Avec beaucoup de retard, voici le second texte de Maxime Tillet sur la prostitution, toujours aussi intéressant :
La prostitution est un vaste sujet, sensible et complexe, Mais elle est une réalité sociale dont-on peut parler sans aucun tabou. De plus, elle revient de façon récurrente dans l’actualité.
Je suis un homme de 71 ans.
Or, depuis le début des années 70, je suis un client régulier des prostituées, notamment celles de la rue Saint- Denis, à Paris. Je peux ainsi parler de ces femmes, de leur métier et de leurs clients avec une certaine objectivité.
J’ai une grande tendresse et beaucoup de respect pour les « marchandes d’amour ». Ces femmes sont généreuses et courageuses, pour certaines de bonnes mères de famille.
Comme nous pouvons l’imaginer, leurs clients ne sont pas tous des hommes pervers, irrespectueux et violents.
Il arrive même, lorsqu’un homme va voir souvent la même péripapéticienne (c’est à dire un client attitré), que des liens amicaux très forts les unissent.
Beaucoup d’hommes de ma génération, ou celles d’avant, ont connu leur « première fois » avec une prostituée. Les hommes sont, en général, très discrets et hypocrites sur le sujet. A nous écouter, « personne y va ». Mais, comment se fait-il que les « dames du trottoir » ont autant de clients ?
Et pourtant, les témoignages de ces derniers sur leur vécu sont importants pour mieux comprendre le phénomène prostitutionnel. Cela permet aussi de mieux connaître ces femmes ou la façon dont elles exerçent leur métier, sur les motivations et les demandes de leurs clients etc…
Dans mon milieu professionnel, j’en discutais quelquefois avec des collègues féminines. Les femmes se posent souvent des questions sur la prostitution. J’ai eu plaisir à répondre à leurs interrogations. Elles comprennent bien que le client c’est » Monsieur Tout-le-Monde » : le père, le frère, le mari, le voisin de palier… Tous les hommes sont de potentiels clients.
On pense souvent que dans un rapport prostitutionnnel, la prostituée est dominée, soumise à son client. Cela est souvent vrai pour la prostituée occasionnelle. Pour la « professionnelle », c’est l’inverse. C’est elle qui gère la relation. Elle est le chef d’orchestre de la « passe ».
Les abolitionnistes pensent que ces femmes sont toutes victimes de réseaux et qu’elles sont dominées par les clients. Or, c’est faux ! Oui, les prostituées libres existent. Et pendant une passe, ce sont elles qui sont dominantes.
Dans le milieu des prostituées professionnelles, les anciennes apprennent aux nouvelles les règlements et les rudiments du métier. Certains détails sont dits dans des termes un peu crus. Ils peuvent choquer. Mais pourquoi ne pas les dires si telle est la réalité ?
– Ne pas empiéter ou prendre possesIon du bout de trottoir d’une autre fille.
– Respecter les tarifs en cours.
– Se faire payer avant l’acte.
– Procéder à la toilette intime du client, avant et après l’acte. Et pendant la toilette « d’avant », faire l’examen (vérifier si la verge n’a pas de petits boutons, de plaies, un écoulement). C’est le passage obligé !
– A chaque client, la fille doit se laver avant et après le rapport
– Sur le lit, poser le préservatif au client.
– Ne pas se faire embrasser sur la bouche.
– Diriger le client pendant toute la relation.
C’est l’enseignement par les pairs.
Et en santé communautaire, cette manière de faire a fait ses preuves.
Dans toutes les grandes villes, il y a des prostituées « professionnelles ». Elles sont extrêmement soucieuses de l’hygiène et du risque de contamination des IST et du VIH/SIDA. Comment se protègent-elles ?
Trois conditions de protection. Il s’agit du port du préservatif masculin, des mesures d’hygiènes (voir plus haut) et le dépistage du VIH/SIDA.
Pour les mesures d’hygiènes, cela concerne celles ayant à leur disposition des commodités, c’est à dire qui travaillent en appartement ou qui, dans l’attente du client sur le trottoir, emmènent ce dernier dans un studio. C’est évidemment beaucoup plus compliqué pour celles exerçant dans les bois, derrière un taillis ou dans la voiture du client. Certaines prostituées ont des camionnettes aménagées d’un ballon et d’un petit lavabo pour la « petite toilette » du client, mais ce n’est pas le plus courant.
J’ai une multitude de souvenirs en tête. J’ai assisté à de nombreux évènements touchant les prostituées.
En 1974/1975, c’était la fermeture des hôtels de passe.. Toujours en 1975, Ulla, une prostituée lyonnaise mène la révolte des péripapéticiennes. La lutte des dames du trottoir a débuté au printemps à Lyon avec l’occupation de l’église Saint-Nizier par une centaine d’entre elles.
Elles voulaient se faire respecter et faire valoir et défendre leurs droits. Elles étaient exédées par les amendes pour racolage, les menaces des policiers. Et elles protestaient aussi contre la fermeture des « hôtels de passe » où elles travaillaient. Le mouvement de révolte s’était propagé à toute la France. A Paris, comme ailleurs, les prostituées avaient quitté leurs lieux de travail. Rue Saint-Denis, les filles avaient déserté les trottoirs. La rue était devenue triste, sans vie. C’était la première fois que les « professionnelles. » du sexe étaient en grève. Et nous, les hommes, les clients de ces dames, nous nous demandions combien de temps notre frustration allait durer.
En 1981, une nouvelle maladie est apparue aux États-Unis. En France, elle sera évoquée dans les médias qu’en 1982. A l’époque, on ne parle pas encore de sida, mais d’un virus inconnu. Elle a d’abord été vue comme une épidémie associée à un groupe social particulier. Les homosexuels masculins étaient les seuls touchés. En 1984, sans distinction, nous étions tous concernés. Il y avait encore beaucoup de gens qui croyaient que ça ne concernait que les homosexuels, et un peu les toxicomanes. Mais de plus en plus de personnes étaient contaminées par des relations hétérosexuelles ou par des transfusions. La peur et la défiance s’étaient installés dans le milieu de la prostitution. Et c’est donc en 1985 que les prostituées, conscientes du danger, ont imposé l’usage du préservatif à leurs clients.
En octobre 1984, c’était le temps des premières pétitions, des premiers articles de journaux, les premières fermetures de studios (après celles des hôtels). Faut-il expulser les prostituées de la rue Saint-!Denis ? Ce fût l’objet d’un référendum organisé par le maire du 2ème arrondissement, auprès des habitants du quartier. Les filles protestaient contre le projet du maire qui voulait fermer tous les studios de la rue Saint-Denis où elles travaillaient. Prétexte : les riverains réclamaient l’éloignement d’un encombrant et scandaleux voisinage. Il voulait rendre aux habitants de ce quartier des conditions de vie normales.
A partir de janvier 1985, une fois par mois, une partie des prostituées faisaient grève. Les autres manifestaient dans les rues de Paris, notamment Place de le Concorde. Les péripapéticiennes affirmaient que la mesure annoncée par le maire priverait mille cinq cents femmes de travail. Et elles n’étaient pas sûre que l’intention du maire ne cachait pas de grandes visées immobilières.
Au mois d’avril 1985, tout était fini. Le maire avait gagné. Un grand nombre de studios furent fermés, mais pas tous. De nombreuses prostituées sont partis travailler dans d’autres quartiers, dans les bois ou dans d’autres régions.
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