Avec notre présomption habituelle, notre société s’imagine bouleverser la langue française en remettant en cause l’orthographe. Les ministres, journalistes, pseudos intellectuels qui viennent se répandre dans les médias de tous genres devraient se renseigner avant de s’engager sur une voie qui fut empruntée, bien avant eux, par des écrivains, comme Anatole France qui écrivait dans L’Echo de Paris du 17 mai 1898 :  » La sagesse n’est pas de changer l’orthographe. C’est de la mépriser, puisqu’en effet elle est méprisable. L’orthographe n’est ni une science, ni un art, l’orthographe n’est rien. Et c’est sur ce rien qu’on juge du mérite de tous les jeunes Français. J’entends dire que les difficultés de notre orthographe rebutent les étrangers qui renoncent à apprendre une langue dans laquelle on ne sait quand il faut doubler la consonne, ni pourquoi on écrit battre et non batre, bataille et non battaille. Et il est vrai que ce sont là d’insondables mystères. Mais je crois que le grand Frédéric et que la grande Catherine ne se souciaient pas de les pénétrer. Aucun scrupule d’orthographe ne leur gâtaient l’élégant plaisir de parler le français. C’était alors la langue de la philosophie, la langue maternelle de la justice, de la science, de la vérité, de l’humanité. Qu’elle soit aujourd’hui moins répandue au dehors, cela est croyable, et l’on en pourrait découvrir les raisons, qui ne sont point dans le doublement des consonnes. Mais si vraiment notre orthographe faisait obstacle, par ses exigences actuelles, à l’expansion universelle du français, il faudrait, non pas instituer de nouvelles règles, mais regretter le temps où personne ne songeait à observer les anciennes, où une femme de la ville ou de la cour, fût-elle précieuse ou bel-esprit, même un peu savante, pouvait écrire sans honte bouëtte ou boitte pour boîte. »

Courbet aussi aimait à « citer les grands hommes qui ignoraient l’orthographe, il était flatté de leur ressembler sous ce rapport. » écrit le Docteur Ordinaire de Maisière dans une lettre au critique Castagnary et il précise : » il m’a soutenu qu’il n’y a pas d’orthographe pour le milieu des mots, mais seulement pour leur fin – et qu’il a le droit d’écrire le mot toille avec deux l, d’où il suit qu’ilpeut écrire sans faute :  » J’ai peint une toille repressentant les currés sorrtant de la conferrence. »

Mais revenons à l’article d’Anatole France qui continue ;  » Après cela, M. Louis Havet ne demande rien que de raisonnable, et s’il s’agit, comme il le veut, de ne s’inquiéter ni des lettres doubles, ni des niaiseries imposées à tout un peuple par deux malfaiteurs, Noël et Chapsal, il y a belle lurette que je suis son disciple, laissant aux protes le soin d’observer pour moi des règles que j’ignore. »

François Noël, inspecteur général de l’université et Charles-Pierre Chapsal, professeur de grammaire générale publièrent en 1823, La Nouvelle grammaire française, qui, à la fin du XIXe siècle, en était à sa quatre-vingtième édition ! Cette grammaire fut un des ouvrages fondamentaux pour la langue française. C’est un texte de référence pour tous les grammairiens qui suivront et qui s’appuiront sur cette grammaire pour l’orthographe, l’analyse, la syntaxe… Deux cents ans plus tard, notre langue repose toujours sur ce qui est écrit dans ce livre mais la grammaire est-elle encore enseignée !

Ces grammairiens avaient fort à faire car dans les années 1820, « il existait, […], de par le monde un homme qui s’y présentait avec une singulière prétention : c’était celle de renverser toutes les règles d’orthographe, pour leur substituer une orthographe sans aucune règle. A son avis, chaque mot devait s’écrire comme il se prononçait de la racine grecque, de la racine celtique, de la racine romaine, de la racine arabe et de la racine espagnole, il ne s’inquiétait aucunement. Ainsi, il écrivait le dernier adverbe que vient de laisser échapper notre plume oqunemen. C’était assez difficile à lire, mais il paraît que c’était plus facile à écrire. Cet homme s’appelait M.Marle. » se souvient Alexandre Dumas dans Mes Mémoires.

En 1899, Louis Petit de Julleville dans son Histoire de la littérature (tome VIII) consacre quelques pages à ces réformateurs de l’orthographe : « Elle faillit éclater à la fin de la Restauration. Le signal partit du groupe des grammairiens. Longtemps réfractaire à toute réforme autre qu’un progrès lent, la Société grammaticale s’était convertie. C’était un jeune grammairien, Marle, qui menait la campagne. […] Les lettres inutiles sont supprimées, sauf quelques réserves. Il ne s’agit de renvoyer personne à l’école; en voyant l’écriture nouvelle pour la première fois, il faut qu’on puisse la lire sans hésiter. Voici un spécimen de cette écriture : « Une ortografe bizare, qaprisieuze, hérisée de qontradiqsion qi fôse le jujeman déz anfanz é rebute lèz étranjé dézireu de s’inisièr à la qonèzanse de nô ché-d’euvre litérère, une ortografe q’ôqun manbre de l’Aqadémie fransèze’même ne peu se flaté de qonètre parfèteman, èt-ele préférable à une éqriture imaje de son de la voi qe tou le monde peu savoir an qelqez eure d’étude ? »

Cette société et son Journal grammatical trouvèrent un large public et soulevèrent bien des discussions. Politiciens, grammairiens, philologues, écrivains et jusqu’au futur Louis-Philippe, tous y prirent part et les utopistes Fourier et Cabet promirent de l’utiliser l’un dans le premier phalanstère, l’autre en Icarie. Les adhésions au nombre de 33 ooo, les 100 000 exemplaires vendus, de l ‘Appel aux Français de Marle, laissaient présager une réussite sans précédent mais les Trois Glorieuses mirent vite à bas ce mouvement réformiste.

