Que puis-je faire face aux massacres, aux famines organisées, à la cruauté, à l’indifférence ? Rien, si ce n’est pleurer, hurler, supplier, prier …

  Seigneur, c’est aujourd’hui le jour de votre Nom, 
J’ai lu dans un vieux livre la geste de votre Passion,
Et votre angoisse et vos efforts et vos bonnes paroles
Qui pleurent dans le livre, doucement monotones.
Un moine d’un vieux temps me parle de votre mort.
Il traçait votre histoire avec des lettres d’or
Dans un missel, posé sur ses genoux.
Il travaillait pieusement en s’inspirant de Vous.
À l’abri de l’autel, assis dans sa robe blanche, il travaillait lentement du lundi au dimanche.
Les heures s’arrêtaient au seuil de son retrait.
Lui, s’oubliait, penché sur votre portrait.
À vêpres, quand les cloches psalmodiaient dans la tour,
Le bon frère ne savait si c’était son amour
Ou si c’était le Vôtre, Seigneur, ou votre Père
Qui battait à grands coups les portes du monastère.
Je suis comme ce bon moine, ce soir, je suis inquiet.
Dans la chambre à côté, un être triste et muet
Attend derrière la porte, attend que je l’appelle!
C’est Vous, c’est Dieu, c’est moi, — c’est l’Éternel.
Je ne Vous ai pas connu alors, — ni maintenant.
Je n’ai jamais prié quand j’étais un petit enfant.
Ce soir pourtant je pense à Vous avec effroi.
Mon âme est une veuve en deuil au pied de votre Croix;
Mon âme est une veuve en noir, — c’est votre Mère
Sans larme et sans espoir, comme l’a peinte Carrière.
Je connais tous les Christs qui pendent dans les musées ;
Mais Vous marchez, Seigneur, ce soir à mes côtés.
Je descends à grands pas vers le bas de la ville,
Le dos voûté, le coeur ridé, l’esprit fébrile.
Votre flanc grand-ouvert est comme un grand soleil
Et vos mains tout autour palpitent d’étincelles.
Les vitres des maisons sont toutes pleines de sang
Et les femmes, derrière, sont comme des fleurs de sang,
D’étranges mauvaises fleurs flétries, des orchidées,
Calices renversés ouverts sous vos trois plaies.
Votre sang recueilli, elles ne l’ont jamais bu.
Elles ont du rouge aux lèvres et des dentelles au cul.
Les fleurs de la Passion sont blanches, comme des cierges,
Ce sont les plus douces fleurs au Jardin de la Bonne Vierge.
C’est à cette heure-ci, c’est vers la neuvième heure,
Que votre Tête, Seigneur, tomba sur votre Coeur.
Je suis assis au bord de l’océan
Et je me remémore un cantique allemand,
Où il est dit, avec des mots très doux, très simples, très purs,
La beauté de votre Face dans la torture.
Dans une église, à Sienne, dans un caveau,
J’ai vu la même Face, au mur, sous un rideau.
Et dans un ermitage, à Bourrié-Wladislasz,
Elle est bossuée d’or dans une châsse.
De troubles cabochons sont à la place des yeux
Et des paysans baisent à genoux Vos yeux.
Sur le mouchoir de Véronique Elle est empreinte
Et c’est pourquoi Sainte Véronique est Votre sainte.
C’est la meilleure relique promenée par les champs,
Elle guérit tous les malades, tous les méchants.
Elle fait encore mille et mille autres miracles,
Mais je n’ai jamais assisté à ce spectacle.
Peut-être que la foi me manque, Seigneur, et la bonté
Pour voir ce rayonnement de votre Beauté.
Pourtant, Seigneur, j’ai fait un périlleux voyage
Pour contempler dans un béryl l’intaille de votre image.
Faites, Seigneur, que mon visage appuyé dans les mains
Y laisse tomber le masque d’angoisse qui m’étreint.
Faites, Seigneur, que mes deux mains appuyées sur ma bouche
N’y lèchent pas l’écume d’un désespoir farouche.
Je suis triste et malade. Peut-être à cause de Vous,
Peut-être à cause d’un autre. Peut-être à cause de Vous.
Seigneur, la foule des pauvres pour qui vous fîtes le Sacrifice
Est ici, parquée, tassée, comme du bétail, dans les hospices.

Extrait des Pâques à New York (1912) de Blaise Cendrars
Blaise Cendrars (1887-1961) en 1907

Je n’ai plus confiance ni dans les institutions, ni dans les partis, ni dans les mouvements, ni dans l’Homme … et ne venez pas me dire et la femme ? A mon âge, on emploie Homme dans le sens d’ëtre humain, mâle et femelle et évitez les leçons plus grotesques les unes que les autres sur la souffrance des femmes, l’esclavage des femmes, leur charges mentales, leur maternité supportée, leurs enfants souvent imposés par un soi-disant patriarcat omniprésent même dans le lit conjugal !

J’ai l’impresson d’assister à un spectacle de marionnettes dont les montreurs sont les hommes de l’ombre. Jamais on ne les voit mais ils tiennent entre leurs mains tous les vices des politiciens, économistes, journalistes, banquiers …, les faisant chanter à l’envi.

Les plus obscurs ont peur de perdre leur place, leurs avantages, leur confort si petit soit-il. Dénoncer oui, mais en respectant les garde-fous que sont la censure, l’auto-censure, la lâcheté, la compromission, la peur de l’autre …

Le temps des héros n’est plus … Le Christ pleure :

 Comme il approchait de la ville, Jésus, en la voyant, pleura sur elle, et dit:

 Si toi aussi, au moins en ce jour qui t’est donné, tu connaissais les choses qui appartiennent à ta paix ! Mais maintenant elles sont cachées à tes yeux.

 Il viendra sur toi des jours où tes ennemis t’environneront de tranchées, t’enfermeront, et te serreront de toutes parts;

 ils te détruiront, toi et tes enfants au milieu de toi, et ils ne laisseront pas en toi pierre sur pierre, parce que tu n’as pas connu le temps où tu as été visitée.

 Entré dans le Temple, Jésus se mit à en expulser les vendeurs. Il leur déclarait :

 « Il est écrit : Ma maison sera une maison de prière. Or vous, vous en avez fait une caverne de bandits. »

Saint Luc 19 : 41-46

Entrée de Jésus à Jérusalem par Fra Angelico

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

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