Chapitre VI : La Femme meurtrie

André Léo prend part aux évènements de la Semaine Sanglante et parvient à échapper aux Versaillais grâce à son amie Lucienne Prins, membre de l’Internationale, infirmière pendant la Commune. Elle réussit à brouiller les pistes en changeant de prénom, ce qui lui permit d’aider plusieurs communards à s’exiler en Suisse grâce à des relais comme le peintre Gustave Jeanneret et l’anarchiste Adhémar Schwitzguébel suisses qui fournissaient de faux-papiers. André Léo se cacha chez son amie le 23 mai 1871 et resta cachée dans une chambre sous les toits pendant deux mois.

 C’est aussi grâce à cette amie qu’elle retrouva son amant Benoit Malon dont elle avait été séparée pendant la Semaine Sanglante. De 17 ans son cadet, Benoit Malon avait rencontré André Léo à la fin des années 60, chez des amis, leur passion commune, leurs idées politiques communes les rapprochèrent. Lucien Descaves a laissé des notes, des documents, des témoignages de contemporains d’André Léo et de Benoit Malon mais il n’a pas mis en œuvre le livre qu’il voulait écrire. C’est dans ces documents que l’on trouve une lettre d’André Léo écrite en 1873 à une amie : « Come, 7 juin 1873. Chère Mathilde. Il y a des mois que je recule devant une confidence que […] j’ai à vous faire […] Je vous sais croyante, haute, sincère, et je me sens digne de votre affection ; voilà pourquoi je n’ai pas supporté plus tôt cette fausse honte de mes cheveux blancs devant vos cheveux blonds. Eh bien donc, chère Mathilde, malgré ces cheveux blancs, qui se croyaient enfin hors de cause, et peut-être à cause de cette sécurité trompeuse où j’étais entrée – j’ai été aimée, et j’ai aimé. J’ai été aimée d’un amour profond, naïf, enthousiaste que j’ai pris longtemps pour une amitié.Mais ce que je ne voulais pas croire, ce qu’il faut dire, car il est utile qu’une femme surtout le sache, c’est qu’entre homme et femme, a moins de vieillesse absolue, quand une affection enthousiaste existe, elle va aussi loin qu’elle peut aller. Ma raison a lutté longtemps, ma conscience même. J’ai cédé, ou cru céder, a quelque chose de fatal et d’irrésistible. Puis j’ai souffert longtemps encore de ce désaccord terrible entre le sentiment et la raison ; j’ai souffert de remords à cause de lui. Aujourd’hui, après plus de six ans d’une affection intime, après une union de près de trois ans, je me sens apaisée et rassérénée en le sentant toujours heureux et peut-être plus que jamais, depuis que notre vie est la même et notre intimité constante.”

Benoit Malon fut un acteur important du parti révolutionnaire. Le journaliste Charles Chincholle a laissé, en 1885, dans Les survivants de la Commune, une description succincte de Malon : « Nommé membre de la Commune par le XVIIe arrondissement, Malon est resté l’un des principaux chefs du parti révolutionnaire. Alphonse Lemaire le considère comme la forte tête de ce parti. C’est un des rares qui savent ce qu’ils veulent et pourquoi ils veulent. Aujourd’hui rédacteur de L’Intransigeant, il est vénéré par les blanquistes qui ne suivront peut-être pas toujours ses conseils, mais qui lui en demanderont toujours. »

Jules Clère[1] dans son ouvrage Les hommes de la Commune, laisse aussi un portrait assez détaillé qu’il conclut par : « Malon a voté pour la validation des élections complémentaires,il s’est associé à la protestation deplusieurs membres contre l’institution d’un Comitéde salut public, et a adhéré à la déclaration par laquellela minorité annonça qu’elle ne paraîtrait plusaux séances de la Commune. Malon a un physique peu gracieux, son nez torduet sa mine un peu renfrognée lui donnent un airsournois qui indispose contre lui. Il laisse penchersa tête sur son épaule, ce qui l’a fait surnommer le « roseau pensant, » et paraît toujours absorbé dansde profondes réflexions. »

En exil en Suisse, André Léo vit donc en mariage libre avec Malon ce qui provoque des critiques de la part de leur entourage, choqué par leur différence d’âge. Cette union prendra fin en 1878.

Mais cela n’empêche nullement André Léo de continuer le combat et en juillet 1871, elle prend la parole au Congrès de la Paix de Lausanne. Choquée par l’attitude d’une partie du public et par l’interdiction de continuer son discours par le président du Congrès, elle décida de le publier sous le titre La Guerre sociale pour rappeler que le gouvernement français avait mené et menait toujours contre son peuple et les Communards, une guerre qui avait sa place dans ce Congrès de la Paix. En conclusion de son livre, elle explique les conditions de sa participation et sa déception : « J’avais été invitée à assister au Congrès de la paix et de la liberté, par un des membres du Comité, avec garantie d’une pleine et entière liberté de discussion, et non pas moi seulement, mais mes amis de l’Internationale et de la Commune. De cette invitation adressée à des proscrits, j’avais conclu à un désir sincère de connaître la vérité, et de la mettre en lumière. […] La bourgeoisie a la plume, la parole, l’influence. Elle pouvait se faire l’organe des revendications du peuple égorgé, opprimé, vaincu. Elle n’eût été en cela que l’organe de la justice. »

