIXe siècle. Tour à tour romancier, journaliste, critique littéraire, il a laissé trois volumes de critiques parues dans divers journaux entre 1882 et 1888.
Son arrière petit-neveu Patrick de Bonnières a publié l’année dernière, Robert de Bonnières – Vie et tourments d’un homme de lettres « fin de siècle » qui retrace la vie de cet écrivain si vite oublié après sa mort.
Mais ce que je veux partager c’est de longs extraits de la critique intelligente de Robert de Bonnières sur le travail de Zola. Pas d’admiration béate seulement une analyse intelligente.








Si seulement nos modernes critiques pouvaient prendre exemple sur un de Bonnières ….