Chapitre II : André Léo
En 1860, le Second Empire entre dans sa phase libérale et le 15 août 1859, Napoléon III amnistie les proscrits de Décembre 1851. Le couple Champseix décide alors de rentrer en France et en 1860, s’installe dans le quartier des Batignolles à Paris.
Léodile, devenue André Léo, publie, à compte d’auteur, deux romans, commencés en Suisse : Un Divorce et Un mariage scandaleux.
Elle avait, dès les années 1850, écrit dans La Revue sociale et son premier roman Une vieille fille exprime sa vision de la femme – avec d’un côté l’idéal féminin des années 1850 à savoir Pauline, une jeune fille frivole, gaie, coquette : « Mademoiselle Pauline leur apprit en outre qu’elle était musicienne, qu’elle aimait la littérature, le dessin, la poésie, les plaisirs de la ville et les beautés de la campagne. Sa sœur écoutait, et mêlait de temps en temps à ce babillage quelques paroles graves et simples. » et surtout un vernis intellectuel pour remplir son rôle de maîtresse de maison : « Elle désira connaître la littérature allemande et se fit l’élève d’Albert. Elle avait appris déjà l’italien, l’anglais et le russe ; mais elle n’avait réussi dans aucune de ces langues, ou plutôt aucune de ces langues ne lui avait réussi. Pauline était agréable et jolie ; mais le peu qu’elle possédait suffisait à peine aux frais de sa toilette. Elle avait les défauts – on pourrait dire les vices – de la coquetterie ; mais une autre fortune l’eût sans doute rendue dans le mariage une femme sincère et bonne. Quoique peu spirituelle, elle était capable de roueries subtiles et profondes. Elle avait des mièvreries adorables et des ingénuités de seize ans, et savait comprendre la passion sans la ressentir, ainsi que la plupart des habitants de ce siècle, qui, spectateurs de cinq mille ans d’histoire et de littérature, inondés de faits, de commentaires et d’analyses, – sont tous plus ou moins comédiens, — j’entends réciteurs de rôles, avec ou sans intention. »
Et de l’autre sa sœur Marie, âgée de 34 ans, à l’aspect sévère et triste : « C’était une personne de taille moyenne, à la figure pâle, empreinte d’un sérieux et d’une immobilité qui n’appartenaient pas à la jeunesse. Au premier abord, ce qui frappait davantage, c’étaient les vêtements de forme antique sous lesquels cette femme était comme enfouie. La ruche à gros plis de son bonnet blanc avançait sur son front en cachant ses cheveux, si bien qu’il était impossible de savoir s’ils étaient blancs ou noirs, gris ou blonds. Quant à la taille, un large pardessus gris à manches, pareil à la robe, l’ensevelissait tout entière dans ses plis. » mais intelligente, fière, indépendante, autonome : « Mais il goûtait tant de charme dans la société de Marie, que, près de celle-ci, l’amitié le possédait tout entier. Elle avait non – seulement une grande élévation d’esprit et un jugement supérieur ; mais on sentait mêlée à cela une sensibilité profonde qui ne s’en séparait jamais. Son âme était une, et cela lui donnait une force pénétrante, à laquelle ajoutait cette originalité, que jamais elle n’imaginait de tirer d’ailleurs que d’elle-même ce qu’elle pensait et ce qu’elle disait. Elle n’avait cependant pas d’idées excentriques, ni même bien audacieuses, quoique son sentiment fût d’une extrême délicatesse ; mais parce qu’elle sentait par elle-même et, pour ainsi dire, à nouveau, elle habillait d’expressions neuves les idées les plus ordinaires, ou découvrait entre les choses de nouveaux rapports. »
Marie est le portrait d’André Léo, la femme qu’elle s’efforça d’être : elle se maria à 27 ans, devint mère à 29 ans et toute sa vie mena une réflexion et un combat sur la condition des femmes et des travailleurs – ouvriers et paysans.
Barbey d’Aurevilly, toujours acerbe, la décrit d’ailleurs comme une vieille fille dans son livre Les Bas-Bleus : « Mme André Léo, toute mariée qu’elle ait été (est-ce à l’autel de la Nature ? comme dit Michelet) et toute mère qu’elle se trahisse encore, fait l’effet d’une vieille fille, à l’imagination de son lecteur. »
André Léo, d’après les témoignages recueillis par Lucien Descaves[1], « avait un caractère trop fier pour triompher des résistances par l’opiniâtreté. Un refus, un ajournement même, la blessaient, et elle n’insistait pas. Elle était plus prompte à se reprendre qu’à s’offrir. » Aussi était-ce son époux qui s’occupait des différentes démarches auprès des journaux, des éditeurs, se préoccupait des ventes, de la publicité. Il y avait entre ces deux êtres une véritable complicité : Grégoire avait formé Léonide à la politique, à l’émancipation des femmes et Léonide lui confiait ses projets de livres, lui demandait des conseils ou de chercher les documents nécessaires à l’écriture d’un livre. Pour vivre Grégoire donnait des leçons, des articles dans les journaux et Léonide écrivait, mais cette vie ne devait, malheureusement pas durer. En 1863, André Léo en vacances avec ses fils dans sa région, se plonge dans l’écriture d’un nouveau roman. La correspondance entre les époux est journalière et Grégoire est toujours attentif à sa femme et à ses fils, prenant à cœur l’éducation de ses fils et respectant la liberté de sa femme comme l’indique cet extrait d’une lettre de novembre 1863 : « Je ne saurais te dire combien il me tarde de n’être plus seul. Tu arranges notre vie de manière à me décharger le plus possible des enfants ; mais je n’entends pas la chose ainsi et je veux commencer par leur donner au moins deux leçons par jour, tant que je n’en aurai qu’une, le matin, à Grenelle. Après, s’il y a impossibilité de ma part, force nous sera bien ou de me consacrer aux leçons ou de me consacrer aux enfants. Ce qu’il y a de décidé et de bien décidé, c’est que je ferai quelque chose, pour les cas d’impuissance absolue. Je veux bien aussi que pour te reposer et te refaire ici, les premiers jours, par du beau temps, tu ailles te promener avec André et Léo, mais je n’entends pas que cette tâche t’incombe quotidiennement. J’espère, d’ailleurs, que suffisamment de travail te distraira de ce soin, ne te le laissant que pour ton propre soulagement. »
Le 14 novembre 1863, Grégoire déjà malade, écrit sa dernière lettre à sa femme, heureux à l’idée de leur retour : « J’ai besoin de vous retrouver, je crois que je n’y tiendrais pas plus longtemps. » Est-ce un pressentiment ? Quelques jours plus tard, victime d’une syncope, il est sauvé par son voisin et ami Elie Reclus. Léonide revint précipitamment et resta à ses côtés jusqu’à sa mort, le 4 décembre 1863.

[1] Texte de Lucien Descaves dans un article, publié dans le n° 42-43, 2015 du Bulletin de l’Association des amis de Benoît Malon.