       André Léo, toujours sincère, entraînée par son amour de la justice, finit par se retrouver isolée. En effet, ayant appartenu à la minorité de la Commune qui refusait le Comité de Salut Public, pâle imitation de celui de 1793, elle écrivit : « Plus que personne, j’ai déploré, j’ai maudit l’aveuglement de ces hommes – je parle de la majorité- dont la stupide incapacité a perdu la plus belle cause. » aussi bon nombres de communards lui tournèrent le dos. Socialiste féministe convaincue mais issue de la bourgeoisie, elle crut longtemps que la bourgeoisie pouvait être la classe libératrice des opprimés, mais cette bourgeoisie qu’elle avait pu continuer à fréquenter, lui tourna elle aussi le dos après la Commune surtout après la diffusion de calomnies : « j’ai appris qu’elle avait ajouté foi sur mon compte aux ignobles calomnies du Figaro qui m’attribuait, vous le savez, d’avoir conseillé les fusillades, sous la Commune. » Collaborant au journal anarchiste La Révolution sociale, elle fustige l’autorité de Marx, se faisant quelques ennemis de plus. Séparée de Malon en 1878, elle achète, avec son fils André, une maison à Formia, en Italie.

A partir de l’amnistie en 1880, elle fait quelques courts séjours en France et consacre son temps à ses amis Reclus jusque dans les années 1890, année de leur départ pour Bruxelles et à ses fils, André, professeur de chimie agricole, et Léo, ingénieur auxiliaire des Ponts et chaussées, plus indépendant mais qui vint mourir à Formia en 1885. Quant à André, partit de Formia pour tenter de vivre sa vie, il meurt dans les bras de sa mère en 1893, à Nice. Elle quitte alors à jamais l’Italie et s’installe dans une banlieue parisienne isolée. Elle décide alors de faire de la sépulture de son époux, Grégoire Champseix, une sépulture familiale, triste imitation d’une maison familiale dans laquelle ils auraient pu être réunis, pour cela il lui faut vendre sa propriété de Formia mais elle ne trouve aucun acquéreur.

Seule, oubliée, elle restera jusqu’au bout convaincue par son combat pour la justice, l’égalité et l’éducation et par sa haine de la religion. Une réponse d’Elisée Reclus à une de ses lettres fait penser qu’André Léo a voulu se suicider en 1897 : « En principe, je souhaite que les lutteurs luttent jusqu’au bout. Ta conscience te dit que tu as l’amour du Bien, la passion de la justice, et dans ce cas, n’avons-nous pas droit à ta parole, à ton influence, à ton souffle de vie, même à un râle, qui augmenterait notre avoir de bonté dans la grande lutte ? Mais je n’ai pas le droit d’insister : “Fais ce que veux” et que ta mémoire soit bénie. » conclut-il après lui avoir conseiller un produit chimique facile à se procurer.

André Léo se résigne et cette même année rédige son testament[2] en attendant la mort : « Aujourd’hui trois janvier 1897, à Saint-Maurice (Seine), Villa des Epinettes, n° 13, j’institue pour légataires universels et exécutaires [sic] testamentaires, mes deux amis : Mme Isaure Rey, née Périer, et Mr Paul Lacombe, […] Les priant d’agir conjointement pour régler les affaires de ma succession, vendre ma propriété d’Italie, quand ils jugeront la chose possible et avantageuse, et payer les dettes que je laisserai sans doute, en dépit des efforts que j’ai tentés pour les acquitter de mon vivant. […] Si j’avais pu gagner de l’argent avec ma plume, ce que j’ai jusqu’ici vainement essayé, mon premier acte eut été de remplacer la pierre, absolument effritée, qui couvre la tombe de mon mari dans le cimetière d’Auteuil, et d’y placer, sur trois petites colonnes, ou cippes, les urnes de mes deux chers fils et la mienne. […] ces lots, quelle que soit leur valeur, seraient remis au Conseil municipal, pour être affectés comme il a été précisé plus haut, à l’achat de terres communales pour la première commune qui voudra adopter le collectivisme – bien entendu après le paiement de mes dettes, dont le tableau est adjoint à mon testament. … »

Tout Léodile est là, rejetant toute transcendance, déchirée par la mort des siens, reconstituant, à travers la tombe, le foyer désuni et croyant jusqu’à la fin à la possibilité d’une société idéale et juste.


[1] Jules Clère : 1850-1934, il écrit La biographie des hommes de la Commune pendant la Commune mais, en raison de la chute de cette dernière, il ne l’édite qu’en juillet 1871. Pour ne prendre aucun risque, il ajouta un avertissement assez vil : « Ces biographies étaient terminées pour la plupart quand est survenu le dénouement que nous avions toujours prévu. La Commune qui faisait peser depuis plus de deux mois sur la capitale un despotisme aussi cruel que stupide, la Commune a été vaincue par l’armée de Versailles. […] Ce livre que nous n’aurions pas hésité à publier et à signer sous la Commune, alors que cette publication était peut-être audacieuse ou tout au moins dangereuse, nous n’avons aucune raison de l’ajourner, maintenant que le gouvernement régulier est venu rétablir dans Paris, si longtemps livre au désordre et à l’anarchie, le règne de la légalité et de la justice.

[2] La transcription est de Jean-Pierre Bonnet.

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

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