Le suffrage universel, né de la Révolution de 1848, a fait couler beaucoup d’encre. Le vote pour tous oui mais … Ledru-Rollin le décréta lors du gouvernement provisoire de février 1848 et ce suffrage a aujourd’hui 174 ans et plus personne ne se soucie de ce qu’il souleva comme joie, colère, doute lors de sa naissance. Une petite idée est donnée par Gustave Claudin, le boulevardier alors bien connu :  » En proclamant ce suffrage universel on soumettait la tête intelligente, qui est une, aux pieds bêtes, qui sont deux. […] Je ne suis point l’ennemi du suffrage universel, mais je le voudrais pondéré et contenu. » Evidemment j’entends d’ici les voix s’élever contre ce journaliste car aujourd’hui, personne ne met en doute le suffrage universel et pourtant lors des dernières élections présidentielles, les politiques ne se sont pas gênés pour diriger nos opinions, pour montrer du doigt ceux qui votaient mal etc…

Le suffrage a apporté une chose que l’on n’avait jamais vu auparavant : les candidats, leur profession de foi, leurs affiches et tout le toutim mais si en 2022, les élections sont celles de gens sérieux et ennuyeux, au XIXe siècle, cette nouveauté ameuta un nombre incroyable d’excentriques. Simon Brugal, journaliste au Messager de Toulouse a laissé un texte, véritable petit bijou sur les Candidats toqués dans son ouvrage les Excentriques disparus.

Firmin Boissin dit Simon Brugal 1835-1893


[…]quand viennent les périodes électorales. La France est vraiment alors « une infernale cuve », où bouillonnent toutes les vanités, où grouillent toutes les ambitions, où écument toutes les haines, où s’agitent toutes les fièvres, où se pavanent tous les orgueils. C’est l’époque critique de notre nation. Et, grâce à la merveilleuse organisation du suffrage universel, il y a maintenant chez nous de ces crises-là tous les quatre ans. Chacun veut alors dire son petit mot, développer son petit système, exposer son petit programme, poser sa petite personnalité. Le progrès, c’est moi ! La question sociale, c’est moi ! Le bonheur au peuple, c’est moi ! Ô carnaval de la politique ! Ô mascarade de toutes les tartuferies ! Ô irruption de tous les déguisements ! Ô danse de Saint-Guy de toutes les prétentions !

[…] Candidat ! … Ce mot magique donne le vertige à tous les partis, et, pendant trois semaines, fait prononcer plus de discours, écrire plus de lignes, noircir plus de papier qu’il ne s’en prononce, ne s’en écrit et ne s’en noircit pendant les quatre ans d’accalmie. Conservateurs et révolutionnaires, farceurs et gens sérieux, tous, alors, paient de leur personne et adressent aux électeurs les plus éloquents, les plus pressants, les plus abondants appels. Leurs professions de foi s’étalent partout : sur les boutiques fermées, sur les murs libres, sur les planches des maisons en construction, sur les colonnes Rambuteau1, sur les water-closet, sur les parapets des ponts, sur les bornes des routes, sur les portes des mairies, sur les façades des églises, sur les palais de nos anciens rois, et même sacrilège profanation de la nature ! -sur les grands arbres qui bordent les chemins. Toutes les surfaces disponibles sont tatouées de promesses mirifiques et de déclarations surprenantes. C’est une véritable orgie d’affiches, de pancartes, de placards. C’est une vraie débauche de couleurs. Quand la place manque, on usurpe. Ote-toi delà que je m’y mette !… […]

Les médecins aliénistes ont observé que les périodes électorales amènent une recrudescence des cas de folie. Je ne sais, en effet, quelles idées saugrenues flottent, à ces moments fiévreux, dans l’air que l’on respire. On voit surgir de tous côtés des candidatures isolées, déroutantes et mystérieuses. Quelle aubaine pour les toqués et les incompris ! Auteurs de quelque découverte invraisemblable, inventeurs de panacées politiques et sociales, […] Depuis trente ans , je suis avec curiosité ces singuliers candidats . On rit d’eux : je me contente d’en sourire, et, à dire vrai, je les préfère à ces pitres, à ces fantoches, à ces polichinelles, à ces pupazzis2 de la politique, pour qui le mandat de député n’est qu’un moyen de vivre sans rien faire. Les candidats « toqués » se contentent de peu. Pourvu qu’ils puissent enfourcher leur dada, prendre leur marotte et en agiter les grelots, ils sont heureux.

Cet extrait donne un avant-goût très agréable des personnages qui seront évoqués ou décrits dans ce chapitre et sur lesquels je ne manquerai pas de faire une petite chronique. Des personnages extravagants, il y en eut dès 1848 : on trouve ces personnages chez Alfred Delvau qui eut l’excellente idée de conserver toutes les professions de foi des candidats, les affiches… de 1848 :

Pour l’anecdote, bien que le vote soit secret, l’isoloir ne fut imposé qu’en 1913, avant cela donnait :

Vote sans isoloir

1/ Les colonnes Rambuteau sont des urinoirs publics :

Charles Marville : Colonne Rambuteau, pont d’Arcole,1865

2/ Les pupazzi : ce sont les marionnettes à gaine très en vogue à cette époque :

Marionnettes à gaine anciennes

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