J’ai un ami très cher qui est Auvergnat. Auvergnat rien que le nom évoque les cafés, les marchands de marrons, le livreur de charbon à qui Paris avait réservé ces rôles. C’est au XIXe siècle que l’on doit cette image de l’Auvergnat venu de son Cantal avec son accent inaudible. En voici la preuve avec un texte d’Elie Frébault (1827-1911) dans Les Industriels du macadam :

« Et maintenant, finissons cette nomenclature par cette race laborieuse et âpre au gain, dont les plantureuses phalanges s’abattent de temps immémorial sur Paris. comme sauterelles en champs de blé, qui arrivent dans la capitale sans illusions et avec six francs en poche, et qui, après quelques années d’exercice, s’en retournent acheter un lopin de terre au pays.
Nous avons nommé l’Auvergnat !

L’Auvergnat qui, à lui seul, finirait
par peupler notre .ville,. si la Providence n’avait pris ses précautions à
cet égard, en lui inculquant ab ovo une envie féroce de devenir un jour propriétaire dans le Cantal ou le Puy-de- Dôme.
Sans cela, l’élément parisien finirait par être absorbé par l’Auvergnat.

Quand nous disons l’élément parisien, nous entendons, notons-le bien, tout ce qui habite Paris, et non pas seulement ce qui y a pris naissance.
On n’ignore pas, en effet, que le Parisien né à Paris ne se rencontre
que dans de très faibles proportions dans nos murs.
Ceci posé, reconnaissons que l’Auvergnat, s’il est rapace, est dur aussi à la besogne, quelle que soit l’incarnation sous laquelle il se présente, soit en étameur de casseroles, soit en décrotteur; soit en commissionnaire, soit en marchand de marrons, soit en charbonnier ou en porteur d’eau.

Cette dernière incarnation est tellement traditionnelle chez l’Auvergnat, que quelqu’un qui n’appartiendrait point à cette race, et qui oserait adopter la spécialité de charbonnier ou de porteur d’eau, n’inspirerait aucune confiance au client, qui s’obstinerait à voir dans l’audacieux intrus un charbonnier ou un porteur d’eau pour rire.
J’ai pu constater dans la pratique l’exactitude de cette observation.
Une honnête ménagère, native de la rue Saint-Denis, a eu l’idée de
prendre, avec son mari, un fonds de charbonnier et porteur d’eau dans le quartier Bréda.

Cette fausse Auvergnate,douée d’un flair et d’un tact au-dessus de son état, s’est habituée, ainsi que le mari et les enfants, à parler le plus pur charabia de la montagne. On a eu du mal avec les mioches; quand ils prononçaient boisseau ou cinq sous on les mettait impitoyablement
au pain sec.

Lorsqu’enfin, à force d’énergie, on a pu arriver à leur faire dire un boicheau, chinq chous, on les a ‘alors lanchés, non, lancés chez le client.
Depuis ce temps-là, le commerce marche comme sur des roulettes.
La fausse Auvergnate s’enferme les jours de fête avec son époux pour parler avec lui le français de la rue Saint-Denis.
Cela la repose.

Incarné dans la peau du marchand de marrons, on peut considérer l’Auvérgnat comme un signe d’hiver. C’est un calendrier immuable.
Comme décrotteur et comme commissionnaire, son importance a beaucoup diminué. Le télégraphe et le bureau de cirage lui ont porte un coup dont il ne se relèvera pas..
Sic transit gloria mundi.

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