Le projet est résumé dès les premières pages de l’ouvrage de Marle :  » Mais, quels sont les avantages de cette réforme ? Les voici : La langue française a 22 sons et 18 articulations ; pour représenter ce petit nombre de sons et d’articulations, on fait usage de CINQ CENT QUARANTE SIGNES . C’est-à-dire que nous employons cinq cents caractères de plus que n’en exigent le besoin de la langue, la raison, le bon sens ; c’est-à-dire que nous consumons dans l’étude DOUZE FOIS PLUS DE TEMS qu’il n’en faut. DÉROULONS les conséquences de cette preuve mathématique. L’enfant qui devait rétenir 540 signes différens avant de savoir lire et orthographier, n’en aura plus que 40 à apprendre pour arriver à la même connaissance. Ainsi, au lieu d’employer 12 mois, je suppose, il ne lui en faudra qu’un seul pour apprendre à lire. Le même maître, avec le même tems qu’absorbe un élève, pourra en instruire douze. […] Plus d’efforts de mémoire pour retenir 500 signes inutiles, plus de contradictions entre l’écriture et la parole, entre la règle et les applications, plus de dégoûts, plus de larmes pour l’enfance, plus de jugemens faussés, plus de machines parlantes, plus de voile sur la prononciation, plus de difficultés pour l’étranger désireux de cultiver la langue de Racine, plus d’obstacles à la marche rapide de cette langue vers l’universalité, dont elle est digne. La lumière remplace les ténèbres, l’ordre succède au chaos, la langue écrite simplifiée, rendue facile à tous, deviendra l’apanage de tous. Les livres, peinture fidèle de la meilleure langue parlée, en même tems qu’ils répandront des idées saines, rectifieront aussi la prononciation des deux tiers de la France, assujétie à une foule d’idiomes différens. Avec quelle facilité enfin, avec quelle promptitude la typographie ne pourra-t-elle pas reproduire cette grande quantité de bons ouvrages réduits sans être altérés, vendus à bas prix dans une intégrité parfaite ! La réforme, dit-on, détruira la poésie ; erreur palpable ! La poésie, jusqu’ici régulière seulement pour l’oreille, le deviendra pour l’œil. Toutes les rimes seront exactes pour ce dernier sens comme elles le sont pour le premier. Droit et roi, plomb et blond, désormais écrits droi, roi, plon, blon, offriront les mêmes lettres comme ils offrent les mêmes sons. Non – seulement la rime, mais tout le vers, mais toute la poésie écrite S’EMBELLIRA au lieu de S’ALTÉRER, S’ENRICHÍRA au lieu de s’APPAUVRIR. NOUS ne perdrons pas ici un tems précieux dans une vaine discussion, un fait dissipera toutes les craintes, RÉPONDRA à toutes les ATTAQUES; ce fait, c’est la réimpression de Racine en orthographe réformée. »

Ce dernier argument semble, pour Petit de Julleville, avoir, entre autres excès, aider à la chute de l’enthousiasme des adhérents.

En 1948, Charles Bruneau, reprenant l’Histoire de la langue française de Ferdinand Brunot, mort en 1938,  s’intéressa aussi à cette réforme de l’orthographe qui fit grand bruit en ce premier quart du XIXe siècle : « L’orthographe. — Le problème de l’orthographe se rattache au problème de prononciation. Vers 1820, deux graves questions se posent. Tout d’abord, comme à toutes les époques, des réformateurs plus ou moins ardents, plus ou moins raisonnables, se proposent d’améliorer notre orthographe — et, comme à toutes les époques, leurs les efforts restent vains. En second lieu, des tentatives se succèdent pour constituer un alphabet phonétique complet, clair et commode : c’est un problème scientifique, qui n’intéresse pas la langue commune. Je n’examinerai donc ici que les projets de réforme de l’orthographe.

– LA RÉFORME DE MARLE. — Marle fut l’instigateur d’un mouvement de réforme qui a eu quelque ampleur.

– LA SIXIEME EDITION DU DICTIONNAIRE DE L’ACADEMIE :

Ferdinand Brunot 1860-1938 linguiste et philologue auteur de l’ Histoire de la langue française des origines à 1900

Aujourd’hui, avec l’écriture inclusive et la féminisation de tous les noms, les expressions masculines, les expressions impersonnelles comme il pleut qui devrait, selon Thiphaine D., devenir elle pleut ou c’est bon devrait se féminiser en c’est bonne, les féministes se sont emparées d’un combat non pas linguistique mais féministe qui n’a, selon moi, aucune valeur politico-socio-économique d’ailleurs et qui finit par se ridiculiser comme la réforme de Marle. Quant aux linguistes atterrés qui militent, entre autres, pour l’utilisation du borborygme wesh, ils me désolent.

Tout cela pour rappeler que, décidément, il n’y rien de nouveau sous le soleil.

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier



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