En 1866, elle lance l’Association pour l’amélioration de l’enseignement des femmes, un combat essentiel dans la lutte féministe. La réussite au baccalauréat, en 1861, de Julie-Victoire Daubié, à l’âge de 37 ans, est « une innovation » et une victoire pour toutes les femmes socialistes ou non. En effet, Julie-Victoire ne luttait pas dans le même mouvement qu’André Léo, influencée par le Saint-Simonisme, elle en avait sa propre interprétation mais son combat pour les droits des femmes en faisait un exemple. André Léo, dans son ouvrage La Femme et les mœurs (1869), écrit à propos de Julie Daubié : « Il sortit de ce concours un mémoire remarquable par l’étude des faits et le sentiment du droit, et publié depuis sous ce titre : La Femme pauvre au XIXe siècle. Il était écrit par une jeune personne pauvre et studieuse mademoiselle Daubié. Elle ne se contenta pas de réclamer ; elle voulut aussi prouver, et deux ans plus tard, la Faculté des lettres de Lyon lui décernait le diplôme de bachelier ès-lettres. » D’ailleurs dans la préface de son livre, Julie-Victoire Daubié remercie les membres du jury, tous des hommes, pour avoir ouvert une porte aux femmes : « Messieurs, En poursuivant l’amélioration de la condition sociale des femmes, vous avez soulevé une très haute question, et sondé la plaie la plus profonde, la plus hideuse de notre société moderne ; soyez-en bénis au nom de tout ce qui souffre et de tout ce qui espère. […] Quel que soit le résultat de l’examen que vous avez provoqué, recueillez donc déjà, Messieurs, le doux fruit de vos efforts nobles et généreux ; l’opinion s’est émue, la femme a pris confiance ; sur la mer irritée, on ne craint plus le naufrage dès qu’on croit apercevoir le port. »

Julie-Victoire Daubié (1824-1874)

Militante passionnée, André Léo publie des articles dans Le Journal des Femmes, hebdomadaire fondé par Léon Richer, journaliste et fervent féministe que certaines féministes ont pu considérer comme le « véritable fondateur » du mouvement. Face au mouvement féministe, dont André Léo retrace le parcours dans La femme et les mœurs, s’était constitué un fort courant d’hommes antiféministes auquel, dès 1853, s’opposait Ernest Legouvé que citait, en 1872, Léon Richer dans son ouvrage de témoignages Le Livre des femmes[1] : « Parle-t-on d’instruire les épouses et les mères ? Prenez garde ! disent tous les hommes de cette doctrine ; vous allez renverser la famille. Parle-t-on de leur donner des droits ? Prenez garde ! vous allez détruire la nature féminine ; et ainsi, cachant leur envieux despotisme sous un masque de respect, interdisant aux femmes tout développement intellectuel ou vital, sous le prétexte de leur laisser l’empire dans la famille, et en les asservissant ensuite dans la famille, sous le prétexte de leur laisser leur caractère de femmes, ils transforment la tyrannie même en un hommage menteur. »

André Léo appréciait Ernest Legouvé qui en 1853 publiait Histoire des Femmes dans lequel on pouvait lirece qu’était, en ce milieu de siècle, le sort des femmes : « Pas d’éducation publique pour les filles, pas d’enseignement professionnel ; pas de vie possible sans mariage, pas de mariage sans dot. Épouses, elles ne possèdent pas légalement leurs biens, elles ne peuvent pas donner, elles ne peuvent pas recevoir, elles sont sous le coup d’un interdit éternel. Mères, elles n’ont pas le droit légal de diriger l’éducation de leurs enfants, elles ne peuvent ni les marier, ni les empêcher de se marier, ni les éloigner de la maison paternelle, ni les y retenir. Membres de la cité, elles ne peuvent être ni tutrices d’un autre orphelin que leur fils ou leur petit-fils, ni faire partie d’un conseil de famille, ni témoigner dans un testament ; elles n’ont pas le droit d’attester à l’état civil la naissance d’un enfant ! Parmi les ouvriers, quelle classe est la plus misérable ? Les femmes. Sur qui tombent toutes les charges des enfants naturels ? Sur les femmes. Qui supporte toute la honte des fautes commises par passion ? Les femmes. Dans les classes riches, les femmes sont-elles plus heureuses ? Pas toujours. Incapables pour la plupart, à cause de leur insignifiante éducation, d’élever leurs enfants ou de s’associer aux travaux de leurs maris, c’est l’ennui qui les ronge, c’est l’oisiveté qui les tue, ce sont toutes les petites passions produites par cette oisiveté même qui rapetissent leurs âmes. »

Proudhon fut un modèle de conservatisme et de misogynie qu’Ernest Legouvé dénonce et André Léo ne manque pas de rappeler, dans La femme et les mœurs, qu’elle fut marquée par deux femmes qui répondirent à la grossièreté du socialiste libertaire : « La lice s’ouvrit en 1858 par le livre de la Justice dans la Révolution, où Proudhon insultait grossièrement la femme, […] Deux réponses entr’autres, fort énergiques, leur furent adressées, l’une intitulée : Idées anti-proudhonniennes, signée Juliette Lambert ; l’autre : La Femme affranchie, par madame J. d’Héricourt, œuvre de haute polémique, où le bon sens, la logique et la raison s’expriment avec une verve pleine d’ironie. »

C’est sur Jenny d’Héricourt qu’André Léo s’arrête plus particulièrement, car ce livre écrit en 1860, marque un tournant dans le féminisme : « Le beau livre de madame d’Héricourt, tout en réfutant principalement Proudhon, frappait aussi d’estoc et de taille sur Michelet, Auguste Comte et autres détracteurs de la femme. Mais trop sérieux et trop élevé pour avoir un succès decuriosité et de scandale, il n’arrêta pas l’effet populaire de ces doctrines signées de noms connus. »

