Ces honnêtes enfans, Qui de Savoye arrivent tous les ans, Et dont la main légérement effuie Ces longs canaux engorgés par la fuie. Voltaire
ILS font ramonneurs , commiffionnaires , & forment dans Paris une efpece de confédération qui a fes loix . Les plus âgés ont droit , d’inſpection fur les plus jeunes : il y a des punitions contre ceux qui fe dérangent : on les a vus faire juſtice de l’un d’entr’eux qui avoit volé , ils lui firent fon procès & le pendirent . Ils épargnent fur le fimple néceffaire , pour envoyer chaque année à leurs pauvres parens . Ces modeles de l’amour filial fe trouvent fous les haillons , tandis que les habits dorés couvrent les enfans dénaturés .
Ils parcourent les rues depuis le matin jufqu’au foir , le vifage barbouillé de fuie , les dents blanches , l’air naïf & gai : leur cri eft long , plaintif & lugubre . La rage de mettre tout en régie en a formé une du ramonnage des cheminées . Les régiffeurs ont claffé ces petits Savoyards ; & l’on a vu dans des maifons neuves & blanches , tous ces vifages bafannés & noircis , qui étoient aux fenêtres , en attendant de l’ouvrage . L’établiffement de la petite pofte a fait tort aux Savoyards . Ils font moins nombreux aujourd’hui , & l’on dit que leur fidé- lité , fi longtems éprouvée , commence à n’être plus la même ; mais ils ſe diſtinguent toujours par l’amour de leur patrie & de leurs parens . Il est bien cruel de voir un pauvre enfant de huit ans, les yeux bandés & la tête couverte d’un fac , monter des genoux & du dos dans une cheminée étroite & haute de cinquante pieds ; ne pouvoir refpirer qu’au fommet périlleux ; redefcendre comme il eft monté , au rifque de fe rompre le col , pour peu que la vétufté du plâtre forme un vuide fous fon frêle point d’appui ; & la bouche remplie de fuie , étouffant prefque , les paupieres chargées , vous demander cinq fols , pour prix de fon danger & de fes peines . C’eft ainfi que fe ramonnent toutes les cheminées de Paris ; & des régiffeurs n’ont enrégimenté ces petits malheureux , que pour gagner encore fur leur médiocre falaire . Puiffent ces ineptes & barbares entrepreneurs ſe ruiner de fond en comble , ainfi que tous ceux qui ont follicité des privileges exclufifs !
Le petit ramoneur du théâtre Séraphin : (pièce de 1791)
Ces Allobroges de tout fexe & de tout âge ne fe bornent pas à être commiffionnaires ou ramonneurs . Les uns portent une vielle entre leurs bras , & l’accompagnent d’une voix nafale .
D’autres ont une boîte à marmotte pour tout tréfor .
Ceux – ci promenent la lanterne magique fur leur dos , & l’annoncent le foir au moyen d’une orgue nocturne , dont les fons deviennent plus agréables & plus touchans parmi le filence & les ténebres .
Les femmes étalant leur étonnante fécondité , fous le mafque de la laideur , vous montrent des enfans , & dans leur hotte , & pendus à leurs mamelles , & fous leurs bras , fans compter ceux qu’elles chaffent devant elles ; le tout pour attirer les aumônes : dégoûtantes , maigres , noires & paroiffant âgées , elles font toujours groffes à pleine ceinture . Les vielleufes des Boulevards portent fur une gorge fouillée un large cordon bleu , qui quelquefois a fervi à une majefté . Ce cordon déchu leur fert de bandouliere . Ainfi les marques de dignité périffent ou retournent à leur véritable emploi . Mais fortons des Boulevards , où une foule de travailleurs vient , comme l’a dit un poëte ,
De cette belle route, à grands coups de maffue, En caillous incruftés parqueter l’étendue