André Léo ne peut qu’adhérer aux idées de Jenny d’Héricourt qui face aux insultes de Proudhon et autres détracteurs, écrivait en 1860 dans La Femme affranchie : « Messieurs, je ne puis pas écrire autrement qu’une femme, puisque j’ai l’honneur d’être femme. Si je suis brutale et ne ménage pas mes adversaires, c’est parce qu’ils me paraissent ceux de la raison et de la justice ; c’est parce qu’eux, les forts, les bien armés, attaquent brutalement, sans ménagement un sexe qu’ils ont eu le soin de rendre timide et de désarmer ; c’est parce qu’enfin je crois très licite de défendre la faiblesse contre la tyrannie qui a l’audace et l’insolence de s’ériger en droit. Si je vous apparais sous l’aspect peu récréatif d’une machine à raisonnement, c’est d’abord parce que la nature m’a faite ainsi, et que je ne vois aucune bonne raison pour modifier son œuvre ; puis parce qu’il n’est pas mauvais qu’une femme majeure vous prouve que son sexe, quand il ne craint pas votre jugement, raisonne aussi bien et souvent mieux que le vôtre. Je n’ai pas de cœur, dites-vous ; j’en manque peut-être pour les tyrans, mais la lutte que j’entreprends, prouve au moins que je n’en manque pas pour les victimes : j’en ai donc une dose suffisante, d’autant plus que je ne désire pas du tout vous plaire ni ne me soucie d’être aimée d’aucun d’entre vous. Croyez-moi, messieurs, déshabituez-vous de confondre le cœur avec les nerfs ; ne créez plus un type imaginaire de femme pour en faire la mesure de vos jugements sur les femmes réelles : c’est ainsi que vous faussez votre raison et que, sans parti pris, vous devenez ce qu’il y a de plus haïssable et de moins estimable au monde : des tyrans. »

Proudhon chantait, dans son ouvrage, l’infériorité physique, intellectuelle et morale de la femme :

« […] la femme n’en reste pas moins, de ce premier chef de la constitution physique et jusqu’à plus ample informé, inférieure devant l’homme, une sorte de moyen terme entre lui et le reste du règne animal. {…] 
Si donc pendant la plus belle partie de son existence, la femme est condamnée par sa nature à ne subsister que de la subvention de l’homme ; si celui-ci, père, frère, mari ou amant, reste en définitive seul producteur, pourvoyeur et suppéditeur, comment, je raisonne toujours selon le droit pur et en dehors de toute autre influence, comment, dis-je, subirait-il le contrôle et la direction de la femme ? Comment celle qui ne travaille pas, qui subsiste du travail d’autrui, gouvernerait-elle, dans ses couches et ses grossesses continuelles, le travail ? […]
Ainsi on ne nie pas l’infériorité physique de la femme et les conséquences qui s’en suivent ; On ne nie pas davantage son infériorité intellectuelle, au moins dans l’état présent des choses ; […]
L’humanité ne doit aux femmes aucune idée morale, politique, philosophique ; elle a marché dans la science sans leur coopération […]
La femme auteur n’existe pas ; c’est une contradiction.
Le rôle de la femme dans les lettres est le même que dans la manufacture : elle sert là où le génie n’est plus de service, comme une broche, comme une bobine. […]
Par sa nature la femme est dans un état de démoralisation constante, toujours en deçà ou au-delà de la Justice ; l’inégalité est le propre de son âme ; chez elle, nulle tendance à cet équilibre de droits et de devoirs qui fait le tourment de l’homme, et hors duquel il se tient vis-à-vis de son semblable dans une lutte acharnée. La domesticité est aussi beaucoup moins antipathique à la femme qu’à l’homme […]
Ce que la femme aime par-dessus tout et adore, ce sont les distinctions, les préférences, les privilèges. »

Et il réitéra ses insultes dans La Pornocratie, éditée 10 ans après sa mort en 1875, étalant son intolérable mépris pour celle qui ne doit être qu’une épouse. Dans cet ouvrage l’on peut lire des aphorismes comme : « La femme est un joli animal, mais c’est un animal. Elle est avide de baisers comme la chèvre de sel. » ou bien « La femme ne hait point d’être un peu violentée, voir même violée. Grande hypocrisie des romanciers et romancières, peignant, le soir des noces, la brutalité d’un homme et l’innocence de la jeune vierge qui lui est donnée. Sur cent mariages, quatre-vingt-dix fois sur cent c’est le mari qui est le nigaud. »

En 1898, Alphonse Daudet s’en souvient dans son roman Soutien de famille dans lequel il fait allusion au mépris de Proudhon pour les femmes : “Pierre Izoard qui, par aventure, ne partageait pas sur le cerveau féminin les méprisantes théories de son maître et ami J.-B. Proudhon aurait voulu procurer à sa fillette l’éducation classique complète des jeunes garçons.”

A suivre …


[1] « Dans ces circonstances, il nous a paru intéressant de rassembler quelques extraits empruntés aux écrivains, – philosophes, penseurs, moralistes, – qui, depuis Platon jusqu’à nos jours, ont affirmé la valeur morale de la femme. Naturellement les femmes auteurs, dans un travail de ce genre, ne devaient pas être oubliées. Une très – large part leur a été faite, et ce n’était que justice. Elles prouvent leurs facultés intellectuelles par leurs œuvres, -ce qui est la meilleure manière de convaincre les incrédules. » explique Léon Richer dans son introduction

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